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Culture

Tania Saleh, les arts chevillés au corps

L’artiste de la semaine

Impossible de la cataloguer dans un seul genre : cette artiste qui se
réinvente tous les jours est d'abord un roseau
pensant.

Danny MALLAT | OLJ
08/12/2017

Tour à tour chanteuse, illustratrice, auteure-compositrice et graphiste, Tania Saleh est à l'image d'une époque qui prône la création et le pouvoir de s'inventer, dans un refus total de tout cloisonnement artistique. Soucieuse de se pencher sur le passé pour mieux appréhender le futur, cette artiste-née se plaît à combiner le lyrisme au graphisme, ou les notes de musique au dessin. Mère de deux enfants, elle n'abandonne pas ses rêves, trouve sa voie dans la scène musicale alternative arabe indépendante en 1990 et ne cessera depuis de chercher à décrypter le monde dans lequel elle évolue.

Méditerranéenne
Née à Beyrouth, à Haret Hreik, Tania Saleh poursuit ses études au Green Field College, où le français et l'arabe étaient les deux langues enseignées. Son père journaliste et sa mère férue de musique et de séries égyptiennes alimentent sa curiosité pour l'art, l'histoire du monde et la musique. « Ma sœur est moi savions tout sur le conflit israélo-palestinien, la guerre en Érythrée et le krach de 1929. Mes parents étaient une école à eux seuls. » Lorsque la guerre civile du Liban éclate, Tania Saleh a 6 ans et découvre, non sans grande amertume, que le monde autour d'elle se fracture et se démembre. « Mes camardes de classe ne venaient plus à l'école, nos voisins déménageaient, je prenais conscience que la religion pouvait séparer et éloigner au lieu de réunir, mais moi, je décidais de faire fi de cela. Avec mes amis chrétiens, j'étais chrétienne, avec ma famille, j'étais musulmane : j'avais opté pour la religion du cœur. » C'est à l'âge adulte, en portant un regard sur le monde arabe dont elle fait partie, qu'elle prend conscience d'une manière pragmatique que l'arabisme est un grand leurre. Elle n'aura de cesse de vouloir décrypter son évolution, cherchant à comprendre son fonctionnement, pour reconsidérer ses véritables racines et réaliser un jour qu'elle est « méditerranéenne avant d'être arabe ».

 

(Pour mémoire : Tania Saleh et Sakker el-Dekkané, ensemble contre la corruption)

 

Maman panique...
Grâce à son son père, elle fait la connaissance de grands dessinateurs du monde journalistique arabe, et à l'âge où les parents réprimandaient leurs enfants pour avoir lâché leur manuel d'histoire ou de sciences, ce père la sommait d'arrêter d'étudier pour dessiner. C'est ainsi qu'elle grandit, l'art chevillé au corps. « Le soir, ma mère rapportait à la maison tous les magazines étrangers et l'on découvrait avec émerveillement, ma sœur et moi, le monde européen, avec un penchant pour le goût français. Ma décision était prise, c'était en France que j'allais poursuivre mes études. » Mais les rêves sont une chose et la réalité tout autre chose. « Tu feras des études de médecine, le monde est impitoyable et tu dois gagner ta vie », lui avait annoncé sa mère. Mais au bistouri, Tania Saleh préférait les pinceaux et les crayons de couleur. Pour ne pas lui déplaire, elle obtient son B.A. en fine art et un A.A. en advertising à Beyrouth, avant de rejoindre Paris où, à sa grande déception, l'art avait pris une autre direction. « Le contemporain flirtait avec le conceptuel, et moi, tout ce que je voulais, c'était dessiner. »

Incapable d'intégrer cette mouvance, elle rentre à Beyrouth pour rejoindre l'agence Leo Burnett où elle travaille sur des jingles et des illustrations. Jusqu'au jour où son patron, décelant un talent certain, lui propose d'écrire des chansons. Sa mère est prise de panique : « D'abord tu voulais dessiner, maintenant tu veux chanter ! » Mais la jeune femme ne recule devant rien. Sans avoir jamais caressé un instrument de musique ni pris de cours de solfège, elle produit un premier CD en 2002. Trois autres suivront. En 2013, Tania Saleh quitte le monde de la publicité pour s'adonner entièrement à sa passion, sans jamais perdre de vue le dessin. Sa musique traduit l'influence du moment et des musiques qu'elle écoute : folk oriental, bossa nova, électronique ou rock, elle embrasse tous les genres, mais étreint si bien.

Décomposition
Intersection est son dernier opus. Une expérience audiovisuelle aux couleurs sociales et politiques, où elle décrit un monde arabe bitumé dans un marasme désespérant, un monde en perpétuelle décomposition qui conjugue depuis des décennies corruption, divisions sociales, racisme et ignorance. L'artiste se penche sur les textes des grands poètes arabes du début de siècle : Mahmoud Darwich, Khalil Gibran, Nizar Qabbani, Younes el-Ebn... Elle les revisite et les colore de sa voix et de ses notes de musique, pour arriver à la triste conclusion que tout a été dit et que plutôt que d'évoluer, le monde arabe s'immobilise.
Tania Saleh délaisse l'analyse pour la thérapeutique immédiate. Elle descend dans la rue afin d'exprimer sur les murs de sa capitale et sur les murs du monde arabe l'amour et la paix à reconquérir. Son tracé, qui hésite entre réalisme et onirisme, voyage jusqu'à Oslo, une des villes où les Arabes fuient les terribles situations de leurs pays.
Intersection a été réalisé en collaboration avec le producteur de musique Khalil Judran et le producteur norvégien Erik Hillestad, de Kirkelig Kulturverksted.
Même si l'acte de création est un acte isolé et personnel, le processus créatif de cette artiste reste une histoire de paix à retrouver. Et dans ce monde infernal qui se consume, Tania Saleh intègre sa vision du monde à l'art et fait partie de ces personnes qui dévorent la vie en douceur, celle qui illumine son regard de combattante.

 

Tania Saleh signera son album «Intersection» le samedi 9 décembre à Station, Sin el-Fil, entre 16h et 19h.

 

1969
Naissance de Tania Saleh

1994
Elle rejoint l'agence Leo Burnett

2002
Premier album « Tania Saleh »

2007
Auteure de la chanson du film de Nadine Labaki « Caramel »

2011
Parution de l'album « Wehde »

2014
Avec Rayess Bek, elle coécrit une chanson pour le film « Héritages »
de Philippe Aractingi
et parution de l'album « Shwayit Souwar-A Few Images »

2015
Lancement d'un album et d'un concert avec le soutien du Festival
de Baalbeck

 

 

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Stes David

J'aime son chanson "Bala Ma Nsammih". "Un monde arabe" en décomposition ou "un monde méditerranéen" en décomposition ?

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