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Culture

Bernard qui rit, Boo qui pleure

L’artiste de la semaine

Moqueries, punitions à répétition, harcèlement moral, autant de brimades qui laissent des marques bien souvent indélébiles chez les enfants. Certains en font leur force, et arrive un jour où le talent a raison de tout...

Danny MALLAT | OLJ
05/01/2018

Faire vivre les élèves dans la peur et la répression, c'est oublier de leur faire comprendre pourquoi ils sont là : devenir des adultes responsables, capables de raisonner par eux-mêmes. « Il est vrai que je n'ai jamais été un élève parfait, dit Bernard Hage, 29 ans. Mais j'étais silencieux et timide, ma présence valait aussi bien aux yeux des élèves et des professeurs que mon absence. C'est clair, je n'existais pour personne ! Aurais-je dû m'excuser d'avoir certaines capacités qui ne répondaient pas à un système scolaire aujourd'hui jugé archaïque et obsolète par bien des pays développés en matière d'éducation pédagogique et de n'avoir besoin ni de l'algèbre, ni de Charlemagne, ni de la der des der ou de l'orthographe pour être ce que je voulais être ? Tout ce que je désirais, c'était dessiner. Mon prof de maths avait un jour déchiré mes dessins, et mon cœur avec, en me traitant d'inutile. Mon adolescence ne fut pas heureuse, mais j'ai grandi parmi les livres de mon père qui s'entassaient aussi vite que grandissait ma solitude. À l'âge de cinq ans, je traçais déjà des lignes au son de la voix de Saïd Akl qui récitait des poèmes dans le salon familial. »

L'élève frustré abandonne l'école après le brevet pour un bac technique, décroche une licence en design graphique et une place de major de promotion. Il avait enfin trouvé sa ligne. Pas celle qu'il est interdit d'outrepasser, mais l'ondulée, la courbée, la busquée, la sinueuse, celle qui le prendra sur les sentiers de la création.

 

Illustrer pour mieux vivre
Bernard Hage enchaîne les jobs (et pas des moindres, directeur artistique chez Leo Burnett ou chez Impact BBDO), le temps d'avoir suffisamment de maturité pour se construire seul. « Dans les agences où je travaillais, le mot d'ordre était : la publicité se doit de refléter une société parfaite, voire de l'embellir, elle se doit de séduire, d'attirer et d'enjoliver. Puis un jour, j'ai eu le déclic. Nous vivions dans un monde faux, laid et corrompu, et c'est celui-ci précisément que je voulais dépeindre. » Quand il annonce sa démission, son patron interloqué lui répond : « Mais dans quelques années, grâce à ton talent, c'est ma place qui te reviendra. » Et le jeune homme de lui rétorquer : « Justement, si à ton âge je suis encore entre quatre murs, c'est que j'ai fait fausse route. » Bernard Hage se dédouble alors et devient Boo.

Pour une première exposition en solo Undressed à la galerie Artlab en 2015, il s'attaque aux logos des produits de consommation afin de dénoncer une réalité souvent occultée par les agences de pub. C'est ainsi que les frites se retrouvent dans des boîtes obèses et que les cigarettes ont des relents atomiques. Aujourd'hui, trois ans de labeur plus tard, vient au monde un recueil de poèmes en anglais avec croquis et bande sonore à l'appui, où se mêlent sarcasme et humour, et où les idées noires de Bernard Hage atterrissent dans les dessins et l'écriture de Boo. Et de déclarer à sa maman : « Maintenant, j'ai compris le processus de l'accouchement. »

 

Un conteur d'histoire
Boo développe, dans ce dernier opus intitulé In the Dead of Night, un univers macabre et surnaturel, entre onirisme et fantasme, lumière et noirceur. Il n'est pas une de ses illustrations qui ne possède une once d'humour décapant et de fantastique noyés dans des relents poétiques d'une enfance passée sous le regard bienveillant d'une grand-mère toujours présente. Si le monde de Boo est résolument macabre, il fait pourtant une part belle à l'enfance. Elle occupe en effet une place de prédilection dans ses dessins, elle reste pour lui un moyen d'expliquer la condition des personnages, de mettre en lumière l'origine des troubles qui les hantent. C'est à sa grand-mère qu'il dédiera son premier poème en musique quand, contraint par la faucheuse, il devra lui lâcher la main.

De son enfance, Boo a gardé en lui cette passion pour des personnages hors du commun. Si le petit garçon a toujours aimé passer des heures à dessiner, c'est son feutre noir qu'il utilisait le plus souvent, pour créer des ambiances macabres aux différentes histoires qu'il racontait. Car hormis son talent de graphiste, Boo est un conteur-né, et un conteur drôle de surcroît (quand on relève sa nature multidisciplinaire il ajoute, du tac au tac : « Je fais la vaisselle aussi »). On retrouve souvent dans ses récits une approche manichéenne, un combat sans fin entre le bien et le mal, où des gentils aux qualités indéniables doivent combattre des méchants, des vrais, dont le cœur est depuis bien longtemps pétrifié. Cette dualité simpliste, l'artiste la justifie comme le moyen pour révéler d'autres choses plus importantes, comme la volonté d'extérioriser le noir pour vivre sereinement dans le blanc, pleurer et être terrifié sur la page blanche pour rire et jouir de la vie. Une poésie incontestable dans des ambiances surprenantes de noir onirique et de rouge réaliste, des lignes directrices brisées et déformées qui naviguent entre rêve et réalité. Bienvenu dans le monde de Boo.

 

16 mai 1988
naissance

Décembre 1996
premier prix chez Fabriano

Février 2011
premier prix pour une campagne publicitaire (agence BBDO)

Janvier 2010
premier album de Leonard Cohen

Juin 2011
diplôme en Graphic Design à l'USEK

Novembre 2014
première exposition en solo à la galerie Artlab

Novembre 2017
publication de son premier
ouvrage illustré et album musical.

 

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