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Liban

Au Liban, la rue sunnite oscille entre sympathie, colère et... lassitude

Reportages

Comme l'ensemble de la classe politique, la rue sunnite attend elle aussi le retour de Saad Hariri à Beyrouth pour comprendre les motifs de sa démission surprise, annoncée samedi de Riyad. Une démission que chacun explique à sa façon, suivant ses sympathies, ses vœux ou encore ses craintes, et que beaucoup affirment comprendre en l'imputant au ras-le-bol du Premier ministre démissionnaire « après toutes les concessions qu'il a faites » et qui aurait, selon d'autres, reboosté la popularité du leader sunnite.

08/11/2017

Divergences de vues à Tarik Jdidé

Dans les négoces, les habitants de Tarik Jdidé achètent les produits de première nécessité. Photo Nada Merhi

 

Par Nada MERHI
À Tarik Jdidé, rien ne laisse présager, à première vue, le malaise politique qui règne dans le pays depuis samedi, à la suite de la démission surprise du Premier ministre, annoncée depuis l'Arabie saoudite. La rue grouille de voitures et de passants. Dans les négoces toutefois, les acheteurs se font rares, se contentant des produits de première nécessité.

La déception est palpable, même si de nombreuses personnes tentent de trouver au chef du gouvernement démissionnaire des circonstances atténuantes. « Il ne pouvait que jeter l'éponge après toutes les concessions qu'il a faites pour le bien du pays, lance Hoda. Il avait accepté un compromis pour mettre un terme au vide présidentiel, ce qui lui a valu les critiques de son entourage. Malgré tout ce qu'il a fait, on continue de l'attaquer. »

« C'est une secousse silencieuse dont on ignore encore les répercussions, mais ce qui est sûr, c'est que la situation économique et politique en sera largement affectée », estime Sami. Assis sur le trottoir, sirotant un café, il observe d'un œil amusé le va-et-vient dans la rue où les slogans de soutien au leader sunnite sont presque inexistants. « Il n'a pas été poussé à la démission, je pense plutôt qu'il a atteint un point où il ne pouvait plus faire de concessions, note-t-il. Les réunions qui sont en train d'être menées favorisent l'optimisme. À mon avis, il sera de nouveau chargé de former le gouvernement, au terme d'un nouveau compromis. »
Même son de cloche chez Walid. Employé dans une pâtisserie du quartier, il confie « espérer la reconduite de cheikh Saad à la tête du gouvernement ». « Sa démission est difficile pour tout le Liban, pas seulement pour la communauté sunnite », ajoute-t-il.

Plus loin, dans un café, deux hommes jouent au trictrac. « Le sujet ne m'intéresse pas », répond du bout des lèvres le plus âgé d'entre eux, les yeux fixés sur la table de jeu. Une réaction affichée par un grand nombre de passants qui ont refusé de se prononcer sur la question. « Je ne me sens pas concernée », avance également une dame, un timide sourire aux lèvres. D'autres, la mine plus renfrognée, affirment « n'avoir pas d'avis ».

La rue sunnite de Tarik Jdidé ne parle pas d'une même voix. Si d'aucuns essaient de se montrer optimistes, soulignant que « le Liban a toujours fonctionné sans chef d'État ou de gouvernement », ou de trouver des justifications à « cheikh Saad », en notant que « la clé de ce mystère est avec lui », d'autres se montrent plus virulents.
« Il devait démissionner », affirme Ibrahim, un sexagénaire. Assis avec un groupe d'amis dans la rue, il pioche dans un sac de chips, avant de reprendre : « Il était chef du gouvernement pour la forme. En réalité, il n'avait pas de prérogatives. Chaque partie politique tire de son côté. Personne ne se soucie du bien-être du peuple, encore moins de sa situation économique. J'espère que le peuple ne sera pas entraîné vers la discorde confessionnelle. Et puis, que fait le chef de l'État ? Nous avons l'impression que lui non plus n'a pas de prérogatives. » Pense-t-il que Saad Hariri rentrera de sitôt ? « Il rentrera lorsque l'imam Moussa Sadr le fera », répond sur un ton ironique son ami.
« S'il voulait rentrer, il n'aurait pas présenté sa démission depuis l'Arabie », constate pour sa part une quadragénaire. « Les gens n'en peuvent plus, déplore-t-elle. D'un côté, ils votent une nouvelle grille des salaires dans le secteur public et la loi qui prévoit son financement, et de l'autre, l'anarchie continue de régner. En fin de compte, c'est le citoyen qui est pris au piège. »

 

(Lire aussi : De poudre et de béton, l'éditorial de Issa GORAIEB)

 

 

À Tripoli, la timide réconciliation avec Hariri

 

 

Portrait géant de Saad Hariri à Tripoli. Omar Ibrahim/Reuters

Par Ornella ANTAR
Les rues de Tripoli et les façades de ses immeubles sont en permanence parées de portraits géants des principales figures sunnites du Liban. Sur la place al-Khannaa, un portrait grandeur nature de Nagib Mikati, frappé d'un message laudateur, est affiché sur un immeuble de plusieurs étages. Achraf Rifi, Mohammad Safadi, Fayçal Karamé et Samir Jisr, entre autres, n'ont rien à lui envier. Chaque quartier de la capitale du Liban-Nord a choisi son leader sunnite et chacune de ces figures a son lot de portraits, de banderoles et de slogans.

Mais pour la majorité des Tripolitains interrogés, aucun de ces responsables n'est candidat à la présidence du Conseil, strictement réservée, selon eux, à Saad Hariri. « Celui qui succédera à Hariri en ce moment est un traître », lance Mahmoud, assis sur un banc dans le jardin public sur la place du Tall. « Toute la ville de Tripoli appuie la démission de Saad Hariri. Nous ne le soutenions pas lorsqu'il se pliait à l'hégémonie iranienne, mais depuis samedi, il a recouvré le respect des Libanais et de la communauté sunnite », enchaîne Ismaïl, assis à la gauche de Mahmoud.

Tous les Tripolitains ne s'expriment cependant pas avec la même assurance. La démission surprise du Premier ministre, le retour en force de l'Arabie saoudite sur la scène libanaise, les rumeurs sur une attaque israélienne contre le Hezbollah couronnées par le discours plutôt calme du secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah, semblent les perturber.

En dépit de l'attachement exprimé à la présence de M. Hariri à la tête de la présidence du cabinet, les avis restent partagés au sujet de sa démission, notamment le lieu choisi pour la présenter. « M. Hariri aurait dû rester auprès de son peuple coûte que coûte », martèle Toufic, un vieil homme à la peau brune et à la barbe plus sel que poivre. Hounaïda, vendeuse dans une boutique de vêtements pour femmes, affiche son soutien à « un Saad Hariri libre et maître de ses décisions, comme l'était son père ». « Rafic Hariri entretenait d'excellentes relations avec tout le monde mais ne pliait devant personne », ajoute-t-elle. Sa sœur, plus jeune, se veut plus ferme : « Nous voulons Saad Hariri mais nous ne voulons pas de l'Arabie saoudite, parce qu'il est clair que le Premier ministre n'était pas convaincu de sa démission. »

Âgé d'une quarantaine d'années, Raëd dit comprendre les motifs de la démission de Hariri, qu'il qualifie d'ailleurs de « tardive ». « En se rendant en Syrie, le camp politique adverse n'a pas respecté le compromis conclu il y a un an et qui a amené Michel Aoun à la tête de la magistrature suprême et Saad Hariri à la présidence du Conseil », explique-t-il. En cas d'attaque israélienne contre le Hezbollah, l'homme affirme qu'il se tiendra aux côtés du parti chiite. D'autres sont du même avis. Malgré les divergences aiguës avec le Hezbollah, la rue sunnite tripolitaine dit le soutenir contre toute intervention militaire étrangère « parce qu'il s'agit d'une composante libanaise ». « Sauf si c'est l'Arabie saoudite qui attaque le Hezbollah. Je serai à ce moment du côté de ce pays du Golfe », nuance-t-il, avant de poursuivre : « L'Arabie saoudite se contente de financer le Liban, alors que l'Iran a pris l'ensemble de la communauté chiite en otage. »

« Il est regrettable qu'après avoir attendu deux ans pour élire un président de la République et désigner un Premier ministre, Saad Hariri ait démissionné », déplore Ghinwa. La plupart des femmes interrogées refusent de se prononcer au sujet de la démission de M. Hariri. Et quand elles répondent, leurs mots sont souvent plus teintés d'affection que fondés sur des données politiques. Maryam, une femme âgée au visage poupin, répond calmement : « Sa démission m'a beaucoup attristée, je n'ai jamais entendu dire du mal de cet homme. Il est gentil. »

 

(Lire aussi : Baabda : priorité à l’unité internel'éclairage de Scarlett HADDAD)

 

 

 À Saïda, les soucis socio-économiques l'emportent

 

Une vendeuse de légumes à Saïda. Photo Zeina Antonios

 

Par Zeina ANTONIOS
À Saïda, fief du clan Hariri, c'est surtout une immense lassitude, liée aux difficultés économiques qu'on craint de voir s'aggraver, qui se dégage des témoignages recueillis.

Toufic, un boucher de 59 ans rencontré près du vieux souk, ne « redoute rien ». « Ce sont des choses auxquelles nous sommes habitués », lance-t-il, installé sur une chaise au bord de la rue. « Le plus important, c'est de pouvoir subsister. Je dois payer les frais universitaires de ma fille, les courses, les deux factures d'EDL et du générateur. J'arrive difficilement à joindre les deux bouts. J'ai donc décidé de vivre au jour le jour », confie-t-il.

« Les gens en ont marre de la politique », renchérit le frère de Toufic. « Saad Hariri était une marionnette et il a démissionné parce qu'il ne voulait plus faire ce qu'on lui demandait de faire », lance-t-il, cigarette et café en main, devant son étal de têtes et de pattes de veau.

La démission de Hariri ne changera pas grand-chose à la situation, selon une marchande de légumes, un peu plus loin. « La situation continuera d'être mauvaise. Peut-être y aura-t-il un peu moins de travail », soutient cette veuve de 61 ans qui gagne sa vie en cueillant du thym et de la salade dans la montagne, qu'elle revend ensuite à Saïda.
Elle est interrompue par le jeune propriétaire d'une pâtisserie qui confirme que le commerce est en net recul depuis quelques jours. « Il y a beaucoup moins de clients et j'ai peur d'une frappe israélienne », lance-t-il.

Dans une des ruelles du vieux souk, un commerçant de 42 ans assure, lui aussi, que l'activité économique, « déjà mauvaise, a empiré avec la démission de Hariri ». « Personne ne sera capable de prendre sa place, ni Fouad Siniora, ni Nouhad Machnouk, ni Tammam Salam », ajoute-t-il, avant de donner sa lecture de la démission : « On lui a imposé quelque chose qu'il ne peut pas faire, à savoir prendre des décisions allant à l'encontre du Hezbollah. Il a donc préféré jeter l'éponge. »
« Hariri était faible, mais il a gagné en force depuis qu'il a présenté sa démission. Les gens lui en voulaient à cause des concessions qu'il a faites (pour l'élection du président). C'est le fils de Rafic Hariri, il va sûrement rentrer et leur montrer de quoi il est capable. Sinon, je pense que Fouad Siniora est le plus apte à le remplacer », confie un retraité de 79 ans, pendant qu'un de ses amis laisse éclater sa colère : « Je m'en fous de la politique. Aucun des partis ne m'intéresse. Je suis à la retraite et je n'ai pas de sécurité sociale. Si je tombe malade, qui va prendre soin de moi ? » Une sexagénaire originaire du Chouf venue faire ses emplettes à Saïda fait part elle aussi de son ras-le-bol. « Les gens veulent vivre. Nous en avons assez. Le Hezbollah est une composante libanaise, mais qu'on règle le problème de ses armes et qu'on en finisse », lance-t-elle en enchaînant : « À quoi sert Michel Aoun ? Nous étions contents que Saad Hariri soit à la tête du gouvernement, c'est dommage qu'il soit parti. »

C'est une tout autre lecture de la situation que donne le propriétaire d'un magasin de vêtements. Mais lui est de Bint Jbeil. Il estime que « tout va bien », le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, « ayant rassuré tout le monde », dimanche dernier. « Le Liban est un pays confessionnel où il faut s'attendre à des guerres épisodiques », lâche-t-il.

 

 

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Pierre Hadjigeorgiou

Sans remise des armes et respect de la constitution par le Hezbollah et ses amis il n'y aura pas de solution. Nous sommes dans le collimateur et le pays paiera le pêcher de ces politiciens qui est de s’être compromis avec le Hezbollah. Il est hors nature et inconcevable qu'un parti politique dans un pays ait une allégeance étrangère. Il est aberrant d'être dans un gouvernement et dans un parlement qui votent des lois qui finalement ne s'appliquent qu'aux autres alors que les membres de la milice eux sont au dessus des lois. Pour finir il n'est pas normal qu'un parti qualifié de terroriste dans presque la totalité du monde soit au pouvoir. Indubitablement, cette situation va nous retomber sur la tête et le coup sera assommant. Le moment est venu. Hassouna peut afficher autant de calme qu'il veut, cela ne l’empêchera pas de finir dans le Qalamoun avec ses fidèles ou ce qu'il en restera lorsque le mot d’ordre sera donné. Que Dieu protège le pays de la destruction en illuminant l’imbécile a la Présidence et l'enterré a temps!

Antoine Sabbagha

Les gens en effet en ont marre de la politique et de ces clefs et il faudra avant tout ouvrir les portes du dialogue libanais libanais .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA SITUATION N,EST PAS ANODINE COMME CERTAINS LE CROIENT. LE PAYS EST PRIS ENTRE L,ENCLUME ET LE MARTEAU ! IL FAUT BEAUCOUP DE PATRIOTISME A TOUT LE MONDE SANS EXCEPTION POUR PASSER LA TOURMENTE !

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