Lamia Charlebois, tisseuse de liens

Lamia Charlebois lors de la signature de son livre « Mémoires d'écureuil » en mars 2014.

Libanais de Montréal, porteurs de changement

La conseillère en relations publiques, originaire d'Amioun, multiplie les initiatives pour développer l'esprit de solidarité au sein de la diaspora et renforcer les liens avec le Liban.

23/10/2017

Elle a quitté son Liban natal il y a plus de 30 ans. Mais son intérieur aux airs de vieux Beyrouth, son accent libanais et son humour bien de chez nous font très vite oublier les plus de 8 000 kilomètres qui la séparent du pays du Cèdre. Elle, c'est Lamia Ghantous Charlebois, conseillère en relations publiques, auteure, conférencière, chroniqueuse et maman solo débordante d'énergie. Une cinquantenaire aux multiples casquettes, mais qui s'est donnée une mission : que ce soit en coulisses ou en public, elle multiplie les initiatives pour renforcer l'esprit de solidarité au sein de la diaspora et consolider les liens entre cette dernière et le Liban.

 

(Edito : Ces Libano-canadiens porteurs de changement)


Cette mission, Lamia Charlebois se l'est donnée dès ses 19 ans, « au moment où j'ai posé les pieds au Québec », raconte-t-elle. Ayant grandi entre Amioun, dans le caza du Koura (Liban-Nord), et le quartier beyrouthin de Moussaytbé, Lamia Ghantous Charlebois a fui la guerre au milieu des années 80 pour rejoindre son frère qui finissait ses études dans la ville de Québec. « Je me considérais comme une personne solide, j'étais habituée aux sifflements des bombardements, j'ai vu mon premier cadavre à 10 ans, un de mes amis a été tué par balle à 14 ans, un de mes oncles a été tué aussi... Mais l'assassinat du doyen de l'Université américaine de Beyrouth, le jour des inscriptions (en 1984), fut la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. J'étais saturée de violence. C'était une sale période et nous n'avions plus la tête aux études. »


A son arrivée au Québec, elle se spécialise dans la communication et se fait rapidement connaître comme « La Libanaise » dans son nouveau milieu. « Il y avait très peu d'étrangers ici à l'époque, je n'ai donc pas tardé à me faire remarquer... surtout avec mes sourcils ! » dit-elle dans un grand rire. Les murs de sa chambre d'étudiante sont rapidement couverts de photos du Liban. Les visiteurs sont accueillis par une affiche, collée sur sa porte, reprenant les mots de la poétesse Nadia Tuéni : « Beyrouth mille fois morte, mille fois revécue. »
« À mon arrivée au Canada, je croquais la vie à pleines dents, dit cette grande brune aux yeux noirs. Je suivais six cours à l'université, j'avais quatre boulots à temps partiel et je prenais des cours de judo, de danse, de théâtre... Je voulais compenser ce dont la guerre m'avait privée. »

 

« Une famille, loin de la famille »
Si quitter le Liban fut une décision « assez facile à prendre », une fois au Canada, Lamia Ghantous Charlebois eut « beaucoup de mal à l'assumer ». « Je retournais au pays tous les quatre mois pour retrouver la famille et les amis. Ces allers-retours me déchiraient à chaque fois », se souvient-elle.


« J'ai compris qu'accepter cette dualité requiert une grande force émotive et intellectuelle. C'est pour cela que j'ai absolument voulu aider les Libanais arrivant au Québec, que ce soit pour trouver un logement ou pour leur offrir des conseils autour d'un café, raconte-t-elle. Je le faisais une fois par semaine au moins. »
Vingt ans plus tard, l'esprit d'entraide chez Lamia Charlebois est toujours aussi vivace. En 2011, elle a créé le groupe Facebook « Sirop d'arabe », devenu l'un des plus grands rassemblements du genre au Canada avec près de 2 800 membres. Échange d'informations, entraide, humour, sorties et bonnes adresses... on trouve beaucoup de choses sur cette plateforme qui se veut apolitique, laïque et non commerciale.


« Les histoires qui me touchent le plus sont les histoires de solitude. La solitude me tue, dit la Libano-Canadienne. L'un des objectifs principaux de ce groupe est de ne pas avoir à nous sentir seuls. Nous faisons tous face à des obstacles et difficultés, mais le plus dur, c'est de les affronter seuls. Alors, si je peux offrir la moindre aide, je le fais sans hésitation. » Elle organise ainsi des sorties culturelles et gastronomiques, des événements de réseautage pour les chômeurs, des activités en plein air, etc. « Ce groupe, c'est une famille, loin de la famille », dit-elle.

 

A travers Facebook, Lamia Charlebois souhait créer des liens au sein de la diaspora. Sur cette photo, des membres du groupe « Libanais de Montréal-Sirop d'arabe » participant au Tour de l'île de Montréal.

 

 

« Changer les lois archaïques »
Surmonter obstacles et difficultés, la Libano-Canadienne connaît.
Divorcée alors que sa fille n'avait que quatre ans, elle a dû reconstruire sa vie de zéro avec quelques centaines de dollars en poche « et une cafetière ! », lance-t-elle. Celle qui a passé de nombreuses années entre Québec, Toronto et Ottawa à travailler dans de grandes agences décide, en 2003, de relancer sa vie à Montréal et de se mettre à son compte. « J'avais ma fille à élever, j'étais seule et je travaillais 14 heures par jour... C'était une guerre d'une autre nature, une guerre psychologique et financière », dit-elle. Sensible aux difficultés sociales et économiques que vivent les mères célibataires, elle ne ménage aucun effort pour les aider. Durant ses heures libres, Lamia Charlebois, qui a monté sa propre boîte de conseil en communication, propose des consultations gratuites en communication et en marketing aux femmes entrepreneures élevant seules leur progéniture, via Skype, où qu'elles soient dans le monde.


Renforcer le leadership féminin est un autre sujet qui tient à cœur à Lamia Charlebois. Et quand l'opportunité se présente, elle ne mâche pas ses mots. Ainsi, en mai dernier, alors qu'elle intervenait lors d'un panel dans le cadre de la conférence « Lebanese Diaspora Energy », organisée à Beyrouth par le ministère des Affaires étrangères, elle n'avait pas hésité à appeler publiquement les responsables libanais à « changer les lois archaïques » qui empêchent les femmes de « participer pleinement au développement et à la vie politique » du pays. « Ce sont les femmes qui transmettent la vie aux enfants et ce sont elles qui doivent transmettre la nationalité aussi », avait également lancé Lamia Charlebois, dénonçant ainsi l'impossibilité pour une Libanaise de transmettre sa nationalité.

 

 

 L'intervention de Lamia Charlebois, à la 10e minute.


Toujours dans le cadre de son engagement pour le leadership féminin, la Libano-Canadienne a lancé, en août dernier, un nouveau groupe Facebook dédié aux femmes d'affaires libanaises. « Le groupe Lebanese Businesswomen Around the World vise à renforcer l'entraide et le réseautage entre femmes pour inspirer les jeunes et encourager celles qui souhaitent se lancer en affaires, mais qui n'osent pas », explique Lamia Charlebois.


Aujourd'hui, l'entrepreneure souhaite s'investir encore plus en offrant une série d'ateliers professionnels à Beyrouth pour partager ses 22 ans d'expérience au Canada et « aider les futurs leaders (...) à faire plus, faire grand et faire mieux ».
Autant d'engagements qui se retrouvent dans sa philosophie, résumée dans le titre de la conférence TEDx qu'elle a donnée il y a trois ans à Montréal : « Bitter or Better » (Amer ou Meilleur). « Il faut parfois faire confiance au chaos car il nous pousse à aller plus loin, dit Lamia Charlebois. Le bonheur est dans le quotidien. Il est dans notre capacité à transformer la rage en amour, la déception en courage et le deuil en force. »

 

 

Les autres portraits

Nahid Aboumansour, bâtisseuse de vies

Leila Bdeir, la féministe musulmane qui brise les tabous

Christian Boukaram, le cancérologue qui soigne les corps et apaise les esprits

Fady Dagher, le policier qui aime travailler « dans le gris »

Mohammad Hage cultive les toits pour nourrir les villes de demain

Ziad Khoury, un scientifique qui met la main à la pâte

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Antoine Sabbagha

Lamia Charlebois encore une étoile libanaise qui brille dans le ciel canadien . Bravo.

Bery tus

qlq centaine de $ et une cafetiere !?!?! ah bon !?! difficile a croire quand on sait qu'ici et spécialement ici le divorce est tres chere payer par le mari .... a moins qu'elle touchais un salaire superieur a celui de son mari ce que je doute

Sarkis Serge Tateossian

Beaucoup de souffrances dans son histoire mais sa voix nous transporte dans un pays de bonheur, de sagesse et d'enthousiasme. Une femme transformée, accomplie. Une femme belle.
Bonne continuation

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

BON COURAGE !

6

articles restants

Soutenez notre indépendance!