Mohamed Hage cultive les toits pour nourrir les villes de demain

Ces Libanais de Montréal porteurs de changement

À l'origine de la première serre commerciale au monde construite sur un toit d'immeuble, Mohamed Hage révolutionne l'agriculture urbaine en alliant nouvelles technologies et pratiques traditionnelles.

23/10/2017

Quand il a mis les pieds pour la première fois à Montréal, Mohamed Hage n'avait que douze ans. C'était en 1993. Aujourd'hui, soit 24 ans plus tard, le jeune homme originaire de Wardaniyé, un village situé près de Saïda (Liban-Sud), est l'un des acteurs essentiels sur la scène internationale de l'agriculture urbaine avec la création, en 2010, de la première serre commerciale au monde construite sur un toit d'immeuble, en pleine ville.


Ce qui à l'origine n'était qu'une « idée folle », pensée en complicité avec son épouse biochimiste Lauren Rathmell, s'est avéré être un projet avant-gardiste en croissance continue. Baptisé les « Fermes Lufa », le projet compte aujourd'hui quatre serres d'une superficie combinée de plus de 12 800 mètres carrés dans Montréal et ses environs. La production de ces serres permet de nourrir près de 11 000 familles par semaine grâce à des paniers de légumes frais, commandés en ligne et livrés à domicile ou dans l'un des 350 points de collecte, dont des studios de yoga, des cafés et des librairies. Et les légumes – bette à carde arc-en-ciel, cresson de fontaine, mégaconcombre anglais, tomate cerise... – sont récoltés le jour même de leur livraison.

 

(Edito : Ces Libano-canadiens porteurs de changement)


Si la réussite est clairement au rendez-vous, il semble, de prime abord, que rien ne destinait Mohamed Hage à un avenir dans le domaine agricole. Né d'un père avocat et d'une mère enseignante, le jeune homme a débuté sa vie professionnelle en tant qu'ingénieur informatique dans l'entreprise familiale à Montréal. Pour comprendre sa conversion à l'agriculture 2.0, il faut revenir à ses origines et au village de Wardaniyé, où il a passé son enfance au milieu des arbres fruitiers. « À l'exception de mes parents, tous les membres de ma famille au Liban sont fermiers ou agriculteurs, raconte Mohamed Hage. Mon oncle produit du lait et de la viande dans sa ferme et mes cousins cultivent des légumes en serre, des tomates, des aubergines, des concombres... »
Néanmoins, ce mode de production ne satisfait pas l'ingénieur. « Le modèle ne fonctionnait pas bien, dit-il. L'agriculture en terre nécessite l'usage de pesticides, ce qui est nuisible à la santé et à l'environnement. »

 

 

Passionnés d'agriculture et de technologie
Quand les Hage arrivent au Canada, ils se renseignent sur les développements technologiques dans le domaine agricole pour aider leurs proches restés au Liban. « Je me souviens que quand j'avais 16 ans, mes parents ont offert à mon oncle une machine pour traire ses vaches. Mon oncle, très traditionnel et qui avait toujours trait ses vaches à la main, a regardé la machine avec tout le dédain du monde. Je pense qu'il ne l'a jamais utilisée », raconte le jeune homme de 36 ans à la carrure d'athlète et au large sourire.
Si les oncles ne semblent pas très sensibles aux développements technologiques, les recherches de la famille de Mohamed Hage ont le mérite de faire germer, dans la tête du jeune homme, l'idée des « Fermes Lufa », dont le nom est d'ailleurs inspiré de la courge que cultivait abondamment sa grand-mère à Wardaniyé. « Quand on arrive en tant qu'immigré au Canada, la première chose que l'on remarque c'est qu'on mangeait tout de même mieux chez nous au Liban, explique Mohamed Hage. Les fruits et les légumes que nous consommons au Liban sont plus savoureux parce qu'ils sont plus frais, alors que les produits vendus ici traversent des milliers de kilomètres avant d'arriver sur les étals des épiceries. »


Au fil des ans, la passion du jeune Libano-Canadien pour la technologie agricole ne cesse de grandir, tandis que l'intérêt de son épouse pour la culture hydroponique, une technique d'agriculture hors-sol, se précise. « Lauren et moi étions tous les deux passionnés d'agriculture et de technologie et nous souhaitions allier ces deux mondes, explique l'entrepreneur. À un moment, nous avons eu cette envie folle d'explorer l'idée de construire une serre commerciale sur un toit d'immeuble, en pleine ville. » Après avoir visité une serre expérimentale à l'Université McGill où la jeune femme étudiait la biochimie, et consulté plusieurs ingénieurs, architectes et agronomes, le couple passe à la vitesse supérieure.

 

 

La première serre, d'une superficie de près de 3000 mètres carrés, est désormais dédiée à la production de concombres, de poivrons et de fines herbes.

 

« La demande est là »
Aujourd'hui, soit sept ans après la création de leur première serre sur un toit, les « Fermes Lufa » se portent très bien, affichant une belle croissance de 50 % chaque année. L'entreprise qui a commencé avec huit employés et une production de 25 variétés de légumes emploie aujourd'hui près de 200 personnes et cultive plus de 70 variétés de fruits et légumes tout au long de l'année. La première serre, d'une superficie de près de 3 000 mètres carrés, est désormais dédiée à la production de concombres, de poivrons et de fines herbes ; la deuxième, d'une superficie de 4 000 mètres carrés, est consacrée aux aubergines et aux tomates (huit variétés différentes) ; tandis que la troisième, la plus grande (plus de 5 800 mètres carrés), est utilisée pour les laitues, les bettes à carde ainsi que d'autres légumes qui ne sont généralement pas cultivés dans des serres, comme le brocoli. « La demande est là, assure Mohamed Hage. Les gens veulent manger local, ils veulent manger sain, ils veulent des légumes plus frais, et nous avons voulu répondre à cette demande croissante dès le départ, tout en améliorant notre formule. »

 

 


Les légumes sont par ailleurs cultivés de la « manière la plus responsable possible », en remplaçant les pesticides et les fongicides par des insectes, dont les coccinelles qui mangent par exemple les pucerons, le tout contrôlé par un logiciel spécialement conçu par l'entreprise. Le design des serres est lui aussi conforme aux normes écoresponsables. Le système permet en effet de profiter de la déperdition de chaleur, par le toit des immeubles, pour réguler les températures ; de récupérer l'eau de pluie pour irriguer les plantes via un système de goutte à goutte et d'éviter tout gaspillage ; et d'utiliser la technologie solaire pour économiser l'énergie. Même les véhicules utilisés pour livrer les paniers sont électriques.

 

« Plus il fait froid, mieux c'est »
« C'est un modèle d'avenir vers lequel le monde se dirige, assure Mohamed Hage avec enthousiasme. En développant notre propre technologie et en maximisant les espaces cultivables dans nos serres, nous parvenons à réduire considérablement nos coûts tout en augmentant notre efficacité et notre rentabilité. Notre troisième serre, par exemple, produit deux fois plus de légumes par mètre carré que notre première serre, grâce à l'agriculture verticale. »

 

Les légumes sont cultivés de la « manière la plus responsable possible », en remplaçant les pesticides et les fongicides par des insectes.

 


Aujourd'hui, l'entreprise a pour projet de reproduire son concept de fermes urbaines ailleurs au Québec et dans d'autres villes aux États-Unis. « Plus il fait froid, mieux c'est, assure Mohamed Hage. Notre production est d'ailleurs plus importante en hiver. On aurait du mal à rentabiliser notre projet en Californie, en Floride ou au Mexique, par exemple, parce que tout y est déjà produit localement. »
Le jeune homme travaille d'ailleurs sur un système de logiciels pour faciliter la gestion des serres à distance, permettant ainsi l'expansion de son concept outre-Atlantique. « Dès le départ, nous avions l'intention de démocratiser ce système en développant un modèle accessible à d'autres entrepreneurs partout dans le monde », assure le jeune ingénieur.


Sept ans après la création des « Fermes Lufa », Mohamed Hage, père d'une fillette d'à peine un an, assure que « le travail est toujours aussi stimulant et excitant ». « On est vraiment là pour le long terme », dit-il, avant de s'exclamer, dans un grand rire : « Heureusement que nous sommes encore jeunes ! »
Quant au Liban, Mohamed Hage garde un lien privilégié avec son pays natal, affirmant s'y rendre une dizaine de jours tous les deux ans avec sa famille. « On y va pour voir nos proches, profiter de la mer et bien manger ! » dit-il en souriant. « Mes souvenirs les plus marquants du Liban de mon enfance restent la beauté de la nature, assure-t-il. Même si l'on ne trouve pas au Liban l'équivalent des grands espaces verts canadiens, la nature y est toujours très présente et belle. Nous y vivions au rythme des rituels qui accompagnent chaque saison : le temps de la récolte des raisins a toujours signifié pour moi la fin de l'été et le retour à l'école. C'est comme ça que nous vivions au Liban... »

 

 

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Saliba Nouhad

Encore un exemple du génie Libanais et de l'esprit d'entreprise qui habiterait un pourcentage non négligeable de nos jeunes Libanais, qui, lorsqu'ils sont placés dans un environnement sain, et accueillant démontrent un potentiel inventif extraordinaire.
Malheureusement, il existerait probablement des centaines de Mohamed Hage dans le Sud du Liban, qui n'ont pas eu les mêmes chances pour quitter le pays, mais qui seraient plutôt utilisés comme chair à canon pour assouvir les velléités guerrières d'une milice théocratique.
Grand bravo pour Mohamed Hage de Montréal qui fera encore beaucoup parler de lui pour cette invention géniale....
Et quel dommage pour ceux du Liban!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

BRAVO ! LUI ET TOUS LES AUTRES FONT HONNEUR AU LIBAN...

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