Nahid Aboumansour, bâtisseuse de vies

Ces Libanais de Montréal porteurs de changement

Engagée en faveur de l'insertion socioprofessionnelle des immigrées marginalisées, Nahid Aboumansour vient d'être nommée chevalière de l'Ordre national du Québec, la plus haute distinction décernée par la province francophone.

23/10/2017

Quand elle pénètre le vaste bâtiment montréalais qui accueille sur plusieurs étages les « Petites Mains », son organisation et son royaume, les têtes se tournent, les yeux se lèvent, des sourires se dessinent et un silence imprégné de respect s'installe. Elle, c'est Nahid Aboumansour.
Il y a 22 ans, c'est dans un sous-sol qu'elle cofondait cette entreprise sociale devenue aujourd'hui l'une des plus distinguées au Québec. Le succès de cet organisme qui, à ce jour, a permis à une dizaine de milliers d'immigrées isolées et marginalisées originaires de 140 pays d'intégrer la société canadienne par l'éducation et le travail, tient beaucoup à la détermination de fer de cette ancienne architecte originaire de Jezzine, au Liban-Sud.

 

(Edito : Ces Libano-canadiens porteurs de changement)


Installée à Montréal depuis 1989, Nahid Aboumansour, la soixantaine, affiche un parcours impressionnant couronné, le 22 juin dernier, par son élévation au grade de chevalière de l'Ordre national, la plus haute distinction octroyée par le gouvernement du Québec.
C'est pourtant par une profonde déception que débute l'aventure de Nahid Aboumansour. Elle qui enseignait l'architecture à l'Université libanaise et dirigeait son propre bureau à Beyrouth voit ses ailes coupées en plein envol par la guerre qui l'a si profondément marquée. Émigrée au Canada, elle se heurte au mur du chômage, ses diplômes n'étant pas reconnus dans son nouveau pays de résidence.

 

Nahib Aboumansour recevant des mains du Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, la distinction de Chevalière de l'Ordre national du Québec.

 


« Quand une personne décide de changer de pays, elle doit faire beaucoup de sacrifices et franchir de nombreux obstacles, même si elle a bien planifié son arrivée », explique-t-elle, dans son bureau sobre et sans fard, situé au troisième et dernier étage de la bâtisse de plus de 2 700 mètres carrés hébergeant son organisation. « Je le répète toujours aux nouveaux immigrés : nous sommes dans un pays où personne ne viendra vous offrir votre place. C'est à vous de la trouver avec beaucoup de sacrifices, beaucoup d'études et beaucoup de travail, poursuit-elle. Il faut faire la preuve de ses compétences et ne pas avoir peur de recommencer de zéro. Une fois qu'on y parvient, on peut aller vraiment très loin. »

 

Les humains à la place du béton
Revenant sur son parcours, Nahid Aboumansour se dit « fière » de ses réalisations. « C'est un sentiment qui me donne le courage et la persévérance nécessaires pour continuer, étant donné que je n'ai pas pu me réaliser dans mon propre domaine, l'architecture, confie-t-elle. C'est sûr qu'avoir son nom associé a un bâtiment est quelque chose de valorisant, mais quand je compare ce que je fais aujourd'hui avec mon ancien métier, je vois que je suis en train de bâtir des vies. Quand une femme revient pour nous remercier et nous dire combien elle se sent libérée maintenant qu'elle travaille et qu'elle ne dépend plus de l'argent de son mari, nous comprenons que notre travail a un impact sur la société. Il est tellement plus gratifiant de bâtir avec des humains qu'avec des briques et du béton. »


Aux murs des couloirs de la bâtisse qui abrite « Petites Mains » depuis près de 10 ans, sont accrochés des photos, des articles de journaux encadrés, des prix et des distinctions. Ici, une photo du Premier ministre Justin Trudeau du temps où il était encore député de l'arrondissement, posant avec les femmes du centre. Là, le prix de la Femme de l'année qui a été décerné à la fondatrice par la revue Châtelaine.


Mais dans ce flot d'images, il en est une que Nahid Aboumansour chérit particulièrement : celle de sœur Denise Arsenault. Elle est d'ailleurs bien en évidence à l'entrée de son bureau. « Sœur Denise Arsenault avait 79 ans quand nous avons fondé, ensemble, "Petites Mains". Elle est décédée en 2004 à l'âge de 89 ans. » La longue et fructueuse histoire d'amitié entre la religieuse gaspésienne et l'ancienne architecte d'origine libanaise a commencé bien avant « Petites Mains », lorsque sœur Denise dirigeait un organisme d'aide alimentaire dans un quartier multiethnique de Montréal, où Nahid Aboumansour faisait ses premiers pas dans le travail social. « Après avoir passé deux ans à m'occuper de mes enfants à la maison et après la naissance de mon quatrième, je voulais absolument m'intégrer dans la société et apprendre à mieux la connaître », raconte la Canado-Libanaise. « Un jour, alors que j'étais dans le métro, j'ai lu dans un journal qu'un organisme à Côte-des-Neiges avait besoin de bénévoles, se rappelle-t-elle. J'ai appelé et c'est sœur Denise qui m'a répondu. Elle m'a donné le choix entre surveiller des enfants à la garderie et rendre visite à des familles immigrées. Je n'ai pas hésité : plus que tout, je voulais rencontrer des femmes qui vivaient la même réalité que moi. »

 

L’organisation "Les Petites mains" emploie une vingtaine de personnes et reçoit plus de 2000 immigrées par an, offrant des cours de français et des formations professionnelles en restauration et en bureautique, en plus de la couture.

 

 

Travailler et vivre dignement
Au fil des visites, Nahid Aboumansour comprend qu'elle n'est pas la seule à souffrir des réalités du marché de travail canadien. « À chaque fois que je rentrais dans une maison, femmes et hommes me remerciaient pour l'aide alimentaire que je leur apportais. Mais tous, sans exception, me disaient aussi qu'ils étaient venus au Canada pour travailler et vivre dignement. Leurs enfants allaient à l'école et s'y faisaient des amis, mais eux restaient cloîtrés à la maison et se sentaient isolés, déprimés. »


C'est alors qu'est née l'idée de « Petites Mains » avec sœur Denise. La religieuse obtient une aide de 600 dollars de sa congrégation pour lancer le programme qui, à ses débuts, ne comptait que la couture industrielle. Six femmes sont embauchées. 22 ans plus tard, l'organisme emploie une vingtaine de personnes et reçoit plus de 2 000 immigrées par an, leur offrant des cours de français et des formations professionnelles en restauration et en bureautique, en plus de la couture. Son nouveau défi, la construction d'une garderie de plus de 400 mètres carrés, destinée aux enfants des femmes qui suivent le programme d'insertion au sein de « Petites Mains », est déjà en cours de réalisation. La salle, qui doit ouvrir ses portes en janvier 2018, permettra aux immigrées d'être plus autonomes. « Étant coupées de leur réseau familial, elles peuvent se sentir marginalisées, voire handicapées, si la garde des enfants n'est pas assurée, affirme Nahid Aboumansour. Cette garderie leur facilitera tellement la vie ! »

 

 

Nahid Aboumansour partageant son expérience avec Petites Mains au Forum YMCA du Québec en juillet 2012


Le modèle de « Petites Mains » commence d'ailleurs à séduire d'autres organismes à travers le monde. « Il y a quelques semaines, une délégation est venue du Maroc pour observer notre mode de fonctionnement et espère mettre en place un programme semblable pour venir en aide aux nombreux immigrés venant de Somalie et de Libye. Nous avons également reçu des délégations venant de Belgique, de France, du Burkina Faso et d'Haïti. »


Et le Liban ? Nahid Aboumansour a mis douze ans avant d'y retourner pour la première fois et de rendre visite à ses proches après son émigration. Elle se dit toujours attachée au pays et essaie tant bien que mal de transmettre son héritage à ses enfants, dont le plus âgé avait moins de 10 ans au moment de son départ. « Le Liban et ma famille me manquaient énormément, mais je tenais à solidifier notre vie dans notre nouveau pays, explique-t-elle. Plusieurs immigrés de la première génération font des va-et-vient incessants les premières années et disent qu'ils souhaitent rentrer au Liban une fois que les enfants sont grands. Mais on ne retrouve jamais le pays qu'on a quitté, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Et c'est frustrant de se sentir étranger dans son propre pays. C'est un deuil qui reste toujours avec nous. »

 

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Joceline Kotronakis

Une honneur pour le LIBAN . MIL Bravo . C ' est admirable CE que les Libanais font en dehors de leur pays . Que DIEUX LA PROTEGE .

LAWSON KASSHANNA

PAR LE PIRE ET LE COURAGE ONT PEUT TRAVERSEZ LE ROBICAN

Antoine Sabbagha

Bravo pour cette magnifique femme qui fait encore une fois honneur au Liban .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

BRAVO A LA DAME ! ELLE FAIT HONNEUR AU LIBAN...

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