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Liban

Quand l’État s’efface devant le Hezbollah

La situation
29/08/2017

L'accord ayant mis fin à la bataille du jurd et rendu public l'assassinat des neuf militaires otages (dont deux n'auraient toujours pas été exhumés) est un accord conclu entre le Hezbollah et l'État islamique (EI), avec l'acceptation du gouvernement libanais, qui se serait chargé de mettre l'armée devant le fait accompli en lui donnant l'ordre d'arrêter la bataille, analysent d'anciens officiers proches du terrain.
La troupe avait en effet mis en place le dispositif nécessaire pour prendre le contrôle de la vallée de Martbaya, les derniers 20 km² du jurd de Qaa et Ras Baalbeck (lire par ailleurs).

Mais le parti chiite semble en avoir décidé autrement. Si la bataille s'était poursuivie, « les choses auraient pris un autre tournant », a déclaré hier soir le secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, pour qui « le choix militaire ferme » aurait été un « risque » à plus d'un égard : le risque de tuer des éléments de l'EI détenant des informations sur les militaires otages, ce qui n'aurait pas été sans faire subir « un réel embarras à l'armée et au gouvernement » ; le « risque » aussi, sous-entendu par M. Nasrallah, que la troupe ne connaisse un retournement de situation et ne subisse, « avec la résistance et l'armée syrienne », plus de pertes humaines sur le carré militaire des 20 km², limitrophe du Qalamoun, où continuaient de sévir des membres de l'EI combattus par le Hezbollah et le régime syrien.

 

(Reportage : Martbaya est tombée, il reste à nettoyer la zone »)

 

Pourtant, le Hezbollah s'est chargé lui-même de ce que l'EI n'a pas réussi à accomplir : un double camouflet à l'armée et à ce qu'il reste des institutions. Au niveau militaire en effet, le leader chiite a de nouveau renvoyé le message selon lequel tant que le parti chiite et l'armée syrienne menaient le front de l'autre côté de la frontière, ils étaient en position de contrôler l'afflux de terroristes vers le jurd, et de décider donc de la victoire ou la défaite de la troupe sur son territoire.

Au niveau institutionnel, la mise en œuvre du cessez-le-feu révèle un effacement du cabinet dans son intégralité face au Hezbollah, s'insurgent d'anciens officiers interrogés par L'Orient-Le Jour, en insistant sur le fait que la troupe a été court-circuitée. C'est par le biais du chef de l'État et du Premier ministre que le Hezbollah aurait transmis à l'armée la décision de l'EI de capituler et l'ordre du cessez-le-feu, révèlent-ils. Ce faisant, « aussi bien le chef de l'État que le cabinet et les organismes de sécurité concernés auraient agi comme simple exécuteurs des desiderata du parti chiite, aux dépens de la troupe », souligne l'un de ces anciens officiers.

Si encore l'État n'avait d'autre choix que de concéder au Hezbollah le rôle de meneur des négociations auprès de l'EI, il aurait dû, dans la logique de l'État souverain, ouvrir une enquête sur l'assassinat des soldats auprès des parties directement concernées par le dossier, dont le Hezbollah, plutôt que de prendre pour acquise la version fournie hier par le secrétaire général du parti, qui laisse pourtant en suspens de nombreuses questions : pourquoi le sort des militaires n'a été révélé au public que plus de deux ans après que des informations sont parvenues à la Sûreté générale sur leur possible mise à mort ? Et pourquoi leur liquidation n'a pas été mise en scène par l'EI, qui pourtant se nourrit d'un culte sordide de l'image ?

 

(Lire aussi : Nasrallah célèbre la « seconde libération » du Liban, « que le gouvernement la reconnaisse ou pas »...)

 

La symbolique de Baalbeck
Ces zones d'ombre sont aggravées par le timing de la clôture du dossier : une période d'agitations syro-iraniennes sur le terrain libanais, commencées depuis la visite de ministres à Damas, pour tenter de consolider les acquis de Téhéran en profitant du nouveau répit accordé au régime syrien (voir la situation du 26 août 2017).

Le cessez-le-feu négocié avec l'EI a comme contribué au dessein du Hezbollah de ramener le Liban dans le giron de Bachar el-Assad. C'est ce qui explique les nombreuses références symboliques utilisées hier par Hassan Nasrallah. Il a d'abord désavoué l'autorité institutionnelle dans son expression la plus folklorique en annonçant que le 28 août serait la date officielle de célébration de la « seconde libération » (qui succède au retrait israélien de mai 2000), « que le gouvernement approuve cela ou pas ».
Ensuite, il a recouru à la morale religieuse pour expliquer le fait que le Hezbollah ait voulu, en négociant le cessez-le-feu, épargner des vies dans les rangs de l'EI sans coordination préalable avec l'armée. Revêtir ainsi de mysticisme et de morale sa main tendue à l'EI est un moyen manifeste de justifier et légitimer cette initiative. Et sa posture défensive, tout au long de son discours d'hier, n'est pas sans s'ajouter aux zones d'ombre déjà mentionnées.

 

(Lire aussi : Les parents des militaires assassinés exigent une commission d'enquête « pour (commencer à) guérir la plaie »...)

 

Il reste enfin la symbolique la plus puissante sur laquelle Hassan Nasrallah a clôturé son discours hier : le choix de Baalbeck, lieu névralgique, pour célébrer la « nouvelle libération ». Une manière de marquer d'un sceau éminemment communautaire « une victoire », qui devrait pourtant concerner tout le pays. Par-delà des motivations purement électorales (soulevées hier par un analyste à L'OLJ), le choix de cette ville incarne surtout l'ouverture des routes entre le Liban et la Syrie, selon une symbolique puisée dans l'épisode de Karbala (que Hassan Nasrallah a évoquée hier dans son discours). La victoire célébrée serait donc celle des « protecteurs de Damas, dans le cadre de la Syrie utile », explique un chiite indépendant.
Dès lors, peut commencer la chasse aux sorcières, aux « immoraux » ou aux « traîtres » – les opposants politiques à la ligne du Hezbollah sur la scène intérieure – assimilés hier tantôt à « l'Armée du Liban-Sud (supplétive d'Israël) d'Antoine Lahd », tantôt aux « jihadistes de l'EI », selon la rhétorique du Hezbollah – mais aussi des sympathisants du Courant patriotique libre – dans les discours politiques comme sur la Toile.

 

Lire aussi

Pour Aoun, après la bataille du jurd, une page «lumineuse» est en train de s'écrire, le décryptage de Scarlett Haddad

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Georges MELKI

"Revêtir ainsi de mysticisme et de morale sa main tendue à l'EI est un moyen manifeste de justifier et légitimer cette initiative."
Tout compte fait, n'est-ce pas la même idéologie de base qui constitue la Weltanschauung de ces deux partis religieux?
"Tantum religio potuit suadere malorum"!

gaby sioufi

l'etat ne s'efface pas du tout !
l'etat a cesse d'exister depuis belle lurette !
s'effacent tous nos politiciens TOUS.
n'y gagnera QUE LE HEZB .....
QUE LE HEZB .....
PAS DU TOUT ses autres affilies,partisans etc... ceux la continueront a jouer le role spectateur, applaudissez les amis... parlez, taisez vs, debout/assis

Pass tonport

Nasrallah le Boss !

IMB a SPO

Bientot il y aura des cretins au parlement qui voudont changer le nom REPUBLIQUE LIBANAISE en REPUBLIQUE ISLAMIQUE DU LIBAN.... Vous n'y croyez pas? J'espere que je me trompe, mais malheureusement on y va a grand pas!!!

Irene Said

Que diraient aujourd'hui Bechara el Khoury et Riad el Solh, les pères de l'indépendance du Liban, en découvrant que les propres fils de ce pays sont en train de livrer leur patrie à des puissances étrangères ?
Irène Saïd

CBG

la deuxième libération c'était la sortie des troupes syriennes...
et la libération finale sera la chute du régime syrien
et la libération des libérations sera quand le hezbollah livrera ses armes à l'armée...

Élie Aoun

souvenons de ce qui s'est passé en 75, un etat dans un etat a provoqué le ras le bol de la population, un peuple qui lutte pour sa terre a presque toujours gagné la bataille. l'exemple du vietnam est eloquent.... mefiez vous de la majorité silencieuse
revoltons nous contre cette ridicuile et dangereuse situation. En tout cas je suis revolté et vu les info si on ne bouge pas, le Liban sera une province perse. le president avant son alliance avec le hezbollah a toujours ete un fervent defenseur de l'independance du Liban, que cette lumiere l'eclaire de nouveau et lui donne la lucidité.(utopique) mais esperons

FAKHOURI

Il ne faut pas s'en prendre seulement à HN
M.Aoun a vendu le Liban à HN pour assouvir ses ambitions. La comédie a duré plus de 2 ans pour y parvenir, aidé par un parti chrétien , suivez mon regard !
Effectivement le pouvoir est dans les mains de HN , bien soutenu par M.Aoun. Comment le Liban va s'en sortir de cette situation ? M.Aoun n'a aucun pouvoir ! Rien qu'une façade de respect du au poste qu'il occupe
Quant à critiquer l'armée libanaise, elle a toujours fait son devoir malgré le manque d'appui des gouvernants d'hier et actuels qui sont les mêmes
HN a un large boulevard pour parvenir à gouverner le Liban

gaby sioufi

je le repete : nasrallah a surement un super goebels qui prepare sa propagande ! tres intelligement.
cela,ses armes,une trop grose partie des chretiens qui lui donne couverture ET la faiblesse des autres C tt cela reuni qui lui donnent un pouvoir quasi total au liban.
les autres " non moumanaa " eh bien ils n'ont qu'a mieux reflechir comment le contrer .
sauf que C trop tard... apres le GRAND BAZAR de l'election presidentielle , pas moyen de les voir unis -pour de vrai- pas ds les media seuelement-
Une aide possible aux fins de renverser les roues: que les chiites anti moumanaa bougent serieusement -je ne sais pas combien forts ils sont- contre le nasrallah... les autres moumanaa n'etant que sous fifres....
je sais je sais, je me fiche le doigt ds l'oeil, mais bon ! quoi dire? quoi esperer?
se taire? impossible devant tant d'arrogance , tant de faux nationalisme , et de faux fuyant.

ACE-AN-NAS

En matière militaire il est normal qu'il y ait des zones d'ombre pour des raisons de sécurité, cest Le cas pour tous les pays du monde impliqué dans des situations complexes . Donc là rien de spécial.

QUE le hezb de la résistance libanaise prenne un ascendant sur l'armée libanaise , c'est pas logique , mais vu les circonstances c'est normal , une armée abandonnée et livrée à elle même depuis des décennies, voir depuis l'indépendance créé un vide qu'il fallait combler.

Où était l'armée pendant la guerre civile libanaise ? En Syrie on voit une guerre civile mais l'armée et l'état sont là et bien là pour rétablir l'autorité légale, mais où était l'armée libanaise au temps de l'invasion et l'occupation du Liban et du sud liban qui constitue 30% du territoire nationale ?

Ne voyons pas le résistance comme une partie du pays , la chiite, qui chercherait à dominer les autres , grave erreur parce que cela nous eloignerait du vrai sens qu'il faut donner L'ENNEMI ,le vrai ennemi , pret a nous bondir dessus avec ses collabos d'intérieur , qui vont pour sûr avoir à rendre des comptes, le plus tôt sera le MIEUX.

yves kerlidou

et il y a encore une frange des chrétiens qui pensent que c'est eux qui dirigent le pays ???

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON S,ETONNE QUE LES CHOSES SOIENT ARRIVES LA ? QUAND L,ETAT N,EXISTE QU,EN PAROLES LE VIDE EST REMPLI PAR D,AUTRES... AU LIBAN IL Y A ACTUELLEMENT DEUX ETATS, ET L,ILLEGAL DISPUTE ET REUSSIT A ACCAPARER LE POUVOIR DU VRAI MAIS INCAPABLE A S,IMPOSER ETAT ! MAIS GARE CAR LA MAJORITE ECRASANTE DU PEUPLE EST POUR LE VRAI ETAT ET LES EXACTIONS DE L,ETAT ILLEGAL POURRAIENT CONDUIRE LE PAYS VERS DES JOURS NOIRS...

Bery tus

IL FAUT LE R CONNAÎTRE SAYYED HASSAN NASRALLAH PRÉSIDENT DU LIBAN !!

Saliba Nouhad

Merci de dire tout haut ce que beaucoup de monde pense tout bas.
Le pays est tenu en otage par une milice d'obédience supra-nationaliste, sur fond théocratique chiite, avec une logique machiavélique et un piège dans lequel sont tombés des gens bien-pensants d'autres communautés, soit par opportunisme politique naïf, où par une logique de l'absurde où la loi du plus fort demeure la meilleure.
Les puristes Nationalistes dans cette atmosphère morbide seront définitivement traités d'"immoraux" et de "traitres"...
L'avenir seul nous dira qui avait raison et qui avait tort!

Ado

État islamique ou Élastique ?

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