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Moyen Orient et Monde

Après avoir été otage de l’EI, le père Mourad se met au service des réfugiés de Qaraqosh

Reportage

« Que les chrétiens partent de cette région ! Juste pour que le monde entier sache ce que ça donne un Moyen-Orient sans eux », s'insurge le compagnon de route de Paolo Dall'Oglio dans un entretien avec « L'Orient-Le Jour ».

14/06/2017

« Moi aussi, je n'ai nulle part où aller. Moi aussi, mon chez-moi a été détruit. J'ai donc décidé de vivre ici avec les réfugiés de Qaraqosh. J'ai de nombreux points communs avec eux. »

Le père Jaques Mourad, 49 ans, revient de loin. Prêtre syrien d'al-Qariataïn, il a été l'otage durant cinq mois, en 2015, des miliciens de l'État islamique. À certains moments de cette captivité, ses paroissiens ont été otages avec lui.

Après être parvenu à fausser compagnie à ses geôliers, le père Jacques Mourad, qui fait partie de la congrégation de Mar Moussa al-Habachi (saint Moïse l'Abyssin), fondée par le père Paolo Dall'Oglio, disparu en Syrie en 2013, a passé quelques mois en Italie. Il a décidé ensuite de vivre à Souleimania, dans le Kurdistan irakien, au couvent Mariam el-Adra (la Vierge Marie), datant de 1862 et repris par Dall'Oglio en 2010 après avoir été longtemps laissé à l'abandon. Son objectif était de réaffirmer la vieille présence chrétienne à Souleimania et de lancer le dialogue entre les Kurdes et les chrétiens. Aujourd'hui, le couvent et ses alentours accueillent des familles réfugiées de Qaraqosh, ville chrétienne de la plaine de Ninive.

Le père Jacques Mourad est affable et généreux. À le voir dans la cuisine ou à la table du couvent, on a du mal à imaginer que ce prêtre discret et souriant a été durant des mois l'otage de Daech. Il trouve le sujet qui intéresse son interlocuteur, tout en faisant passer le message qui lui tient à cœur. Avec L'Orient-Le Jour, il évoque avec chaleur quelques souvenirs de son séjour au couvent syriaque-catholique Deir el-Cherfeh, à Harissa, alors qu'il était séminariste, ses amis libanais, et demande pourquoi l'Église du Liban n'a pas été plus ouverte aux réfugiés chrétiens de Syrie.

C'est que le père Jacques Mourad croit à l'ouverture et au développement. Pour lui, les petits projets génèrent de l'emploi, de l'argent, et encouragent les gens à rester sur place, malgré les difficultés. Ils contribuent aussi à l'acceptation de l'autre. D'ailleurs, c'est bien cette politique qu'il avait déployée durant quinze ans dans son monastère d'al-Qariataïn.

Syriaque-catholique, originaire d'Alep, le père Jacques Mourad a fait ses études à l'Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK) au Liban. Dans les années quatre-vingt, il fait la connaissance du père Paolo Dall'Oglio. En 1991, il rejoint la congrégation de Mar Moussa al-Habachi, aidant à la restauration du couvent qui date du VIe siècle. Il part ensuite vers Homs, avant de devenir le prieur du monastère Mar Elian (saint Julien) datant du Ve siècle, à al-Qariataïn.

Le village compte une minorité chrétienne d'un peu plus d'un millier de personnes (370 syriaques-catholiques et 900 syriaques-orthodoxes) et 33 000 sunnites. Le père Jacques Mourad est ouvert à tous les habitants de la localité. Très actif, il restaure le couvent, met en place des activités qui rassemblent chrétiens et musulmans, lance des projets, soutient la création de nombreuses petites entreprises pour aider les personnes de sa communauté à rester sur place...

 

(Pour mémoire : « Revoir Qaraqosh dans cet état était encore plus dur que la quitter »)

 

Menacé de mort
Interrogé sur la situation actuelle de son monastère où de nombreuses pièces d'antiquité avaient été retrouvées et préservées, il affirme que « les bombardements de l'aviation russe ont eu raison de ce que Daech n'avait pas détruit ».

Tout comme le père Dall'Oglio, le père Jacques Mourad est un fervent défenseur de la liberté et de la démocratie. Il sait que ce ne sont pas les dictateurs de la région qui protégeront les chrétiens d'Orient. Ainsi, au début de la guerre en Syrie, il empêche les chrétiens d'al-Qariataïn d'accepter les armes distribuées par le régime pour « se protéger des musulmans ».

Malgré la guerre à Homs, le père Jaques Mourad reste dans son village jusqu'au 21 mai 2015, lorsqu'il est enlevé avec un postulant, Boutros Hanna. « Des miliciens ont fait irruption dans le monastère, nous ont ligotés et bâillonnés, et nous ont jetés dans le coffre d'une voiture », raconte-t-il. Il confie : « Je n'ai pas été torturé physiquement, mais il est difficile de subir l'humiliation. Tout au long de ma captivité, c'est la Sainte Vierge qui m'a donné courage. Je sentais tous les jours sa présence à mes côtés. »

Le père Jacques Mourad et son compagnon sont emprisonnés dans une cellule de Raqqa. De nombreux miliciens viennent lui parler de sa foi et tentent de le convertir à l'islam. Dès le début de sa captivité, le père a décidé qu'il ne réagirait pas. À plusieurs reprises, il est menacé de mort. Il subit même un simulacre d'exécution. Un soir, les miliciens le font monter dans une voiture, le ramènent l'espace de quelques instants dans son monastère d'al-Qariataïn et le reconduisent dans sa cellule.

Le 3 août 2015, tous les paroissiens du père Jacques Mourad sont pris en otage et emprisonnés à Palmyre. « Peu après, mes geôliers m'ont transféré, à mon tour, à Palmyre. Là-bas, ils ont ouvert une porte, et j'ai découvert que tous mes paroissiens étaient là. Ils étaient heureux de me retrouver car ils croyaient que j'étais mort. Moi, la tristesse m'étranglait. Je pensais qu'ils avaient quitté le village avec mon enlèvement. Or ils étaient restés. Cela m'attristait de les voir ainsi en captivité », raconte-t-il.

À la fin du mois d'août, le père Jacques Mourad a la surprise d'apprendre qu'il peut retourner dans son village avec ses paroissiens, suite à une décision du chef de l'EI, Abou Bakr el-Baghdadi. Mais ils demeurent tous otages de Daech. Ce n'est que le 10 octobre 2015 qu'il réussit à s'enfuir, déguisé en bédouin, assis derrière un ami musulman sur une mobylette. En 2016, il s'installe au Kurdistan.

 

(Lire aussi : « Ma maison a été utilisée pour le viol de filles yézidies »)

 

 

« La foi doit être toujours plus forte que la peine »
Même s'il utilise toujours son numéro syrien pour sa messagerie WhatsApp, le père Jacques Mourad sait qu'il ne rentrera pas de sitôt à al-Qariataïn. La vie au couvent Mariam el-Adra est bien différente de celle menée au monastère de Mar Elian. Dans cette petite communauté religieuse de Souleimania, le père Jacques Mourad fait souvent la cuisine et célèbre la messe de l'après-midi presque tous les jours. Il consacre aussi beaucoup de temps aux réfugiés de Qaraqosh. Parfois, il se rend à l'étranger pour livrer son témoignage, une tâche qu'il considère comme une mission.

A-t-il peur pour la présence des chrétiens au Moyen-Orient ? Le père Jacques Mourad s'emporte : « Que les chrétiens partent de cette région ! Juste pour que le monde entier sache ce que ça donne un Moyen-Orient sans eux. Il est injuste de demander aux chrétiens du Moyen-Orient de rester sur place, sans rien faire pour les aider ni les protéger. Ils sont pacifistes et constituent aussi un facteur de tolérance dans une région en proie au racisme et à la violence. » « J'ai peur surtout pour les chrétiens d'Égypte. Ils sont dans la ligne de mire des fondamentalistes. Les islamistes regardent beaucoup la télé, notamment les chaînes arabes chrétiennes. Ce sont les prêtres coptes qui ont la vedette et qui critiquent tout le temps l'État islamique et le fondamentalisme musulman. Les chrétiens d'Égypte risquent de le payer très cher », prévient-il. Et de réciter un verset de l'Évangile de saint Matthieu : « Heureux serez-vous lorsqu'on vous outragera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. » « La foi doit être toujours plus forte que la peine », souligne-t-il en conclusion.

 

Pour mémoire 

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Danielle Sara

Tres beau temoignage. Merci pour cet article !!

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