Moyen Orient et Monde

« Revoir Qaraqosh dans cet état était encore plus dur que la quitter »

Reportage

Même si une vingtaine de familles sont rentrées, la plus importante localité chrétienne de la plaine de Ninive demeure une ville fantôme.

20/05/2017

Une chaleur sèche et du vent qui soulève la poussière. Des chardons et des orties qui poussent sur des terrasses assoiffées. Des maisons brûlées, détruites, entièrement volées. Des carcasses de voitures calcinées. Le vrombissement intermittent de l'aviation irakienne et de temps à autre le bruit de bombes qui s'écrasent sur Mossoul.

Qaraqosh, localité chrétienne de la plaine de Ninive, à 27 kilomètres de Mossoul, demeure, sept mois après le départ de Daech, triste, abandonnée, désolée. Sur les coupoles de quelques églises, des sept que comptait la localité, les croix coupées par les miliciens de l'État islamique ont été remplacées.
Des patrouilles de l'Unité de protection de la plaine de Ninive (UPN), une milice chrétienne qui a pris part à la libération de Mossoul, sillonne par intermittence les rues quasi vides, traversées de temps à autre par des véhicules arborant des croix ou des chapelets sur leur rétroviseur.
Ce sont des habitants de la localité qui reviennent l'espace d'une journée pour s'enquérir de leurs biens. Juste pour voir... Même s'ils n'ont pas les moyens d'effacer les traces des incendies, de reconstruire ou de remeubler les maisons et fonds de commerce.

De nombreux employés des services de l'État, médecins, vétérinaires, enseignants et d'autres sont obligés depuis quelques semaines d'assurer des permanences une fois par semaine dans leurs administrations. Ils viennent d'Erbil, de Duhok, de Sulaymaniya, passant les barrages des peshmergas et des soldats du gouvernement irakien.

Environ 100 maisons de la localité ont été détruites par l'aviation alliée, alors que 40 % des habitations ont été incendiées et 60 % entièrement volées par les miliciens de Daech.
Qaraqosh comptait 65 000 chrétiens, pour la plupart syriaques-catholiques, avant l'exode du 6 août 2014, soit environ 20 000 familles. Aujourd'hui, seulement 25 familles, les plus pauvres de la localité, celles qui ne peuvent plus payer les loyers à Ankawa (banlieue chrétienne d'Erbil), sont rentrées.

 

(Lire aussi : « Ma maison a été utilisée pour le viol de filles yézidies »)

 

« Je préfère mourir chez moi »
Quelque 45 000 personnes sont déplacées dans diverses villes du Kurdistan irakien, Erbil, Duhok et Sulaymaniya, les autres ont quitté à jamais l'Irak pour l'Europe, le Canada, l'Australie ou encore le Liban, attendant d'être relocalisées dans un pays tiers. La maison de Yacoub Shaba se trouve non loin d'une église calcinée et dont les croix n'ont pas été remises sur les diverses coupoles.

Yacoub est rentré avec ses trois fils, leurs familles ainsi que sa sœur Zakia, dont la maison a été complètement incendiée. Et cela même si l'électricité n'a pas encore été rétablie et que l'eau est toujours rationnée. « Nous sommes rentrés le 10 avril dernier. Nous étions les premiers à revenir. Je suis mécanicien, mes enfants aussi. Tout était cher à Ankawa. Nous n'avions pas de travail. Là au moins, nous pouvons travailler, même s'il y a peu de clients. Il n'y a pas mieux que son chez-soi », explique Yacoub, septuagénaire. « Toutes nos possessions ont été volées, ils (les miliciens de l'État islamique) ne nous ont laissé que les canapés de la salle de séjour », poursuit-il. « Ma maison, située à côté, a brûlé. Mais je suis venue vivre chez mon frère. Je ne peux pas rester loin de Qaraqosh », raconte Zakia, qui arbore le costume traditionnel de la région. « La prochaine fois, ils ne me forceront pas à partir. Je resterai ici. Je préfère mourir chez moi », martèle-t-elle.

 

(Lire aussi : Beyrouth-Erbil : le vol de ceux qui font leurs adieux...)

 

« Trop pauvres pour partir »
Un peu plus loin, Morkos nous montre sa maison complètement calcinée et dont la porte présente toujours des inscriptions de l'État islamique. Ici, le verre a fondu et la suie couvre toujours les murs. Sept mois après le départ de Daech, on sent toujours l'odeur du caoutchouc brûlé. C'est le cas d'ailleurs de plusieurs maisons et commerces de Qaraqosh.

Avant que les miliciens de l'État islamique ne s'emparent de la ville, il y a un peu moins de trois ans, Morkos avait terminé une licence d'enseignement de la langue syriaque. Il confie : « Retrouver la maison dans cet état était encore plus difficile pour nous que le départ d'août 2014. Tous les jours, avant l'évacuation de Daech, je rêvais de retrouver mon village tel qu'il était. Quand j'ai revu Qaraqosh dans cet état, j'ai su que nous ne vivrons jamais en paix. Qu'il faut que nous partions à tout prix. Même si la situation se calme, nous aurons toujours des problèmes avec nos voisins. Daech, ce ne sont ni les Tunisiens ni les Tchétchènes. Ce sont nos voisins, les sunnites d'Irak. » « Les Kurdes, eux, même s'ils nous soutiennent actuellement, sont en train de nous dépouiller de notre culture et de nos terres. D'ailleurs, ils se sont retirés de la plaine de Ninive, nous livrant à nous-mêmes en août 2014 », dit-il, racontant à nouveau un conflit passé sous silence entre diverses communautés chrétiennes d'Orient d'une part et les Kurdes de l'autre et qui date du début du siècle dernier.

La maison de Bassam a été saccagée et volée. Quand il regarde la destruction chez lui, il estime qu'il « a beaucoup de chance car les maisons de ses voisins ont reçu des bombes ou ont été brûlées ». Il montre les habitations et les grandes salles de mariage de son quartier, où les ronces poussent à toutes les terrasses, et énumère les voisins partis s'établir à l'étranger.
« Regardez cette maison. 200 personnes s'y étaient réfugiées quand Daech est arrivé. Ils avaient refusé de quitter le village. Les islamistes les ont découverts quinze jours plus tard. Ils en ont libéré une centaine, les plus vieux. Ils ont pris en otage plus de cent jeunes. Leur sort demeure inconnu », raconte-t-il.

 

« Ce sont nos voisins »
Le marché de Qaraqosh. Ici, malgré les magasins saccagés et brûlés, quelques propriétaires de fonds de commerce ont décidé de revenir. Il y a un café qui sert du thé et des boissons fraîches, un vitrier et un magasin spécialisé dans les produits de nettoyage : balais, brouettes, tuyaux d'arrosage...

Les trois propriétaires font tous les jours le trajet Ankawa-Qaraqosh-Ankawa. « J'ai ouvert il y a tout juste 20 jours, raconte Riwan, le cafetier. J'ai voulu encourager ainsi les autres à revenir. Parfois, quand il y a trop d'embouteillage aux barrages, je dors sur place sur un canapé », raconte-t-il. « Mon magasin ? Je l'ai rouvert mais j'ai acheté la moitié des produits à crédit », dit Mickael, le propriétaire du magasin de produits de nettoyage. « Nous revenons parce que nous n'avons pas le choix. Parce que nous sommes trop pauvres pour partir. Nous revenons sans aucune assurance que nous vivrons en sécurité », s'écrie Riwan.
Il poursuit : « Ça se répétera inévitablement dans les années à venir. Cette fois-ci, ils nous ont épargné la vie, la prochaine fois, ils nous tueront sur place. Le plus dur pour nous est que les miliciens de Daech ne sont pas des étrangers mais tout simplement les habitants des villages voisins. Le gouvernement central est faible, la communauté internationale nous a lâchés. Nous sommes des chrétiens, des pacifistes. Tant que la pensée de nos voisins ne se modernise pas, nous seront persécutés... C'est pour cela qu'il faut partir. Aujourd'hui, demain, dans un an ou dans dix, il faut partir. Nous savons désormais que cette terre n'est pas à nous. »

 

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