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Moyen Orient et Monde

En Irak, Qaraqosh libérée de l’EI, mais toujours ville fantôme

Reportage

Le vide laissé dans la ville témoigne des défis économiques, sociaux et politiques que doivent relever les autorités irakiennes dans les localités libérées de l'État islamique.

OLJ
30/03/2017

De larges avenues silencieuses, des jardins abandonnés : le temps semble s'être arrêté dans la ville chrétienne irakienne de Qaraqosh, qui peine à revivre cinq mois après la fuite des jihadistes du groupe État islamique (EI).
Qaraqosh voit passer de temps à autre des voitures à pleine vitesse. Mais rares sont celles qui s'y arrêtent sur la route reliant les deux grandes villes du nord de l'Irak, Mossoul et Erbil. La cité a pourtant été « libérée » en octobre après deux ans et demi de souffrance sous le joug des jihadistes qui l'avait conquise durant sa vaste offensive de l'été 2014. L'EI s'est en effet acharné sur ses édifices parce que Qaraqosh, également connue sous le nom de Hamdaniya ou Bakhdida, était l'une des plus importantes villes chrétiennes en Irak. Les jihadistes ont ainsi fait tomber les clochers, brisé les icônes et buriné les crucifix, comme ceux qui ornaient le mur extérieur de l'église syriaque-catholique des Saints-Behnam-et-Sarah. L'église Marie-al-Tahira a été vandalisée et sa façade présente encore les graffitis du drapeau noir du groupe extrémiste et ses menaces. « Sans l'État de l'islam, il n'y aura ni sécurité ni paix en Irak ou en Syrie », proclame l'un d'eux sur un pilier en marbre. La cour de l'église a été transformée en terrain de pratique du tir. Des centaines de douilles jonchent encore le sol, près d'une pile de partitions de musique.
Devant ces dégâts, Aram Saqt a le cœur brisé. « Toute ma vie était ici, et elle était heureuse », confie ce jeune homme de 24 ans. « Je ressens bien plus que de la tristesse, je suis détruit », souffle-t-il en marchant dans la nef, noircie par la fumée.

Retour impossible
Les rues de Qaraqosh sont aujourd'hui surtout occupées par les membres des Unités de protection de la plaine de Ninive (NPU), une petite milice chrétienne chargée de protéger la ville, dont Aram fait partie. Mais si la sécurité est revenue, les habitants affirment qu'un retour à la normale est impossible, faute de services de base et de moyens nécessaires pour réparer leurs maisons.
« Il devrait y avoir de l'eau, de l'électricité, des égouts et la sécurité », s'exclame Imama Behnan, qui vit à Erbil avec sa famille. Lorsqu'elle a fui en 2014, elle pensait que son exil serait bref. « J'ai nettoyé la maison (...), fermé à clé et je suis partie. On pensait que ce serait pour un jour ou deux. Maintenant, cela fait trois ans », relève-t-elle en pleurant.
Même si d'autres habitants de Qaraqosh ont choisi d'émigrer en Europe, aux États-Unis ou en Australie, Imama refuse de rejoindre sa sœur aux Pays-Bas. Elle continue d'espérer un retour dans sa ville et, en attendant, est aidée à Erbil par l'Église.

« J'en ai assez »
Le vide laissé dans la ville témoigne des défis économiques, sociaux et politiques que doivent relever les autorités irakiennes dans les localités libérées de l'EI. Les habitants de Qaraqosh disent être pris au piège par le différend territorial qui oppose la région autonome kurde d'Irak au gouvernement fédéral. Ils accusent les forces kurdes de les empêcher de retourner chez eux afin de renforcer leur contrôle sur la ville. « Elles veulent prendre ces zones, car elles appartiennent aux chrétiens et sont stratégiques, entre Erbil et Mossoul », déplore Jamil Salaheddin al-Jamil, né à Qaraqosh et membre de la NPU.
Mais le vice-ministre de l'Intérieur du gouvernement régional kurde rejette ces accusations. « Nous espérons que les déplacés pourront retourner chez eux le plus vite possible. Nous ne mettons aucun obstacle sur la route de leur retour », affirme Jalal Karim. Il assure même « aider et encourage les déplacés à rentrer chez eux », même s'il reconnaît que certains en sont empêchés par les « bombes et les mines dans la zone ».
Mais de nombreux habitants ne sont pas persuadés et estiment n'avoir nulle part où aller. Comme Jamil, qui a décidé d'émigrer en France après des années à défendre la présence chrétienne en Irak. « J'avais de l'espoir et des rêves, mais j'en ai assez. Pourquoi l'amour pour une nation devrait-il aller dans un seul sens ? »

Sara HUSSEIN/AFP

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