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Moyen Orient et Monde

De quoi l’islamisme est-il encore le nom ?

Entretien

François Burgat, politologue et directeur à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam) à Aix-en-Provence, répond aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

25/05/2015

OLJ – La notion d'islamisme a-t-elle encore un sens pour qualifier un spectre politique qui va de Ghannouchi à Baghdadi, et qui englobe des mouvements aussi différents que le Hamas, Ennahda, le Hezbollah, al-Nosra, l'organisation État islamique et les houthis ?
F.B. – De longue date, je me suis démarqué de l'imprécision croissante de ce mot dont il est clair qu'« il fait plus de bruit qu'il n'apporte de lumière ». Dans le contexte postcolonial, ce retour en grâce du « lexique politique de l'islam » a moins résulté en effet à mes yeux d'une demande de sacré formulée par un petit nombre que d'une demande d'endogénéité, c'est-à-dire de « home made » par tous ceux que l'overdose de présence occidentale avait affectés : le lexique islamique a très progressivement été perçu, au lendemain de la rupture coloniale, comme plus « endogène » que les autres lexiques politiques et de nature à prolonger et donc à « parfaire », sur le terrain idéologique et culturel, ce dépassement de la domination étrangère. La poussée islamiste est donc, à mes yeux, portée par une dynamique de nature plus identitaire que strictement religieuse. C'est ce qui lui a permis non pas de donner naissance à une idéologie politique (seulement), mais bien d'affecter plus ou moins directement n'importe quel courant de pensée, et donc, sous des formes diverses, la quasi-totalité des idéologies politiques. Quatre ans après le printemps arabe, de Ghannouchi à Baghdadi, deux « islamistes » que l'on peut pourtant quasiment situer aux deux extrêmes de la scène politique arabe, on ne peut effectivement que souligner cet état de fait, que j'évoque pour ma part comme « l'omniprésente diversité du lexique islamique ».


(Lire aussi : De Ghannouchi à Baghdadi.‎ Le printemps an IV, entre contre-révolution et confessionnalisation, par François BURGAT)

 

Existe-t-il un islamisme « sunnite » et un islamisme « chiite », ou ceux-ci appartiennent-ils à une matrice idéologique commune ?
Même si elles sont intervenues dans des contextes historiques très différenciés, il n'existe pas à ma connaissance de différence structurelle entre les versions sunnite et chiite de la poussée islamiste. Je me risquerai toutefois à dire que les chiites ont un certain coefficient de spécificité qui tient au fait qu'ils sont et se savent minoritaires dans le monde musulman. Cela les a obligés à penser plus systématiquement les modalités de leur cohabitation avec le reste du monde, et donc, dans plusieurs situations nationales, à intérioriser plus naturellement les exigences du pluralisme politique. C'est là un effort intellectuel qu'un sunnite, majoritaire en terre arabe, est moins systématiquement obligé de faire. La même remarque vaut toutefois pour les musulmans sunnites de l'Indonésie, qui ne peuvent pas faire l'économie de penser à la proximité de deux milliards de Chinois, alors qu'un sunnite saoudien aura peut-être plus de difficulté à accepter l'idée que son système de référence n'ait pas naturellement vocation à avoir le monopole de la légitimité religieuse et partant, politique.

 

Vous avez l'habitude d'opposer « les héritiers de Ben Laden » aux « héritiers de Khomeyni » ; qu'est-ce qui différencie ces deux catégories qui se font actuellement la guerre en Syrie, en Irak et au Yémen ?
À l'échelle de l'histoire contemporaine, c'est en terre chiite, il y a 36 ans, que s'est produite l'émergence ou la réémergence de l'islam révolutionnaire. La révolution khomeyniste de 1979 n'a pas eu pour effet essentiel de faire tomber un régime autocratique. Elle a par-dessus tout contribué à faire sortir l'Iran de la sphère de domination occidentale. Postérieurs d'une vingtaine d'années, el-Qaëda d'abord, al-Baghdadi ensuite et plus encore, s'inscrivent à mon sens dans une dynamique qui est tout à fait comparable. Faire cette constatation ne revient certes pas à porter une appréciation éthique ou qualitative sur les méthodes employées, ni sur le projet politique porté par cet islamisme. Mais l'affirmation de l'EI représente bel et bien elle aussi l'émergence d'un acteur étatique, sunnite cette fois, qui s'est mis hors de portée de la capacité de contrôle, direct ou indirect, des Occidentaux. C'est d'ailleurs à la fois la principale raison de son pouvoir d'attraction, mais également celle de la violence de la réaction des Occidentaux, demeurés de marbre ou presque devant les crimes du régime syrien et partis instantanément en guerre contre l'EI.
Il faut ensuite comprendre que l'émergence de cet acteur étatique sunnite est au moins en partie, en Irak comme en Syrie, le résultat du jeu régional expansionniste de l'acteur chiite iranien. Et que l'affaiblissement du lien national consécutif à l'affaiblissement de l'État (en Irak et en Syrie tout particulièrement) a contribué à revaloriser spectaculairement les liens (ethniques mais également religieux) infranationaux. Les deux principaux clans régionaux sunnites et chiites (que seuls les Kurdes, où le lien ethnique a prédominé, n'ont pas rejoints) sont entrés, directement ou par le biais de proxy wars, de plus en plus explicitement en conflit. Avec toutefois une limite : malgré les apparences, la guerre sunnito-chiite est aujourd'hui encore loin d'être totale. Sur le territoire du Yémen, l'Arabie saoudite et un certain nombre de régimes sunnites sont certes en guerre contre l'Iran chiite. Mais à ce jour, en Irak, les mêmes demeurent solidement alliés avec l'Iran dans la lutte contre... les sunnites de l'EI.

 

L'Occident met-il ces deux islamismes sur le même niveau ?
L'Occident semble s'être convaincu que le radicalisme sunnite pourrait être à terme plus dangereux que son prédécesseur et homologue chiite, ne serait-ce que parce qu'il peut à ses yeux puiser dans la majorité démographique du monde musulman, plus largement implantée de surcroît que la minorité chiite au sein de ses propres sociétés. C'est sans doute pour cela que dans son combat contre les « fils de Ben Laden », l'Occident semble prêt depuis quelques mois à se rapprocher du camp des « héritiers de Khomeyni ».

 

Comment les États traditionnels, et/ou autoritaires, renforcent-ils les mouvements islamistes qu'ils prétendent combattre ?
Il faut dissocier deux processus : l'islamisation des oppositions et leur radicalisation. Le rythme de l'islamisation des sociétés et donc des oppositions n'a été que partiellement affecté par le statut et les stratégies des régimes. Les républiques laïques ont nourri l'islamisation chaque fois qu'elles ont mis en œuvre un réformisme agressif vis-à-vis de la référence religieuse, tel celui de Bourguiba ou d'Atatürk en leur temps, générant en réaction une demande d'islam. Les monarchies qui faisaient usage de la référence islamique n'ont pas été pour autant à l'abri d'une poussée « islamiste ». Elles ont « encouragé » le phénomène sur le terrain profane du politique lorsqu'elles ont trop ouvertement flirté avec le repoussoir occidental, perdant de ce fait leur crédibilité à se réclamer d'une quelconque affirmation « islamique » avec ce que cela implique d'autonomie. Cela été particulièrement sensible en Arabie, compte tenu de sa spectaculaire soumission aux États-Unis qui a exacerbé, chez Ben Laden notamment, cette volonté d'affirmation identitaire et « anti-impérialiste » que la poussée islamiste partage avec les vieilles gauches nationalistes.

 

Comment ces États en tirent-ils profit ?
S'agissant de la radicalisation des opposants, elle a toujours fait partie de la stratégie des régimes qui, après l'effondrement de l'URSS, ont été prompts à brandir l'épouvantail de l'islamisme pour tirer profit de la répulsion qu'il inspirait aux Occidentaux. Le verrouillage autoritaire et répressif qui reste à ce jour la marque de fabrique d'une écrasante majorité des régimes a généré des oppositions dont le radicalisme idéologique et la propension à opter pour l'action armée étaient banalement proportionnels à la violence répressive qu'elles subissaient. Mais la stratégie pernicieuse de ces régimes, évidente dans le cas de la Syrie mais attestée tout autour de la Méditerranée, pas seulement en Algérie, consiste jusqu'à ce jour à pouvoir tirer profit de ce repoussoir radical et, tel le pompier pyromane, à faciliter ou à précipiter son émergence.

 

 

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Pierre Hadjigeorgiou

Malheureusement l'islamisme est devenu un courant politique a caractère religieux indissociable et c'est ce qui lui nuit et l'a transforme en un courant théocratique dictatoriale. Qu'il soit Chiite ou sunnites, au final ce sont les deux faces d'une même monnaie quoi que veulent en dire les experts. La preuve se trouve dans les pratiques des deux extrémismes chiite et sunnite a l'encontre des minorités qui végètent en leurs sein ou de leur propre ressortissants. Que Dieu les illuminent et les remet dans le droits chemin dans l’intérêt de leur peuple.

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