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Nos Lecteurs ont la Parole

Une semaine, un thème : #4 Francophonies libanaises

Le mois de mars, date anniversaire de tant de combats et autres révolutions (fête des Mères, intifadas, printemps...), est aussi, dans le monde, celui de la francophonie.
Au-delà des valeurs politiques que cette langue véhicule (démocratie, libertés, acceptation de l'autre, droits de l'homme...), au-delà de cette façon de voir et de concevoir le monde, terriblement propre à elle et foncièrement unique, il est une problématique qui commence à devenir de plus en plus coriace : entré depuis des années en résistance, notamment face à l'anglais et désormais au chinois, le parler français se doit désormais de répondre à quelques questions cruciales : a-t-il choisi les bonnes armes ? En fait-il bon usage ? Pense-t-il à prévenir plutôt qu'à (essayer de) guérir ? En d'autres termes : comment se porte cette résistance – en l'occurrence, au Liban ?
Pour tenter d'y répondre, L'Orient-Le Jour a sollicité deux des principaux acteurs de la francophonie au Liban, l'ambassadeur de France, Patrice Paoli, et la titulaire de la Chaire Senghor de la francophonie à l'Université Saint-Joseph, Katia Haddad.
« La réponse à ces défis réside dans une appropriation plus forte encore qu'elle n'est aujourd'hui de la francophonie par les acteurs libanais eux-mêmes », insiste le premier. « C'est en cultivant les particularismes de la langue française dans un monde de plus en plus multilingue que nous parions sur l'avenir de la langue française et du Liban tel que nous le connaissons », martèle la seconde.
En d'autres termes, et cela est valable au Liban tellement plus qu'ailleurs : quand on veut, on peut.

30/03/2015


La francophonie au Liban, un héritage porteur d'avenir



Une fois encore cette année, les manifestations du Mois de la francophonie ont permis aux Libanais, aux Français et à tous les francophones présents dans ce pays de célébrer ensemble la langue qui les unit et les valeurs dont notre communauté linguistique est porteuse. J'ai été heureux de m'impliquer dans cette séquence avec l'Institut français du Liban, en lien étroit avec les autorités, le Premier ministre SEM Tammam Salam, le ministre de la Culture SEM Rony Araïgi ainsi qu'avec mes collègues des États membres de l'OIF, et bien sûr tous les auteurs, artistes, universitaires... associés à ces festivités qui se sont achevées en présence de notre secrétaire d'État chargée du Développement et de la Francophonie, Annick Girardin.
Malgré ce succès, nous sommes régulièrement interpellés sur le déclin supposé du français au Liban. Notre langue, dit-on, reculerait au profit de l'anglais, jugé plus attractif car réputé plus facile à apprendre et plus adapté aux exigences de l'économie. Selon certains, la bataille serait déjà en passe d'être perdue dans cet État membre fondateur de l'OIF.
Comment répondre à ces discours déclinistes, dont on ne saurait négliger l'impact ?
Il ne s'agit pas de nous endormir sur nos lauriers : même si le nombre global de locuteurs du français ne cesse d'augmenter dans le monde, la francophonie peut, au Liban comme ailleurs, enregistrer certains reculs. Dans ce pays très mondialisé, nul ne peut ignorer la part prise par l'anglais dans la culture populaire et auprès des jeunes. Par ailleurs, nous sommes interpellés sur la baisse qui affecterait la qualité du français parlé et écrit au Liban, sous les effets pervers conjugués du plurilinguisme (tendance à mélanger constamment les langues) et des nouvelles technologies (langage SMS).
Ces défis existent, mais la francophonie libanaise dispose de réels atouts pour y faire face.
1/ En termes de présence, évitons les malentendus sur la concurrence avec l'anglais. Il ne s'agit pas de raisonner en jeu à somme nulle, mais de conforter, aux côtés de l'arabe et de l'anglais, la place du français dans le trilinguisme libanais.
Le français représente ici clairement la première langue d'enseignement après l'arabe dans le système scolaire, privé comme public. Dans le supérieur, il occupe toute sa place, que ce soit à l'Université libanaise ou dans les établissements privés, de l'Université Saint-Joseph à l'Alba, en passant par l'Usek, La Sagesse, l'Université antonine... Le français est aussi un outil très efficace d'insertion des diplômés libanais sur le marché du travail, au Liban comme à l'étranger. Enfin, c'est bien souvent dans des établissements francophones que les étudiants du supérieur anglophone ont effectué leur primaire et leur secondaire.
2/ La réponse au défi qualitatif passe, elle, par une politique de certification exigeante propre à garantir un niveau de langue optimal au sein des établissements et une formation au meilleur niveau des enseignants. Il faut systématiser cette politique au sein des écoles et lycées conventionnés ou homologués, mais aussi des universités. Je constate du reste comment cette certification intéresse aussi des établissements anglophones, s'agissant cette fois de l'enseignement du français.
3/ Soulignons la vitalité de la francophonie libanaise. Jeune nonagénaire, L'Orient-Le Jour témoigne de sa capacité de renouvellement dans les médias. Les difficultés que rencontrent les médias francophones ici comme ailleurs ne tiennent pas à leur identité linguistique, mais à des mutations plus globales à l'ère du numérique – des mutations dans lesquelles la France entend les accompagner. Troisième au monde, le Salon du livre de Beyrouth rappelle ce que le paysage littéraire d'expression française doit aux auteurs et aux éditeurs nés dans ce pays, l'Académie française s'honorant de compter parmi les siens Amin Maalouf. On pourrait poursuivre l'inventaire, en évoquant notamment la place de notre langue dans la création artistique libanaise, qu'il s'agisse de cinéma ou de spectacle vivant.
Cette vitalité de la francophonie libanaise se nourrit de sa diversité régionale, communautaire, sociale, sans doute plus grande que par le passé. Grâce à ses antennes en région, l'Institut français du Liban contribue à ce que la francophonie touche bien l'ensemble des Libanais.
Relevons enfin que la réponse à ces défis réside dans une appropriation plus forte encore qu'elle n'est aujourd'hui de la francophonie par les acteurs libanais eux-mêmes. Nos amis libanais nous trouveront toujours à leurs côtés pour enrichir et développer ce patrimoine commun qui fonde notre avenir.

Patrice PAOLI
Ambassadeur de France au Liban

 

 

La francophonie, un pari sur l'avenir pour le Liban

 


Une telle affirmation peut sembler paradoxale, au moment où l'on entend un peu partout des affirmations un peu hâtives sur la régression de l'usage du français en faveur de l'anglais, surtout, hélas, au sein des instances de la Francophonie.
Rappelons d'abord qu'au Liban, historiquement, l'apprentissage et l'usage des deux langues, le français et l'anglais, sont apparus quasi simultanément, au début du XIXe siècle, ce qui explique que, une cinquantaine d'années plus tard, les deux universités pionnières dans la région, l'Université Américaine de Beyrouth et l'Université Saint-Joseph, aient été fondées pour permettre aux Libanais ayant effectué leur scolarité en anglais ou en français de poursuivre des études universitaires.
Si, dans l'imaginaire collectif, le français a été la langue seconde des chrétiens et l'anglais celle des musulmans (les données dont nous disposons montrent que ce n'est plus vraiment le cas), l'obtention par le président Rafic Hariri, Premier ministre sunnite, à Hanoi au Vietnam la tenue du Sommet de la francophonie à Beyrouth en 2002 a, de même que l'injonction faite par Walid Joumblatt quelques années plus tôt aux écoles du Chouf d'adopter le français, une indéniable portée symbolique de réconciliation des Libanais avec eux-mêmes et avec leur histoire. Quoi qu'il en soit, renoncer à l'une ou l'autre de ces deux langues aujourd'hui reviendrait à effacer une donnée constitutive de notre identité. Et adopter la vision de leur rivalité, qui prévaut malheureusement dans certains pays membres de la francophonie, serait un déni de la réalité linguistique libanaise.
En outre, chacun sait que, démographiquement, l'avenir de la francophonie se trouve en Afrique, continent que les conséquences des colonisations ont réparti en pays francophones et anglophones. Or, beaucoup de signes annoncent un renforcement de la solidarité africaine et que, dans un futur pas très éloigné, ce renforcement solidaire va se manifester économiquement avec, en corollaire, un trilinguisme africain généralisé pour faciliter la communication et les échanges entre ces pays.
Il se trouve que le Liban dispose d'un véritable trésor à cet égard : ses communautés émigrées dans l'ensemble de l'Afrique, trésor dont il n'est pas assez tenu compte, me semble-t-il, et qui peut constituer dans les années à venir un réel atout économique et culturel.
Quant aux données statistiques que j'évoquais plus haut, elles montrent qu'au Liban, ce sont les francophones qui sont trilingues, alors que les anglophones libanais en restent majoritairement à leur bilinguisme. De plus, ces mêmes données montrent que, pour ces francophones trilingues, il existe inconsciemment une répartition fonctionnelle des trois langues, l'arabe, le français et l'anglais : le premier, langue maternelle, reste pour la majorité des francophones réels la langue qui exprime l'affectivité, le français celle dans laquelle ils réfléchissent, et l'anglais comme langue de communication. Bien sûr, quand nous avons demandé à ces sondés francophones quelle leur semblait être la langue la plus utile pour l'avenir du pays, ils ont été très nombreux à affirmer que c'est l'anglais. Mais quand nous leur avons demandé dans quel type d'école ils scolariseraient leurs enfants, ils ont répondu, dans leur écrasante majorité, qu'ils le feraient dans une école francophone.
Enfin, tous les témoignages des jeunes Libanais, obligés malheureusement d'aller postuler pour un travail dans les pays du Golfe, montrent que c'est leur trilinguisme qui joue en leur faveur et qui constitue l'atout qui les avantage par rapport à d'autres postulants.
Ainsi, la francophonie au Liban est bien cette « francophonie différentielle » dont j'ai parlé ailleurs, celle qui distingue ce peuple de son environnement, mais aussi celle qui fait sa différence au sein de la francophonie institutionnelle, malheureusement si obnubilée par l'idée de rivalité avec l'anglais qu'elle finit par croire naïvement que c'est en calquant l'anglais que la langue française a des chances de survivre dans le monde.
Bien au contraire, c'est en cultivant les particularismes de la langue française dans un monde de plus en plus multilingue, en réfléchissant en termes de complémentarité et non de rivalité avec l'anglais, en valorisant l'enseignement universitaire francophone, en cessant de promouvoir le « français langue étrangère » ou « langue de communication », c'est en le conservant au Liban comme langue seconde, comme langue de culture, au sens anthropologique du terme, que nous parions sur l'avenir de la langue française et du Liban tel que nous le connaissons.
Pour cela, l'urgence aujourd'hui est dans la refonte des programmes scolaires officiels libanais qui, malheureusement inspirés par l'idéologie linguistique qui prévalait dans le monde francophone il y a une vingtaine d'années, constituent un véritable échec et un repoussoir pour les enfants libanais et pour leurs parents.

Katia HADDAD
Titulaire Chaire Senghor de la francophonie
Université Saint-Joseph


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Le Faucon Pèlerin

Un souvenir personnel : Les troupes australiennes furent chargées en 1941 d'installer la ligne de chemin de fer NBT (Naqoura-Beyrouth-Tripoli) à écartement international. Pour ce travail, ils ont engagé des centaines d'ouvriers. Mais les Australiens n'ont pas trouvé une seule personne anglophone à Sarba pour servir de traducteur entre eux et les ouvriers. Dans toute la région de Jounieh il n'y avait que des francophones. Finalement, ils sont tombés sur un vieillard Rouhana qui avait émigré quelques années aux Etats-Unis.

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