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Le Liban en 2014

Lettre à Isabelle Herdner

05/01/2015

Je prends une fois de plus la plume pour vous écrire, afin de compenser un peu, au passage, l'irrégularité de notre correspondance épistolaire, que vous m'avez si souvent reprochée ; irrégularité dont j'assume, au demeurant, l'entière responsabilité. Ces quatre dernières années n'ont pas vraiment été faciles pour moi, à plus d'un niveau, et je saisis là l'opportunité qui m'est à nouveau offerte pour me confondre en excuses devant vous. Pour les cœurs et les esprits en souffrance, le silence n'est pas une marque d'irrespect, mais souvent un digne, parfois même pathétique, refuge pour ne pas trop déranger ses semblables, sinon pour les protéger de soi. Mais, comme d'habitude, je compte sur votre grand cœur. Vous savez pardonner, Isabelle. Vous comprenez, je le sais, et je vous en suis reconnaissant.

Ironiquement, je vous écris, en sachant bien que, cette fois, chère Isabelle, vous ne me répondrez pas. Qui sait, quelque part, c'est peut-être même là l'une des motivations qui m'incite à me mettre à l'ouvrage. Cette fois, en effet, ce n'est pas vous qui attendrez inlassablement ma réponse ; c'est à mon tour d'être confronté au mur du silence... en attendant, du moins, nos retrouvailles. Mais là où mon mutisme était inexcusable, car manifestation subaiguë d'un laisser-aller inadmissible, chère Madame, le vôtre, en revanche, est tout à fait justifié.

Mais trêves de bons sentiments. Le lecteur n'a probablement que faire de cet étalage, de cette confession impudique, et il a sans doute raison. Dans cette partie du monde, chère Isabelle, exprimer publiquement ses regrets, reconnaître ses torts, reste le signe indélébile d'une tare incommensurable, irréparable. C'est presque une malédiction. L'espérance et la rédemption, ce n'est malheureusement bon que dans le cadre des homélies dominicales, confinées entre les murs des vastes lieux, souvent sans âme, de prière.
Je me souviens, chère Isabelle, de la première fois que vous avez fait irruption, sans préavis, presque comme une tornade, dans les locaux de L'Orient-Le Jour, à Kantari, en 2006. C'était votre premier passage au Liban, quelques mois à peine après l'assassinat de Gebran Tuéni. Le sang et les larmes se mêlaient toutefois à un certain espoir indicible et renouvelé au quotidien, sans cesse, de voir notre pays se relever et briller de nouveaux de mille feux.

Si frêle physiquement, presque faite de cristal, mais en même temps radieuse, habitée d'un mystérieux labyrinthe inépuisable de courants telluriques, d'une formidable énergie diffuse, parfaitement perceptible dans vos yeux clairs, transparents, lumineux, dans chacune des rides de votre visage, dans chacun de vos cheveux blancs...

Vous nous connaissiez tous, la petite famille de la rédaction de L'Orient-Le Jour, un par un, presque comme si nous étions de proches parents ou de fidèles amis. Vous aviez lu chacun de nos articles, que vous citiez de mémoire, et qui suscitaient en vous toujours un océan intarissable de questions, et connaissiez le Liban, sa grandeur, sa décadence, ses déchirements, ses passions, ses coups de blues et ses explosions de joie et de violence aussi bien que nous, mieux que beaucoup d'entre nous.

Vous vouliez tout savoir, tout partager avec nous, notre allégresse et notre douleur, sans compter, et en dépit des limites imposées par l'âge. Vous aviez ainsi fait individuellement l'effort d'aller physiquement à la rencontre – soit en France, à chaque fois que l'occasion s'en présentait, soit au Liban, au cours de votre voyage – de toutes ses personnalités que vous croisiez intellectuellement dans les colonnes de L'Orient-Le Jour, aussitôt adoptées comme des membres à part entière de votre univers solitaire. Si bien qu'en fin de compte, chère Isabelle, vous étiez devenue une sorte de figure emblématique d'un certain Liban assoiffé de culture, de renouveau, de modernité, d'ouverture, d'excellence, de beauté, qui gonflait de fierté chaque Libanais qui vous rencontrait. Vous représentiez, Madame, cette lueur au fond des ténèbres, qui prouve que tout est encore possible et, qu'en dépit de tout, la vie peut triompher, qui plus est avec simplicité, humilité, élégance et grâce.

Le Liban vous habitait. Il avait pris racine, comme un cèdre, dans votre âme française, et grandissait paisiblement, majestueusement. L'Orient-Le Jour, vous le disiez vous-mêmes, avait été le compagnon, le professeur, l'ami, le confident, le stimulant, et surtout le catalyseur de cette passion, qui devait par la suite s'étendre à l'ensemble du monde arabe, surtout la Palestine et la Syrie, en révolte contre l'occupation, l'oppression et la tyrannie.

Toute l'équipe de L'Orient-Le Jour, chère Isabelle, est immensément fière d'avoir été, à vos yeux, à la hauteur de son héritage ancestral ; d'avoir représenté, avec Samir Kassir, Gebran Tuéni, Ghassan Tuéni, Samir Frangié, Ziad Majed et tant d'autres encore, votre grande famille d'élection, d'esprit et de cœur.
Nous vous promettons, chère Madame, que L'Orient-Le Jour continuera à porter haut l'étendard du Liban et à mener sa mission et son combat, pour toutes les Isabelle Herdner du monde.

Chère Isabelle,
C'est avec une tristesse insondable que j'ai appris, en septembre, que la maladie avait finalement ravi au monde l'océan d'amour que vous portiez en vous au Liban et au monde arabe.
À défaut des roses que je ne supporterais de déposer sur une tombe trop petite et trop froide pour contenir toute votre générosité, votre fidélité et votre passion extraordinaires, acceptez, très chère Madame, de ma part et de la part de L'Orient-Le Jour, ce gardien impassible mais qui vibre néanmoins avec le cœur sacré de l'Humanité, ces quelques mots de reconnaissance, de gratitude et d'amour. Des mots, rien que des mots, certes, qui ne sont pas grand-chose, sinon un serment renouvelé, en ce début d'année 2015, de continuer à vous être fidèle, par-delà les contingences de l'espace et de la matière et les choses du temps.

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