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Liban

Ali Sayyed, un sergent affable, généreux et pacifique

Liban

Fnaydek est encore sous le choc de la mort du sergent Ali Sayyed, décapité par « l'État islamique ». Au lendemain des funérailles populaires qui lui ont été réservées, la famille essaie de panser ses blessures en se rappelant l'homme « grand » qu'il était.

Nada MERHI | OLJ
05/09/2014

Un calme triste et lourd règne sur le village de Fnaydek, au Akkar, au lendemain des funérailles populaires du sergent Ali Sayyed, décapité quelques jours plus tôt par l'« l'État islamique » (EI, ex-Daech), qui détient toujours 11 soldats libanais.
Des routes étroites, poussiéreuses et mal entretenues mènent au domicile des Sayyed où amis, voisins et notables de la région défilent pour exprimer leur soutien et leur sympathie à la famille éplorée. Dans le jardin, des dizaines de chaises en plastique sont alignées à l'ombre de deux immeubles. Des bâches sont tendues au-dessus pour abriter les visiteurs de la chaleur d'un soleil tapant. Le père de Ali, Ahmad Sayyed (moukhtar de la localité), est assis au milieu, entouré de quelque quarante hommes qui discutent à voix basse, à peine audible. La tête penchée, il tente de réprimer des larmes qui trahissent une douleur incommensurable, à chaque fois que le nom de son fils est prononcé. « Épargnez-moi, dit-il sur un ton d'excuse. Je ne peux pas parler de Ali. Peut-être que dans quelques jours, je serai capable de le faire... »


C'est l'oncle du sergent, Houssam Sayyed, qui prend la parole. « Ali était plus qu'un neveu, confie-t-il. Il était comme mon frère. Parmi tous mes neveux, c'est celui qui occupait une place spéciale dans mon cœur. C'est quelqu'un d'irremplaçable. Il va nous manquer. »
Fatigué, mal rasé, il essaie de contenir sa douleur et de se montrer fort. Un sourire se dessine sur ses lèvres lorsqu'il évoque son neveu. « Ali est l'aîné d'une famille formée de cinq garçons et de deux filles, poursuit-il. Trois de ses frères se sont également enrôlés dans l'armée. Trois de ses oncles sont aussi des militaires. Ali est donc le fils de cette institution. Nous avons une difficulté à croire qu'il a fait défection. Je suis sûr que les éléments de l'État islamique l'ont obligé à le déclarer, sous la force des armes. Bien que nous ayons des griefs à l'égard de l'institution militaire, notre famille et tout le village réitèrent leur respect à cette institution. Deux autres soldats du village figurent au nombre des otages, Khaled Hassan et Hussein Ammar. Nous espérons que leurs familles n'auront pas à endurer le même calvaire. Inchallah qu'ils seront libérés au plus vite. »

 

(Lire aussi : Le cabinet Salam rejette l'option d'un échange des militaires contre les détenus islamistes)

 

« Fnaydek favorable à l'État »
« Au Akkar en général et à Fnaydek en particulier, l'atmosphère générale est favorable à l'État et à ses institutions légales », affirme le député Khaled Zahraman, membre du bloc parlementaire du Futur, coupant ainsi court aux appréhensions quant à une possibilité de dérapage dans la localité due à la tension provoquée par les atrocités de Daech et d'al-Nosra, d'autant que le fils du président du conseil municipal de Fnaydek s'est enrôlé dans les rangs d'al-Nosra. « Ceci est un cas particulier et ne reflète en aucun cas la situation dans le village, insiste-t-il, en marge des condoléances. Les habitants de Fnaydek sont en colère contre ce qui s'est passé et sont tous solidaires de la famille du sergent. Ils refusent cette image qu'on donne de l'islam et rejettent ces actes de barbarie perpétrés contre des militaires qui combattaient à la frontière pour défendre leur patrie et préserver sa dignité. Par ailleurs, les habitants sont inquiets pour les deux autres soldats qui sont toujours en captivité. Il n'est pas non plus vrai que les habitants vont prendre leur revanche en s'attaquant aux réfugiés syriens. Ces derniers sont nos hôtes et ils ne sont nullement responsables du massacre du sergent Ali Sayyed. »


Dénonçant le fait que certaines parties « refusent de négocier la libération des militaires toujours en captivité », Khaled Zahraman explique que le gouvernement doit opter entre deux choix, l'un plus difficile que l'autre : soit il refuse toute forme de négociation, ce qui sous-entend accepter que les autres militaires soient tués l'un après l'autre, soit il accepte les termes de l'État islamique et échange les militaires contre les détenus islamistes. Selon lui, le premier choix « serait un message dur à tout soldat sur le champ de bataille, parce qu'il sera convaincu que s'il mourait ou était kidnappé, son gouvernement ne ferait rien pour lui ». « Le second choix ouvrirait la voie à de potentiels rapts qui pourraient être effectués par des groupuscules hostiles à l'État ou voulant obtenir des revendications de l'État, souligne Khaled Zahraman. Quoi qu'il en soit, toutes les parties doivent se réunir autour d'une même table pour discuter des différentes alternatives. Elles doivent aussi assumer la responsabilité du choix qu'elles prendront. Les surenchères ne mèneront nulle part. Il n'en reste pas moins que pour les familles des soldats toujours en captivité, ce discours est inutile. Elles ne veulent que revoir leurs fils sains et saufs. »

 

(Lire aussi : L'avertissement des parents des militaires enlevés : 24 heures pour régler le dossier, sinon, gare à la discorde )

 

« Mon héros... »
Généreux, tendre, serviable, pacifique, affable... autant de mots qui reviennent dans les conversations à chaque fois que le nom du sergent Ali Sayyed est évoqué.
« Il était mon héros », confie son épouse, Raghida Sayyed, 23 ans. Retirée dans l'appartement réservé aux femmes, elle serre sa fillette de quinze mois dans ses bras, qui ne cesse de répéter le mot « papa ». « Elle est très attachée à son père », raconte la jeune femme enceinte de quatre mois, dont les yeux et le visage, minés par une profonde tristesse, s'illuminent dès qu'il s'agit de son mari. « Rahaf n'est pas consciente de ce qui se passe, mais elle ne peut se retenir d'appeler son père quand elle voit sa photo. » Et comme pour confirmer les propos de sa mère, la fillette tend ses bras vers une photo du sergent Ali Sayyed en treillis, la porte près de son visage et répète comme un cantique : « Papa, papa, papa... »


Un sourire timide se dessine brièvement sur les lèvres de Raghida. « Il rêvait de voir sa fille marcher, se souvient-elle. Il était déjà parti en mission lorsqu'elle a commencé à le faire. Il rêvait aussi d'avoir un fils. J'espère donner jour à un petit garçon. Je l'appellerai Ali. Je voudrais qu'il ressemble à son père et qu'il soit aussi fort que lui. » Après un moment de silence, elle poursuit : « Il aimait les feuilles de vigne farcies et le riz au lait. Je pense en faire et distribuer aux pauvres en sa mémoire. Il aimait aussi les pigeons. Il en a plus de vingt. Il aimait les voir manger. Il aimait la nature et la chasse, un hobby qu'il pratiquait avec un de ses oncles. Ali adorait également se faire prendre en photo. Il nous les a laissées en guise de souvenir... »


La jeune épouse ne tarit pas : « Il ne pouvait pas rentrer à la maison sans nous avoir acheté, à Rahaf et à un moi, un petit cadeau. Il était d'une générosité rare. Je lui disais toujours que je voulais mourir avant lui, pour que je n'aie pas à souffrir de son départ. Il me répondait que nous allions mourir ensemble, pour ne pas nous séparer... Que Dieu me donne le courage et la force de survivre. La douleur est incommensurable. »
Revenant sur les événements du dernier mois, Raghida raconte qu'elle se réveillait en pleine nuit pour prier. « J'espérais le voir rentrer, dit-elle. J'étais scotchée devant la télévision, à l'affût de la moindre information. Il n'est plus revenu. Mais ce qui me console c'est qu'il a eu des obsèques populaires, comme il en a toujours rêvé, et dignes de son sacrifice. Ali était un grand homme et le restera toujours... »

 

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L'unité interne, meilleur atout du Liban face aux ravisseurs..., le décryptage de Scarlett Haddad

 

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FAKHOURI

un soldat courageux qui a refusé de renier son engagement envers l'armée de son pays.
L'armée libanaise peut être de former des soldats de cette trempe

Sabbagha Antoine

Ali Sayyed, un sergent martyr du Liban mort pour sauver le pays du terrorisme cousu par les grands pays arabes fanatiques.

issa louis

Il n'y a pas de mots qui ne peut panser la douleur et la grande tristesse qui vous submergent.Tout le Liban s'unit et partage votre lourde peine.Je souhaite à toute la famille de Ali Sayed beaucoup de courage dans ces moments tragiques que la vie vous fait subir.Toutes mes sincères condoléances.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

C'EST TOUJOURS SUR "LES PETITS" QUE ÇA TOMBE....

Pierre Hadjigeorgiou

La mort de tout soldat est une perte immense pour le pays il en va de soit. Le Libanais a toujours démontré que sa valeur combative est très élevée et chaque soldat Libanais a toutes les raisons d'être a un niveau de motivation des plus haut en raison des dangers et challenges que le pays encours. Il faut cependant comprendre qu’être un soldat est un métier de vocation altruiste. Ce n'est pas un job ou seul les gallons, les positions et avantages sociaux sont important. Un soldat s'engage sachant qu'il va peut être un jour mourir. Il le fait pour défendre son pays, son peuple, sa famille. Sur ce, il n'y a de responsabilité que sur les criminels qui en veulent a notre pays, elle retombe sur ceux qui au lieu de faire tout ce qui est possible de nous éviter de nouvelles aventures guerrières nous y embarquent la fleur aux dents et sans scrupules pour des intérêts Iraniens, Syriens, Saoudiens, etc... Il faut que cela s’arrête et seul le retour au sein des institutions étatiques et le respect de la constitution nous arriverons a sauver la situation. autrement, nous allons encore compter les catastrophes dans le sang, la douleur et la perte d'autre Ali Sayyed en cours de route.

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