Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la mondialisation a profondément transformé les sociétés, les modes de vie et les formes de pensée. Son accélération à la fin des années 1980 et au début des années 1990 a accompagné d’importantes mutations économiques, sociales, culturelles et technologiques. Cette dynamique s’est prolongée jusqu’à notre époque « ultracontemporaine », marquée notamment par l’essor de l’intelligence artificielle, nouvelle tempête artificielle et numérique qui transforme progressivement nos pratiques et nos rapports au savoir.
Le domaine de l’art n’échappe pas à cette transformation. En tant qu’espace de pensée, de création et d’expression, il se trouve aujourd’hui confronté à de nouveaux outils qui interrogent la place de l’intellect humain dans le processus créatif, particulièrement dans le contexte académique. C’est dans cette perspective que ce texte examine l’art intellectuel face à la « tempête artificielle », entre potentiel créatif et risque de dépendance.
L’intelligence artificielle est devenue un outil accessible dans le milieu universitaire. Utilisée avec discernement, elle peut faciliter la recherche, accélérer l’accès à l’information et soutenir le développement des idées. Elle peut également accompagner l’étudiant dans ses difficultés linguistiques en l’aidant à structurer, reformuler ou organiser sa pensée.
Dans le design graphique, son champ d’application est particulièrement large : slogans, taglines, brief descriptions, branding, mission, vision, audience, mais également posters, mockups, logos, sites web, publications pour les réseaux sociaux, reels et bannières. Dans la photographie, le théâtre et la réalisation, elle peut également contribuer à l’écriture de scénarios, à la conception de storyboards, à la recherche visuelle, à la création de décors et à certaines opérations de retouche, d’édition ou de montage.
La « tempête artificielle » peut ainsi nourrir l’esprit de l’étudiant en lui permettant de transformer rapidement certaines idées imaginées en propositions visuelles. Elle devient alors un outil d’exploration, de stimulation et d’expérimentation, capable d’accompagner le processus créatif sans nécessairement remplacer la pensée de son auteur.
Mais cette facilité soulève une question essentielle : jusqu’où l’outil peut-il accompagner l’intelligence humaine sans se substituer à elle ?
La facilité offerte par l’intelligence artificielle peut progressivement conduire l’étudiant à s’appuyer sur elle pour ses travaux, ses recherches et ses projets, au détriment de ses propres capacités de réflexion. Ce qui était initialement un outil d’assistance peut alors devenir une forme de dépendance, susceptible d’affecter les dimensions personnelle, intellectuelle, technique et économique de son parcours.
Sur le plan personnel, une utilisation excessive peut fragiliser le sentiment d’autonomie et la confiance dans ses propres capacités. Sur le plan intellectuel, le recours systématique à l’outil risque de réduire l’exercice de la réflexion, de l’analyse et de l’innovation personnelles. À l’image d’un enfant qui laisse ses parents réaliser ses devoirs à sa place, l’étudiant risque de s’habituer à recevoir des solutions plutôt qu’à développer sa propre capacité à les rechercher et à les construire : il devient alors dépendant plutôt que productif.
Sur le plan technique, les productions générées artificiellement peuvent nécessiter une intervention humaine afin d’apporter sensibilité, précision, intention et contextualisation. Dans les disciplines artistiques, la création ne repose pas uniquement sur l’obtention d’un résultat visuel, mais également sur les choix, l’expérience et le regard de celui qui crée.
Enfin, sur le plan économique, l’utilisation régulière de ces technologies peut progressivement conduire l’étudiant à dépendre de fonctionnalités payantes ou de services par abonnement. Cette situation rappelle le mécanisme d’une dépendance : plus l’utilisateur s’habitue à l’outil, plus il peut éprouver des difficultés à s’en passer et accepter de payer pour maintenir son accès.
Une comparaison issue de la relation familiale permet de résumer cette réflexion. Dans une famille, les enfants sont traditionnellement appelés à respecter et à écouter leurs parents. Dans notre métaphore, l’être humain représente les parents, tandis que l’intelligence artificielle représente l’enfant qu’il a lui-même créé.
L’intelligence artificielle ne devrait donc pas prendre le contrôle de l’intelligence humaine. Elle doit demeurer un outil placé au service de la pensée, et non devenir son substitut. Puisque l’être humain a conçu, développé et programmé cette technologie, il lui appartient également de déterminer la place qu’elle occupe dans son processus de réflexion et de création.
L’enjeu n’est donc pas de rejeter la « tempête artificielle », mais d’apprendre à la traverser sans perdre ce qui constitue le fondement de l’acte créatif : penser, analyser, imaginer, créer et exercer son propre jugement. La technologie peut évoluer, se transformer ou disparaître ; l’intelligence humaine, elle, demeure la source à partir de laquelle cette technologie a elle-même été créée.
Antoine AL-HACHEM
Directeur de création et enseignant universitaire
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.