Décédé à Paris le 9 mai dernier, l’archevêque grec-melkite catholique émérite d’Alep laisse plus que des sermons : un modèle concret pour que les jeunes chrétiens d’Orient puissent vivre chez eux. Ses propres lettres en racontent la logique. Mais depuis sa mort, son dernier projet est à l’arrêt.
« Nous n’étions qu’à la défensive. » Le 2 avril 2015, Alep est assiégée et les obus tombent sur les quartiers chrétiens. Mgr Jean-Clément Jeanbart prend alors la plume pour un aveu rare chez un évêque : « Jusqu’aujourd’hui, nous pasteurs et prêtres, nous nous sommes limités à faire des discours et lancer des appels à nos fidèles pour qu’ils restent. Cela n’a point suffi et ne suffira jamais, tant que notre discours ne sera pas accompagné d’une action concrète. »
Depuis le début de la guerre, l’archevêché nourrit, soigne, scolarise et loge provisoirement des centaines de familles. Mais, écrit-il, « avec tout cela nous n’étions qu’à la défensive ». L’aide permet de survivre ; elle ne donne pas de raison de rester. Il faut passer de l’assistance au développement.
C’est le sens du mouvement « Bâtir pour rester », né dès 2008 et relancé en pleine guerre. Le nom dit tout : « Pour rester effectivement, il faut quand même avoir de quoi s’établir, vivre et s’épanouir. » Le programme tient en trois mots : un métier, un toit, un capital de départ.
On a parfois reproché à Mgr Jeanbart d’être un bâtisseur plus qu’un mystique, de parler de logements et de prêts quand on attendait de lui la seule prière. C’est oublier la tradition byzantine dont il était l’héritier. Au IVe siècle, saint Basile fait construire aux portes de Césarée un ensemble d’hospices et d’hôpitaux que
Grégoire de Nazianze appelle « la ville nouvelle ». Saint Jean Chrysostome, dont l’Église melkite célèbre la liturgie chaque dimanche, avertissait : « Veux-tu honorer le corps du Christ ? Ne commence pas par le mépriser quand il est nu. » Et la foi de Chalcédoine confesse dans le Christ le divin et l’humain unis « sans confusion ni séparation ».
Mgr Jeanbart a tenu ensemble ces deux dimensions que l’on oppose trop souvent : l’éternel et le temporel, l’autel et l’atelier. L’un des instituts de son diocèse porte d’ailleurs le nom de saint Basile. Sa conviction tenait en une phrase : pour témoigner du Christ sur cette terre, encore faut-il pouvoir y rester.
Le premier chantier est un centre de formation aux métiers du bâtiment, financé par des donateurs suisses. Le raisonnement est celui d’un économiste : après la guerre, la reconstruction sera presque le seul secteur à embaucher. Ouvert en juin 2015, il a organisé, depuis, 327 sessions dans 25 métiers, de l’électricité à l’esthétique en passant par les soins aux personnes âgées, et formé 2 673 jeunes, dont un groupe de jeunes filles qui ont choisi la menuiserie pour restaurer les boiseries des vieilles maisons d’Alep.
Le deuxième chantier, ce sont des microcrédits à taux zéro accordés aux artisans et commerçants dont l’atelier a été détruit, « pour ne plus dépendre des aumônes ». En 2015, cinq prêts seulement ont pu être accordés ; fin 2018, ils sont 295.
Vient ensuite le logement. Plus de 1 100 appartements et commerces endommagés par les bombardements sont restaurés, souvent avec les élèves du centre de formation. Plus de 200 appartements sont livrés à de jeunes couples, et un dernier projet de 94 logements est lancé en 2019. Car à Alep comme à Beyrouth, un jeune qui ne peut pas se loger ne se marie pas, et un jeune qui ne se marie pas finit souvent par partir.
Retiré en 2021 après 26 ans d’épiscopat, il aurait pu se reposer. Il hésite, l’écrit, puis se relance. En mars 2024, il fonde « Travailler pour rester », qui finance les petits projets des jeunes chrétiens décidés à ne pas émigrer, toutes confessions confondues.
En mai 2024, il raconte sa visite à Toumine, près de Hama, chez Hassan Farhat. Ce mécanicien avait dû fermer son atelier faute de fonds, alors qu’il nourrissait sa famille et celle de son frère décédé pendant la guerre. Une avance lui a permis de rouvrir. « À la vue de l’amélioration des conditions de vie de cette famille, mon cœur a été rempli d’une joie indicible. » Les montants sont modestes, entre 3 000 et 6 000 dollars par projet.
Le 7 octobre 2024, il dresse un premier bilan : plus de 70 projets financés en sept mois, une centaine de jeunes soutenus et près de 400 personnes bénéficiaires avec leurs familles. « Cette action que j’hésitais à mener, à mon âge, m’a d’une certaine manière rajeuni. » Il pose aussi une question qui dépasse Alep. Combien coûte un émigré à un gouvernement européen ? Les pays qui peinent à accueillir n’auraient-ils pas intérêt à financer des projets qui permettent aux gens de rester chez eux ?
Ce qui frappe le plus, c’est la manière dont il a préparé sa propre absence. Les règles qu’il rédige pour « Travailler pour rester » confient la gestion du fonds à un comité de six laïcs, assistés d’un conseiller ecclésiastique et nommés avec l’accord du nonce apostolique. Un article entier règle ce qui se passera « après le désistement ou la disparition du fondateur » : les nominations et le compte bancaire passent alors à la nonciature de Damas, garante d’une œuvre ouverte à toutes les Églises.
Dans son dernier bilan, 160 jeunes avaient déposé une demande et plus de 100 avaient déjà été financés. Dans sa dernière lettre aux bienfaiteurs, datée du 18 avril 2026, trois semaines avant sa mort, il se disait encore désireux de poursuivre sa « lutte, pour aider les chrétiens à résister et continuer à être présents dans cette terre, bénie par le sang des premiers disciples ».
Le centre de formation, lui, tient bon. Il fonctionne avec le même enthousiasme qu’avant, et sans aucune aide financière : les frais d’inscription des élèves et les commandes de son atelier de menuiserie suffisent à payer formateurs et charges. Couture, réparation de téléphones, coiffure pour hommes, maquillage, organisation d’événements : les jeunes d’Alep continuent d’y apprendre un métier.
Les prêts de « Travailler pour rester », en revanche, se sont arrêtés à sa mort, tout comme les remboursements des bénéficiaires, et le bureau a fermé. Pour relancer ce programme qu’il jugeait « caritatif et stratégique à la fois », il faudrait d’abord un local et un ou deux gestionnaires, puis récupérer les dossiers. Les règles sont écrites, le modèle a fait ses preuves. Il manque un relais et des bienfaiteurs prêts à financer des prêts de 3 000 à 6 000 dollars. Au regard de ce que coûte un départ, c’est bien peu.
Nous connaissons bien, au Liban, les appels à ne pas partir. Mgr Jeanbart avait compris, avant beaucoup d’autres, qu’un appel ne retient personne. Ce qui retient un jeune, c’est un métier, un toit et la possibilité de lancer quelque chose à lui. Le reste, la foi, l’attachement à la terre, la mission, peut alors s’y enraciner.
« On nous fait la guerre, nous voulons faire la paix. On cherche à détruire, nous cherchons à bâtir. On cherche à nous expatrier, nous luttons pour rester », écrivait-il en 2015. Onze ans plus tard, l’homme est parti. À nous de faire en sorte que son œuvre, elle, reste.
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