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Nos lecteurs ont la parole

Octobre 2019, la révolution, les révoltés et moi !


17 octobre 2019, sept ans déjà. Le Liban descendait dans la rue. Pas un parti, pas une communauté, pas une région : le Liban tout entier, avec ses dix-huit communautés. Du moins voulut-on le croire.

Une taxe envisagée sur les appels WhatsApp jeta l’allumette sur une forêt depuis longtemps desséchée. Le combustible était déjà là : électricité intermittente, infrastructures délabrées, montagnes de déchets, dette publique, services défaillants, soupçons de corruption, clientélisme, notre éternelle lassitude, et j’en passe. La Banque mondiale décrivait alors une crise enracinée dans des dysfonctionnements anciens, notamment la captation de l’État et de ses ressources par des élites adossées au système confessionnel.

Et soudain, quelque chose d’inattendu advint.

De Tripoli à Tyr, de Beyrouth à Nabatiyé, de Jal el-Dib à Baalbeck, des Libanais que l’histoire avait habitués à se reconnaître dans une confession, un zaïm, une région ou les fantômes d’une guerre jamais tout à fait enterrée se retrouvèrent sous un même drapeau. Une phrase parcourut le pays : « Kellon yaani kellon » – tous, cela veut dire tous.

Pendant quelques semaines, le Liban sembla retirer le vieux costume cousu sur mesure depuis des décennies. Les places devinrent des agoras. Les routes se transformèrent en points de rencontre. On chanta, on dansa, on discuta. Des inconnus s’adressèrent la parole comme s’ils s’étaient attendus depuis toujours. Les femmes furent au premier rang. Une jeunesse qui n’avait souvent connu de son pays que les générateurs, les pénuries, les embouteillages et l’émigration se mit à prononcer des mots presque neufs : citoyenneté, État, justice, responsabilité, reddition des comptes.

Pendant quelques jours, on eut même l’impression étrange que les murs confessionnels étaient devenus transparents. Le vieux décor vacilla. Mais il ne s’effondra pas. Car une foule peut occuper une place ; elle ne remplace pas, par sa seule présence, une organisation politique.

Le mouvement possédait une extraordinaire énergie civique, mais aucune charpente commune suffisamment solide pour transformer cet élan en projet de pouvoir. Des mots d’ordre existaient, mais pas de direction unifiée. Une immense exaspération rapprochait les manifestants ; aucune véritable feuille de route ne les réunissait. On savait nommer ce que l’on rejetait. Il était beaucoup plus difficile de s’accorder sur ce qui devait lui succéder.

Nous partagions une protestation ; nous ne portions pas tous le même pays dans notre imaginaire. Car, derrière les drapeaux, demeuraient les failles anciennes : les armes du Hezbollah, la souveraineté, les alliances régionales, la neutralité, l’économie, les partis traditionnels, la mémoire de la guerre civile, jusqu’à la définition même de l’État.

On pouvait battre le pavé côte à côte à dix heures du soir et découvrir, quelques minutes plus tard, que chacun conservait dans sa poche une carte différente du Liban.

Pendant que la rue cherchait sa boussole, les structures en place connaissaient, elles, chaque couloir de la maison. Les appareils partisans disposaient de leurs réseaux, de leurs relais locaux, de leurs fidélités communautaires, de leurs ressources et de cette redoutable connaissance des peurs libanaises. Le clientélisme n’avait pas disparu sous les chants ; il attendait simplement que les voix s’enrouent. Les appartenances que l’on croyait avoir abandonnées sur les places patientaient sur le seuil des maisons.

Puis le calendrier lui-même sembla s’acharner.

La crise financière se durcit. Les banques fermèrent temporairement leurs portes, puis imposèrent des restrictions informelles aux déposants. L’argent continua d’apparaître sur les relevés, mais cessa, pour beaucoup, d’être réellement accessible. La monnaie s’enfonça, l’économie se contracta et les inquiétudes sociales s’étendirent.

Ensuite vint la pandémie. Les rues se vidèrent. Les places se turent. Chacun retourna derrière sa porte avec son masque, ses inquiétudes et ses économies qui fondaient.

Et, le 4 août 2020, Beyrouth explosa.

En quelques secondes, le port, des quartiers, des maisons, des visages, des souvenirs furent projetés dans un même nuage. Plus de deux cents personnes furent tuées et des milliers, blessées. Le verre recouvrit les rues et, avec lui, une partie des dernières illusions.

À ce moment-là, l’enthousiasme d’octobre ressemblait déjà à ces affiches abandonnées sur les murs de Beyrouth : les mots demeuraient lisibles, mais la pluie, le soleil et les événements en avaient délavé les couleurs.

Faut-il pour autant considérer que tout fut vain ? Certainement pas.

Le 17 octobre 2019 a ouvert une fissure dans une certitude que l’on croyait indestructible : celle selon laquelle la fidélité politique devait nécessairement se transmettre comme un nom de famille, une confession ou une propriété. Durant quelques semaines, des Libanais osèrent regarder leur propre camp avec la même sévérité que celui du voisin. Des jeunes découvrirent qu’il était possible de contester l’héritage reçu au lieu de simplement le transmettre.

Hannah Arendt voyait précisément dans les révolutions le problème politique du commencement : rompre avec ce qui précède ne suffit pas ; le véritable enjeu réside dans la capacité à faire naître un espace public et des institutions où la liberté puisse durer au-delà du moment insurrectionnel.

Le 17 octobre 2019, nous avions ouvert toutes grandes les fenêtres d’une maison depuis longtemps étouffante. L’air était entré avec violence, soulevant les rideaux, claquant les portes, dispersant la poussière accumulée. Durant un instant, nous avions aperçu un autre paysage. Puis chacun regagna sa chambre, referma certaines portes, retrouva ses portraits accrochés aux murs, ses fidélités, ses appréhensions et ses habitudes.

Mais une maison dont les fenêtres ont été ouvertes ne retrouve jamais exactement la même odeur. Il reste quelque part un courant d’air. Une fente dans le mur. Une lumière qui passe sous une porte mal refermée. Et les grands bouleversements de l’histoire naissent parfois ainsi : non lorsque la foule croit avoir tout renversé en une nuit, mais lorsqu’une société a vu, ne serait-ce qu’un instant, qu’un autre horizon existait et qu’elle ne parvient plus tout à fait à l’oublier.

Quant à moi, révoltée par tempérament et rebelle depuis toujours, je demeure bercée par l’espoir d’une révolution. Une vraie.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

17 octobre 2019, sept ans déjà. Le Liban descendait dans la rue. Pas un parti, pas une communauté, pas une région : le Liban tout entier, avec ses dix-huit communautés. Du moins voulut-on le croire.Une taxe envisagée sur les appels WhatsApp jeta l’allumette sur une forêt depuis longtemps desséchée. Le combustible était déjà là : électricité intermittente, infrastructures délabrées, montagnes de déchets, dette publique, services défaillants, soupçons de corruption, clientélisme, notre éternelle lassitude, et j’en passe. La Banque mondiale décrivait alors une crise enracinée dans des dysfonctionnements anciens, notamment la captation de l’État et de ses ressources par des élites adossées au système confessionnel.Et soudain, quelque chose d’inattendu advint.De Tripoli à Tyr, de Beyrouth à Nabatiyé, de...
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