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Nos lecteurs ont la parole

Le patriarche Hoayek a-t-il choisi Gouraud ?


Il y a 107 ans, le général Gouraud était nommé haut-commissaire au Levant. Deux lettres du patriarche Élias Hoayek invitent à revisiter les coulisses de ce choix.

J’ai récemment acquis le recueil des Documents politiques du patriarche Élias Hoayek, réunis par le père Estéphan Ibrahim el-Khoury et publiés par le Centre maronite de documentation et de recherche. Je tiens à saluer son travail, ainsi que le courage de Bkerké, qui a choisi d’ouvrir ses archives au public, fidèle en cela à une longue tradition.

J’invite tous les passionnés d’histoire à s’y plonger. On y découvre un patriarche au cœur de chaque tournant de son époque. Pendant la Grande Guerre, alors que la famine décime le Mont-Liban, il n’épargne ni ses biens ni ceux du patriarcat et des couvents pour nourrir les affamés, chrétiens comme musulmans. Puis on le suit, lettre après lettre, dans le combat qui mènera au Grand Liban. On lit ses échanges avec Paris, Rome, ses évêques et ses vicaires, et l’on comprend mieux pourquoi le bienheureux patriarche, béatifié en juillet dernier à Dimane, reste aujourd’hui encore une figure aussi aimée.

En feuilletant ces pages, deux lettres ont retenu mon attention. Elles posent une question à laquelle on n’a guère prêté attention : quel rôle le patriarche a-t-il joué dans la nomination du général Gouraud ?

Le 8 octobre 1919, Clemenceau nomme Henri Gouraud haut-commissaire de la République au

Levant. Le général, alors gouverneur militaire de Strasbourg, est le premier surpris : il a fait carrière en Afrique et connaît peu le Proche-Orient.

Ce que l’on sait moins, c’est qu’un véritable lobbying a porté son nom. Dans sa biographie du général, l’historienne Julie d’Andurain montre qu’il a été recommandé par plusieurs canaux : la marine, en la personne du vice-amiral Le Bon, le lobby colonial et la diplomatie française. Il était aussi soutenu par les catholiques et, selon elle, « catholique modéré, Gouraud rassure les minorités et la communauté maronite ».

Or, à la tête de cette communauté, il y a un homme : le patriarche Hoayek.

Le 6 décembre 1918, quelques semaines après l’armistice, Hoayek écrit à son vicaire à Beyrouth, le khoury Mikhaïl Houeiss. Un programme imprimé circule alors, présenté comme servant l’intérêt commun des communautés. Le patriarche refuse de l’endosser : le texte ne dit pas un mot de la France, et il ne protège pas l’identité catholique des maronites.

Pour appuyer sa position, il cite un texte qu’il vient de lire dans le journal beyrouthin al-Bayraq : la proclamation que le général Gouraud a fait afficher dans les rues de Strasbourg libérée. La France y vient aux Alsaciens « comme une mère qui a perdu son enfant chéri puis l’a retrouvé ». Elle promet de respecter leurs traditions, leur foi et leurs intérêts, et de panser leurs blessures.

Le patriarche en tire une conclusion simple : il a « ferme espoir » que la France accordera au Liban le traitement qu’elle réserve à l’Alsace et à la Lorraine.

C’est peut-être la première fois que Hoayek entend parler de

Gouraud. À ce moment, le général n’a aucun lien avec l’Orient. Mais ses mots ont touché le patriarche, qui y voit déjà ce que la France doit faire pour le Liban.

Moins de deux ans plus tard, le 1er septembre 1920, Gouraud proclame le Grand Liban à

Beyrouth, le patriarche à ses côtés. Une semaine après, le 8 septembre, Hoayek écrit à l’ambassadeur de France à Rome, Camille Barrère. Le ton est celui de la gratitude et de l’enthousiasme : « Il était réservé à l’énergie et à la haute sagesse du général Gouraud de terminer si vite et si bien la question syrienne à la grande satisfaction de vos amis du Liban. C’est l’homme qu’il vous faut, m’avez-vous dit à Rome, et je suis heureux de constater que vous avez pleinement raison. »

Le patriarche fait ensuite un portrait élogieux du général : un exemple de « vertus chrétiennes » dans un pays « foncièrement religieux », un « grand soldat » qui « domine tous les esprits » par sa vaillance et « gagne tous les cœurs » par sa bonté. Puis il remercie Barrère d’avoir « pensé le premier à l’homme qu’il nous fallait ».

Cette phrase est capitale. Hoayek y attribue l’idée de Gouraud à l’ambassadeur. Et elle révèle surtout que le nom du général a été évoqué entre Barrère et le patriarche, à Rome.

Barrère n’est pas le seul destinataire de cette gratitude. Le lendemain, 9 septembre, le patriarche écrit à Cambon, ambassadeur de France à Londres : selon le résumé qu’en donne le recueil, le Liban y remercie la France d’avoir choisi Gouraud pour conduire cette étape.

Or Hoayek est passé par Rome à l’été 1919, en route pour la Conférence de la paix à Paris. C’est-à-dire avant la nomination de Gouraud. Si c’est à ce moment que Barrère lui a parlé du général, cela signifie que son nom circulait entre la diplomatie française et Bkerké avant même que Clemenceau ne le choisisse.

Les deux hommes se sont bien rencontrés avant le départ du général pour Beyrouth. Les archives du patriarche en gardent la trace. Le 8 novembre 1919, depuis

Paris, Hoayek écrit au « haut-commissaire et commandant en chef en Syrie ». Il lui remet le rapport qui présente à la Conférence de la paix « les revendications des Libanais » et lui demande « un petit moment » avant son départ pour lui exprimer ses « sentiments de reconnaissance » et ses vœux de succès dans sa « mission bienfaisante ». Le général Philippe

Gouraud, neveu d’Henri Gouraud, confirme dans son livre Le général Henri Gouraud au Liban et en Syrie (L’Harmattan) que la rencontre a bien eu lieu.

Avant même que Gouraud ait posé le pied au Liban, le patriarche lui parle donc de reconnaissance et lui confie les revendications de son peuple. La confiance est là dès le départ.

Le patriarche a-t-il donc choisi Gouraud ? Sans doute pas au sens strict : la décision appartient à Clemenceau. Mais il suivait le général depuis 1918, il en a parlé avec Barrère à Rome, peut-être avant même sa nomination, et son appui comptait dans un Paris attentif à l’avis des maronites.

Une scène circule aujourd’hui sur les réseaux sociaux : celle d’un patriarche tenant tête à Gouraud. Elle repose sur un épisode bien réel. Le 23 septembre 1921, rapporte l’historien Youssef Mezher dans son Histoire générale du Liban (Tārīkh Lubnān al-Āmm), recevant le général dans sa résidence d’été de Dimane, Hoayek lui rappelle que « le Liban n’a jamais été gouverné par un étranger ». Ses ancêtres, dit-il, se sont réfugiés dans ces montagnes arides pour défendre leur liberté, et la France elle-même avait voulu, en 1861, leur garantir une pleine indépendance avec un gouverneur libanais.

Le ton est ferme, mais le message est clair : le patriarche réclame que les Libanais gouvernent le Liban. C’est un désaccord politique, exprimé face à face, entre deux hommes qui se respectent. Il ne rompt pas le lien.

Car l’entente entre les deux hommes ne s’est pas démentie. Le 5 mai 1923, alors que le général a quitté le Levant, le patriarche lui télégraphie à Paris : « Votre souvenir restera ineffaçable au G. Liban que vous avez proclamé et aimé au patriarcat où vous avez continué les traditions séculaires de la France : souvenir affectueux reconnaissant. » Du modèle alsacien de 1918 à ces adieux, Hoayek n’a jamais cessé de voir en Gouraud un ami du Liban.

Le rôle exact du patriarche dans la nomination reste une hypothèse, qu’il faudra confirmer dans d’autres archives, à Rome comme à Paris. Mais lues ensemble, ces lettres éclairent d’un jour nouveau les coulisses de ce choix. Elles montrent, une fois de plus, que l’histoire du Liban moderne ne peut s’écrire sans la voix du patriarche Hoayek.


Nicolas KHALAF

Enseignant à l’Université libanaise

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il y a 107 ans, le général Gouraud était nommé haut-commissaire au Levant. Deux lettres du patriarche Élias Hoayek invitent à revisiter les coulisses de ce choix.J’ai récemment acquis le recueil des Documents politiques du patriarche Élias Hoayek, réunis par le père Estéphan Ibrahim el-Khoury et publiés par le Centre maronite de documentation et de recherche. Je tiens à saluer son travail, ainsi que le courage de Bkerké, qui a choisi d’ouvrir ses archives au public, fidèle en cela à une longue tradition.J’invite tous les passionnés d’histoire à s’y plonger. On y découvre un patriarche au cœur de chaque tournant de son époque. Pendant la Grande Guerre, alors que la famine décime le Mont-Liban, il n’épargne ni ses biens ni ceux du patriarcat et des couvents pour nourrir les affamés, chrétiens comme...
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