Combien sont-ils à présent, sept ans plus tard, ceux qui, après avoir entendu l’autre jour le député Hassan Fadlallah ou le cheikh Ahmad Kabalan déverser leur fiel sur l’État libanais et le menacer des pires représailles, se désolent d’avoir raté le coche en ces journées fiévreuses d’octobre 2019 dans les rues de Beyrouth et d’ailleurs ? Ou peut-être
faudrait-il poser la question autrement : combien sont-ils encore, à ce jour, parmi les gens de la « thaoura », à être persuadés que le problème c’était le « système », et que le Hezbollah, contrairement à tous les autres acteurs politiques, n’incarnait pas le système ? Tout au plus, diront les plus lucides, ou plutôt les moins sclérosés sur le plan idéologique, il aura été le bouclier du système.
Qu’elles étaient tragiquement cocasses ces scènes lors desquelles des hordes de voyous du Hezb fonçaient sur les manifestants rassemblés sur les places publiques pour les tabasser, sans se soucier le moins du monde de savoir qui venait du 14 Mars et qui du 8 ;
qui les désignait comme l’ennemi public numéro un et qui croyait encore en leur statut de « résistants ». C’est qu’en réalité, le Hezbollah avait bien compris que le mouvement ne pouvait que lui être hostile, même si beaucoup de participants ne le savaient pas, par ignorance, par aveuglement, par angélisme ou par idéologie. Tout simplement parce qu’en 2019, le « système » c’était lui, et rien que lui. Tous les autres étaient soit des comparses, soit des vaincus…
Cela faisait des années qu’une querelle stupide occupait le devant de la scène chez nombre d’acteurs et d’intellectuels libanais. Pour simplifier, on la résumera comme suit : il y avait –
il y a toujours – d’un côté ceux qui disaient qu’on peut réparer la salle de bains avant de construire le toit de la maison et ceux qui tentaient d’expliquer que sans le toit, la moindre intempérie aurait raison des réparations qu’on aura faites ici ou là. Le Hezbollah savait, lui, que le tour d’écrou le plus insignifiant, quelque part dans l’édifice – son édifice – le ferait tomber tout entier.
Le problème, nous disait-on, c’était le modèle économique, la pyramide de Ponzi, les banques, le gouverneur de la Banque du Liban et bien entendu la corruption de la classe politique, dont les intérêts et ceux des banquiers ne faisaient qu’un. Tout cela est vrai, à n’en pas douter, mais partiellement. Il y a quelque chose qui a fait que ces facteurs, qui ont existé depuis toujours, se sont à un moment donné aggravés jusqu’à causer l’effondrement financier. Il fut une époque où le modèle économique et le système bancaire, malgré tous les reproches qu’on pouvait leur adresser, produisaient de la prospérité au Liban. Que cette prospérité ait été mal redistribuée n’ôte rien à cette évidence. Ce n’est que lorsque certaines conditions politiques ont été réunies que ces atouts du passé sont devenus des points faibles.
Certes, la guerre civile avait déjà fortement affecté les fondamentaux du pays, mais sans pourtant les mettre à terre. Il en est de même de la stabilisation des régimes arabes, qui ne tombaient plus toutes les semaines, entraînant à chaque fois des flux de richesses vers le pays du Cèdre. Après la guerre, alors qu’une relance économique est induite par la dette, la gouvernance politique de l’État devient entièrement tributaire du bon vouloir du tuteur syrien qui se charge de maintenir l’équilibre entre les forces politiques et les communautés de façon à servir ses intérêts et perpétuer son hégémonie. Mais après 2005, tout change. Le Liban s’émancipe de la tutelle extérieure pour entrer dans une période de lutte à mort entre ses composantes pour redessiner les équilibres au sein de l’État. En quelques années, le Hezbollah, disposant de moyens de pression considérables, finit par imposer son « système », à savoir le
consensus-roi, qui lui permet de disposer en pratique d’un droit de veto sur les décisions de l’exécutif, quelque chose que la Constitution et les lois ne lui offrent pas.
Lorsqu’éclate la révolte du 17 octobre 2019, ce système est déjà en place depuis plus de dix ans avec, pour résultat visible – sauf pour les myopes –,
un effondrement de la gouvernance politique, qui se manifeste par l’aggravation du clientélisme. Comment cela ? C’est simple : dès lors que tout le monde devient partenaire dans les décisions étatiques, que le gouvernement se transforme en Conseil de sécurité de l’ONU avec à la clé un droit de veto pour chacun des groupes qui le composent, l’action politique n’a plus qu’une seule fonction : servir chacun sa clientèle et renforcer son clan. Or le clientélisme coûte cher, et la compétition est rude. D’où la mobilisation de la BDL et du secteur bancaire pour financer ce qui s’avérera être une descente aux enfers, que l’égoïsme clanique chez les uns et l’appât du gain chez les autres empêchent de voir. Pire encore, lorsqu’elles finissent par constater le désastre, les forces politiques ont de quoi se réjouir : l’appauvrissement général est synonyme d’encore plus de clientélisme… à meilleur prix !
À cela s’ajoute l’hostilité affichée du Hezbollah à l’égard des monarchies du Golfe, qui détourne le Liban de ses bailleurs de fonds traditionnels. Et les entraves aux réformes structurelles exigées par la communauté internationale ? C’est essentiellement lui qui en est l’orchestrateur, mais il peut rester dans l’ombre, car volontairement ou pas, avec ou sans scrupules, la plupart des forces politiques sont, à la veille du 17-Octobre, acquises au « système ». C’est cette réalité-là que de nombreux révoltés de 2019 ont ignoré et continuent encore, pour certains, d’ignorer. Pourquoi ? Parce que le Hezbollah prétend « résister » contre une occupation qui, avant ses aventures de 2023-2024, n’existait pas ?
Le plus effarant, aujourd’hui, c’est bien ce constat : le Hezb n’est pas seul, il a réussi à créer un « État profond », qui mine les efforts (insuffisants) du pouvoir politique actuel pour en venir à bout ; il a aussi édifié autour de lui et dans toutes les composantes du pays une puissante armée d’idiots utiles qui l’aident à accomplir sa tâche. C’est face à cet État profond et à ces idiots utiles qu’il convient aujourd’hui de déclencher un nouveau 17-Octobre. Mais débarrassé, cette fois-ci, des erreurs du passé.