
Chère lectrice, cher lecteur,
Ce premier jour, je m’en souviens comme si c’était hier matin, l’odeur de papier moisi en prime. Je l’ai passé dans les archives, à soulever des piles de coupures jaunies, à inhaler un demi-siècle d’encre et de poussière, et à tenter de percer le mystère de ce mot fourre-tout : « performance in situ » ; chef-d’œuvre radical ou caprice subventionné ? Allez savoir. J’étais fascinée. Chaque article respirait une époque où la culture faisait la une, où un spectacle pouvait déclencher un scandale sans passer par Instagram.
C’était l’été de ma première année à Sciences Po, à l’AUB. J’étais stagiaire à L’Orient-Le Jour, officiellement. Officieusement, j’étais déjà tombée dans le piège : celui d’un pays où l’art est à la fois refuge, cri et mirage. Les archives sont devenues mon abri, autant pour fuir la chaleur que la solennité intimidante des journalistes du 7e étage. Croiser Ghassan Tueni dans l’ascenseur, se faire inviter à prendre un café, puis se retrouver, le lendemain, suspendue pendant quatre heures à un récit de Michel Eddé au sujet de l’impératrice romaine Julia Domna, entre deux anecdotes sur le ministère et la presse… c’était mon baptême du feu.
Très vite, j’ai vu défiler un monde entier : metteurs en scène tourmentés, écrivains insomniaques, artistes perchés, intellos imbus de leur personne, festivals flamboyants, stars internationales, et communiqués en majuscules. Un théâtre permanent, sans rideau, sans salut, mais avec beaucoup de drame.
C’étaient les grandes années : les années 90 et 2000, quand Beyrouth se prenait pour Berlin, en plus solaire, en moins ponctuelle. L’art surgissait de tous les coins, les idées circulaient plus vite que les « parrainages » (sacrées banques sponsors !), et dans les cafés-trottoirs de Hamra, on croyait encore qu’un poème pouvait rafistoler al-joumhouriyya al-loubnaniyya.
Puis la réalité a frappé à la porte, sans s’essuyer les pieds : crise économique, révolution avortée, pandémie, explosion, guerre. Une biennale du désastre, mais sans dossier de presse explicatif.
Pendant toutes ces années, je n’ai jamais vraiment quitté la scène. Cheffe du service culturel depuis dix ans, je continue de chroniquer ce joyeux chaos - ce qui, en soi, relève déjà de la performance artistique - avec l’espoir tenace qu’un jour, peut-être, on en fera un opéra. Tragique, bien sûr. Mais avec de belles tirades, des silences éloquents… et quelques rappels. Malmenée, ignorée, sous-financée, la culture reste bavarde. Il suffit juste de (re)lire les articles. Ou de plonger dans les archives…
Bonne lecture !
Maya Ghandour Hert


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"Puis la réalité a frappé à la porte, sans s’essuyer les pieds : crise économique, révolution avortée, pandémie, explosion, guerre. Une biennale du désastre, mais sans dossier de presse explicatif." .../... Maya GHANDOUR HERT C'est pour des petites phrases comme celle-là, dans un français intelligent et même brillant, que je suis heureux de rester dans les lecteurs et les abonnés.
15 h 18, le 05 août 2025