Illustration Jaimee Haddad/L'Orient Today
4 août 2020, 18h08. L’une des plus fortes explosions non nucléaires de l’histoire moderne pulvérise la capitale libanaise, emportant quelque 235 vies et faisant des milliers de blessés.
Que s’est-il passé ?
Les premiers éléments apparaissent dans les heures qui suivent. La déflagration résulte d’un incendie ayant déclenché la détonation de centaines de tonnes de nitrate d'ammonium entreposées dans des conditions hasardeuses au port de Beyrouth. L’implication de la classe politique libanaise transforme rapidement l’affaire en crime d’Etat. De l’ancien président Michel Aoun au premier ministre Hassane Diab, des responsables au plus haut niveau ont été informés du danger. Au fil des ans, des révélations établissent également un faisceau de responsabilité quant à la manière dont le fertilisant, également utilisé comme explosif, a été acheminé. Derrière les 2 750 tonnes, un réseau tentaculaire, composé d’hommes d'affaires et de compagnies originaires d’une dizaine de pays différents, qui pourrait conduire au régime de Bachar el-Assad. Rien, pourtant, sur ce qu’il s’est passé la journée du 4 août.
Jusqu’à aujourd’hui aucun élément ne permet d’élucider l’origine de l’incendie ayant mené à la détonation. Accident, attaque, sabotage ? Trois thèses, toutes fragiles et incomplètes, s’affrontent sans qu’aucune ne parvienne à s’imposer. Après deux ans d’interruption due à des recours procéduraux, la réouverture de l’instruction locale début 2025 laisse espérer des réponses. Les auditions reprennent avec cette fois de nouvelles garanties politiques, l’exécutif dirigé depuis février par Nawaf Salam plaçant désormais l’indépendance de la justice en haut des priorités. Mais le dossier continue de stagner. Protégée par le secret de l’instruction, l’enquête évolue à huis-clos, sans aucun indice filtrant quant aux pièces manquantes ou à l’origine du blocage. « Personne ne sait ce qui prend autant de temps », souligne Samaneh Moafi, directrice adjointe de recherche au centre d’analyse Forensic Architecture.
Les autorités avaient promis de boucler l’affaire en cinq jours. Cinq ans après, le mystère reste intact. Données, analyses, zones d’ombre : le point sur ce que l’on sait à ce stade.
L’hypothèse d’une attaque
Une grande partie des Libanais en est convaincue jusqu’à ce jour : l’explosion au port de Beyrouth porte la signature de Tel-Aviv. « Il aurait fallu un nombre incalculable de coïncidences pour que ce qu’il s’est passé soit un accident. Israël avait tout intérêt à exploiter la situation à l’époque - la crise et le climat interne - pour tenter d’affaiblir le Hezbollah. Un petit drone ou un agent au sol auraient suffi », affirme Firas Hatoum, ancien journaliste d’investigation pour la chaîne libanaise al-Jadeed.
Dans les heures et jours qui suivent l’explosion, l’hypothèse d’une attaque extérieure se répand comme une traînée de poudre. Des habitants rapportent avoir entendu des bruits d’avion quelques secondes avant la détonation, certains décrivant un sifflement similaire à un réacteur. La piste est reprise au sommet. Le président Michel Aoun évoque la possibilité d’un « missile » ou d’une « bombe ». Son homologue américain, Donald Trump, fait allusion - avant de se rétracter - à un « terrible attentat ».
Les regards se tournent rapidement vers Tel-Aviv. Depuis sa création en 1948, l’Etat hébreu entretient une longue histoire d’interventions militaires en territoire libanais, souvent sans égard pour les vies civiles. Israël est cette fois accusé d’avoir cherché à détruire un éventuel stock de munitions détenu par le Hezbollah. Les autorités israéliennes accusent depuis des années le parti d'utiliser le port de Beyrouth afin d’acheminer des armes en provenance d’Iran. Pour les tenants de cette hypothèse, Tel-Aviv aurait voulu se débarrasser du nitrate d'ammonium, ou de tout autre arme présente à l’intérieur du hangar, tout en essayant de dresser la population contre la milice chiite, tenue pour responsable de la présence de matière explosive au cœur de la capitale. La réaction officielle du parti, qui appuie la piste accidentelle, renforce les soupçons quant à une possible convergence d'intérêts entre Haret Hreik et Tel-Aviv afin de se dédouaner mutuellement et d’éviter toute escalade.
A l’époque, le contexte politique semble étayer cette hypothèse. La tension est à son comble entre Israël et le Hezbollah. Des échanges de frappe à la frontière sud font craindre une escalade depuis plusieurs semaines. « Nous ferons le nécessaire pour nous défendre », avait déclaré le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, à l'attention du parti chiite, quelques heures seulement avant l’explosion. L’extension spectaculaire du port de Haïfa, adossé à un projet de réseau de transport terrestre, nourrit en parallèle un autre argument : pour expliquer l’implication de Tel-Aviv, certains évoquent un plan secret visant à faire de la troisième ville israélienne le plus grand hub commercial de la région, détrônant Beyrouth.
Certains de ces arguments s’appuient sur des observations valides. Mais ils ne résistent pas à un examen plus approfondi du matériel disponible. Sur le plan factuel, la piste d’une attaque aérienne ne repose sur aucune base solide. « Techniquement, cela pourrait être possible, mais il n’existe pas d’élément prouvant que ce soit le cas », note Eliot Higgins, directeur de Bellingcat, groupe de journalistes d’investigation basé au Pays-Bas.
« Le fait que les explosions aient été précédées par un incendie permet d’exclure l’hypothèse d’un missile ou d’un engin explosif à l’origine de la détonation (...) de tels moyens auraient immédiatement engendré une explosion et non un incendie », établit un rapport d’expertise français dès 2020.
Les systèmes de surveillance locaux n’ont par ailleurs repéré aucun avion dans l’espace libanais. Certes, « il est possible que de très petits objets ne soient pas détectés par des radars », précise Ritwik Gupta, chercheur à l’université de Berkley. Mais les images satellitaires fournies par des compagnies privées, dont certaines sont disponibles en ligne, pointent vers une détonation d’origine terrestre. « Il n'y a aucune preuve visuelle, ni aucune preuve sismique, d'un premier impact précédent (l’explosion, ndlr), et les photographies semblent correspondre à une explosion au sol », note Nathaniel Raymond, directeur du Laboratoire de recherche humanitaire de l'École de santé publique de Yale.
« Un tel scénario relève de la spéculation », en conclut Eliot Higgins. Quid des sifflements d’avion entendus par les habitants avant l’explosion ? Ils correspondent au grondement des réactions chimiques à l’intérieur de l’entrepôt. Évolution rapide des ondes de pression, détonation décalée, intensification du feu : plusieurs phénomènes permettraient d’expliquer les bruits rapportés, créant ce que les experts appellent une « illusion acoustique ».

Malgré l’absence de preuves, la rumeur d’une attaque extérieure persiste en raison de l’opacité entourant certains aspects du dossier. Les spéculations ont longtemps été nourries par le débat autour de la transmission des rapports d’expertise et des images satellitaires en provenance des capitales occidentales. Les autorités locales ont eu accès aux images fournies par les compagnies privées, les autorités américaines et, selon nos sources, les autorités françaises. Mais tandis que Paris est soupçonné de filtrer des données en sa possession, Washington est accusé d’avoir fourni des images satellitaires inexploitables sur le plan de l’enquête judiciaire. Dans les faits, il est impossible de savoir quelles images ont été, ou n’ont pas été, capturées par les satellites des services de renseignement étrangers. Mais les experts estiment que la probabilité que le port de Beyrouth ait été photographié dans les minutes précédant l’explosion est très faible. « Il n’existe pas de couverture permanente d'un endroit quelconque sur terre, une ville n’apparaît qu’une fois de temps en temps », explique Ritwik Gupta. Quand bien même des images avaient été prises au bon moment et au bon endroit, rien n’indique qu’elles seraient utiles à l’enquête ni que la qualité serait suffisante. « Les images satellitaires ne vous donnent qu’une partie des réponses. Vous pouvez y repérer des véhicules, des points noirs, mais il est difficile de déterminer l’identité exacte d’un individu », explique Nathaniel Raymond.
Sans apporter de réponse, le temps écoulé a tout de même fourni une distance utile à la relecture de certaines hypothèses. De Beyrouth à Téhéran, l’Etat hébreu a depuis démontré sa capacité à frapper des cibles au sol avec une précision chirurgicale. Le degré d’infiltration dont ont fait preuve les services de renseignement israéliens à l’intérieur de la société libanaise suggère également qu’une opération au sol ne peut pas être totalement exclue. Les récentes explosions ayant eu lieu en Iran, imputées à Tel-Aviv par certaines sources officielles iraniennes, rappellent que les opérations de sabotage en territoire étranger font partie intégrante des méthodes israéliennes. Des années après les faits, l’explosion du port de Beyrouth n’a toutefois représenté aucun gain pour le port de Haïfa. Ce dernier n’a rien du mégacentre dominant le pourtour méditerranéen. « C’est devenu un port à haut risque pour les opérations de transport maritime. Bazan, la plus grande raffinerie de pétrole israélienne, y a même suspendu ses activités », note Joe Macaron, analyste politique.
La thèse accidentelle
C’est la piste mise en avant par les autorités dans les heures suivant l’explosion et celle privilégiée par les enquêteurs internationaux. Pour nombre d’experts, c’est aussi la plus probable.
Son principal argument repose sur l’analyse du contenu du matériel stocké à l’intérieur du hangar n°12 ainsi que sur les conditions d’entreposage. La présence de feux d’artifice et de matières inflammables, telles que le méthanol ou le bois, à côté du nitrate d’ammonium, faisait de l’entrepôt une bombe à retardement. « Le nitrate d'ammonium est rarement utilisé dans l’armement car il existe de bien meilleurs explosifs. Il s’agit d’un composant très stable et difficile à faire détoner. Mais conservé de manière inappropriée, entassé dans de grandes piles et soumis à une haute température et des flammes, il peut alors exploser », note Jacqueline Akhavan, professeure de chimie des explosifs à l’université de Cranfield. Les premiers rapports qui tentent d’alerter en interne quant au danger datent de 2014.
Un examen plus détaillé de la détonation renforce également la probabilité d’un accident. « En temps normal, une explosion de nitrate d'ammonium ne dégage pas de fumée toxique. La fumée rouge qui s’échappe du port de Beyrouth le 4 août 2020 indique que la réaction chimique est restée incomplète. Le nitrate n’a pas entièrement réagi. Sans quoi les dégâts auraient été bien plus importants. Cela nous prouve que la détonation était non intentionnelle, ou tout du moins très mal initiée », explique Jimmie Oxley, professeur de chimie spécialisée dans les explosifs à l’université de Rhode Island. Selon un rapport fourni par le FBI en octobre 2020, seules 552 tonnes de nitrate d'ammonium, sur les 2 750 importées en 2013, ont effectivement explosé.
Reste à savoir ce qui a allumé la mèche. « C’est la partie la plus difficile à déterminer. J'ai examiné dans ma carrière de nombreux accidents, et la question qui se pose toujours est de savoir qui a déclenché l'incendie, qui a fourni l'allumette », poursuit Jimmie Oxley.
« Aucune hypothèse ne peut être privilégiée » commence par établir le rapport d’expertise français établi à partir de prélèvements réalisés en août 2020. L’analyse des données visuelles menée par Forensic Architecture permet néanmoins, dès novembre 2020, d’écarter la piste d’un accident lié à une opération de soudage. Trois raisons à cela. Le point de départ du feu se situe d’abord à près de cinquante mètres de la zone d’intervention. Les travaux avaient pris fin plusieurs heures avant le début de l’incendie. Et les ouvriers n’avaient en tout cas pas accès à l’intérieur du bâtiment, les réparations portant sur une porte extérieure.
Une simple étincelle, un défaut électrique, une cigarette ou une allumette auraient néanmoins pu déclencher l’incendie à l’origine de la détonation. Impossible pourtant d’en savoir plus en l’absence de nouvelles données. « Pour établir l'intentionnalité de l’acte, il nous faudrait avoir accès aux rapports d’expertise conduits sur place, aux images des caméras de surveillance ou au contenu des témoignages des employés du port ou des ouvriers qui travaillaient sur le site le jour de l’explosion », note Samaneh Moafi. « Or sur tous ces points, il n’y a aucune transparence », poursuit la chercheuse.
Ce ne serait pas la première fois que les mauvaises conditions de stockage provoquent une catastrophe de grande ampleur. Soixante-dix accidents de la sorte ont été enregistrés au cours du XXe siècle. L’explosion de l’usine AZF à Toulouse le 21 septembre 2001 demeure l’un des exemples les plus marquants de l’histoire récente.
La piste d’un sabotage
Difficile pourtant d’extraire l’incident de la séquence plus large dans laquelle il s’inscrit. L’explosion a eu lieu trois jours avant le verdict qui devait être rendu par le Tribunal spécial pour le Liban dans l’affaire portant sur l’assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri et deux mois seulement après la remise d’un document officiel alertant quant aux conditions déplorables de stockage. Si le nitrate d'ammonium prenait feu, cela causerait « une énorme explosion avec des conséquences catastrophiques sur le port de Beyrouth », établit le capitaine Joseph Naddaf dans un rapport daté du 1er juin 2020. Ce dernier a été remis à la direction générale de la Sécurité de l’Etat, relevant du Conseil supérieur de défense, lui-même présidé par le président de l'époque, Michel Aoun. En réponse, le procureur de la République Ghassan Oueidate ordonne des travaux de sécurisation du hangar n°12. Après avoir été ignorée pendant des années, la menace commençait tout juste à être prise au sérieux par les autorités. C’est dans ce contexte trouble qu’a lieu la double explosion.
D’autres évènements contribuent à entretenir le doute quant à la piste accidentelle. Parmi eux, les pressions politiques en lien avec l’enquête judiciaire et les verrous institutionnels maintenus par la classe dirigeante afin de ralentir le processus. Les disparitions de personnalités disposant d’informations sensibles sur le dossier - dont notamment le colonel Joseph Skaff, mort dans des conditions suspectes en 2017 après avoir alerté quant au danger du nitrate d'ammonium, Mounir Abou Rjeily, colonel à la retraite assassiné à Kartaba le 2 décembre 2020, ou encore Lokman Slim, activiste critique du Hezbollah retrouvé mort, abattu dans sa voiture le 4 février 2021 - ne peuvent pas être exclues de l’analyse.
Mis bout à bout, ces éléments dessinent un faisceau de suspicions. Mais ils ne fournissent aucune réponse. Le Hezbollah, ou un autre acteur, avait-il intérêt à faire disparaître le nitrate d'ammonium ? Était-il possible de déplacer la cargaison sans éveiller les soupçons ? Pouvait-on ignorer les risques mortels d’un incendie pour la population civile ? Des zones d’ombre planent par ailleurs sur la présence, ou non, de caméras de surveillance au port : étaient-elles actives ? Qui a eu accès aux images ? Différentes accusations, qui n’ont pas pu être vérifiées, circulent quant au fait que les séquences aient été volées ou supprimées afin de dissimuler certaines informations. Sur ce point, personne ne semble aujourd’hui capable de se prononcer.
Cinq ans après, les Libanais se retrouvent face à eux-mêmes, avec les mêmes interrogations. La mémoire du port reste en suspens. En attente d’un élément nouveau : une image, un témoignage, un rapport… quelque chose qui débloque l’ensemble. Et reintroduit un peu de sens là où il n'y en a plus.




Trump juge « totalement inacceptable » la réponse de l'Iran pour mettre fin à la guerre
…si Hezbollah, le 7 octobre 2023, après l’horrible attaque du Hamas contre Israël, au lieu d‘ouvrir un „front de soutien“, avait posé un geste équivalent à celui de Tel Aviv (p.e. projeter le drapeau israélien sur la résidence de Hassan Nasrallah), nous n‘en serions pas là aujourd‘hui :-)
13 h 02, le 06 août 2025