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Naître - Lorient-Le Siecle

Salah Stétié, les vaches, le train et… 100 ans de littérature libanaise

Le samedi 29 octobre 1960, le poète, essayiste et figure de proue de la littérature francophone annonce la naissance du premier numéro de « L’Orient Littéraire – Lettres, arts, sciences au Liban et dans le monde », dont il assume la rédaction en chef. Séquence souvenirs.

Salah Stétié, les vaches, le train et… 100 ans de littérature libanaise

Salah Stétié, Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 1995, a longtemps côtoyé « L’Orient ». Photo DR

Dans cette rubrique qui met en lumière les plumes littéraires qui ont côtoyé L’Orient-Le Jour au fil de son siècle de vie, nous nous intéressons, pour ce premier épisode, au poète, essayiste, critique d’art et figure de proue de la littérature francophone Salah Stétié. Il fait certainement partie des plumes les plus illustres de la team L’Orient. Dans nos archives, sa signature apparaît en 1949. Dans les locaux de la rue Trablos, à Beyrouth, il glisse entre les bureaux, silhouette élégante et yeux inquisiteurs. L’esprit de camaraderie bien ancré avec des collègues de la page culturelle qui se nomment Saïd Akl, Fouad Efrem Boustany, Alexis Boutros, Charles Corm, Georges Cyr, Ahmad Makki, Georges Schéhadé ou encore Maurice Sacre. Majorité absolue masculine, en effet : autres temps, autres mœurs…

Rentré de Paris en 1955 après être passé par l’École pratique des hautes études auprès de Louis Massignon, ainsi que dans l’équipe des Lettres nouvelles de Maurice Nadeau et Maurice Saillet, il tirait une fierté non dissimulée de ses amitiés françaises. Oui, il a connu René Char et Yves Bonnefoy. Il a rencontré André Masson et Nicolas de Staël au salon de Suzanne Tézenas, puis le sculpteur César et les peintres Zao Wou-ki, Pierre Alechinsky, Antoni Tapies, Roger-Edgar Gillet ou Rachid Koraïchi. À Beyrouth, il enseigne à l’Académie libanaise des beaux-arts et entame une collaboration régulière avec le quotidien L’Orient.

Son style rigoureux, poète, forcément, mais aussi ironique parfois et qui sait se draper de légèreté quand il le faut détonne parfois entre les écrits plutôt précieux. Il apporte une réflexion bien affirmée, bien recherchée. Un mélange étonnant d’analyse et de rêverie.

« Y a-t-il une place pour un hebdomadaire littéraire à Beyrouth ? Il faut croire que oui, ce journal s’est fait en quelque sorte malgré nous », écrivait-il ce samedi 29 octobre 1960.

« Dans le Liban d’il y a trente ans, qui ne comptait peut-être pas 300 bacheliers, cette entreprise eut été pour le moins hasardeuse », ajoutait Stétié. C’était l’époque héroïque où la publication, dans L’Orient quotidien, d’une seule page avant-gardiste présentée par Georges Naccache et Antoine Mourani provoquait un véritable scandale. Certains lecteurs allèrent même jusqu’à se désabonner pour protester contre cette phrase mise en épigraphe et jugée trop « surréaliste » : « Les vaches ayant cessé de regarder passer le train, c’est le moment précis où se produit le déraillement. » On en a vu d’autres depuis...

Quoi qu’il en soit, c’est en ces termes que Stétié annonçait le premier numéro de L’Orient Littéraire et Culturel (Lettres, arts, sciences au Liban et dans le monde).

« Une prodigieuse expansion culturelle a fait du Beyrouth de 1960 le grand centre non seulement du Proche-Orient, mais de tout l’Est méditerranéen », indique Stétié en énumérant : « Beyrouth a trois universités, un Salon annuel de peinture, une dizaine de galeries, cinq ou six salles de concert, un festival international de théâtre de musique et de folklore (le Festival de Baalbeck, NDLR), son village d’art, Rachana ; son théâtre inauguré en 1959 par une tournée de la Comédie-Française, et où l’on promet pour 1961 Sartre et Sagan. Puis Ionesco, Schéhadé... C’est pour arriver à refléter toute cette activité si abondante et si diverse, que nous avons dû développer chaque jour davantage nos rubriques des lettres et des arts pour arriver finalement à la publication autonome que voici », écrit le journaliste esthète.

La une du premier numéro du supplément « L’Orient Littéraire » datée du samedi 29 octobre 1960. Photo d’archives L’OLJ

Il en est le rédacteur en chef, et Marcel Khalil en est le secrétaire de rédaction.

Lors d’un entretien avec L’Orient Littéraire (nouveau format) en 2006, Salah Stétié revenait sur ce qu’il a qualifié de grande aventure : « C’était un journal complet, qui comptait parfois 18 pages. C’était l’époque où le Liban se trouvait à son apogée politique, culturelle et économique. Il y avait alors nombre d’écrivains et de peintres novateurs ; on assistait à l’essor du théâtre, au début du roman et à l’éclosion de la nouvelle poésie arabe... C’était passionnant ! Georges Naccache, qui était un immense journaliste, et moi-même qui étais son collaborateur avons alors jugé que le moment était venu de créer un supplément à L’Orient dont la vocation serait à la fois culturelle et littéraire. L’Orient Littéraire avait une vingtaine de correspondants dans le monde : au Canada (Naïm Kattan, un être remarquable, journaliste et romancier), à Paris (Chérif Khaznadar), en Syrie, en Égypte... Il proposait des chroniques dans toutes les disciplines, y compris la peinture et la musique. Ayant été nommé en 1961 conseiller culturel du Liban en Europe occidentale, j’ai dû malheureusement abandonner mes fonctions de rédacteur en chef du supplément. Le journal a peu à peu décliné et a finalement été supprimé. »

Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 1995, le poète, diplomate, penseur, traducteur et critique littéraire né à Beyrouth, le 28 septembre 1929, dans une famille de la grande bourgeoisie sunnite, est mort le 19 mai 2020 au Chesnay-Rocquencourt (Yvelines). Il était âgé de 90 ans. Il repose, selon son souhait, à quelques pas de la tombe de Blaise Cendrars, au Tremblay-sur-Mauldre, également dans les Yvelines. 

Un siècle d’écrits

En traquant les articles de Salah Stétié dans L’Orient, nous sommes tombés sur une brillante étude intitulée « La littérature libanaise a cent ans » où notre collaborateur trace, avec force précisions, « l’évolution de notre littérature des origines à nos jours », c’est-à-dire jusqu’en septembre 1956, date de sa parution.

Une page du numéro du 4 septembre 1956 de la section « Littéraire et artistique » de « L’Orient ». Photo d’archives L’OLJ

Voici quelques extraits de l’introduction et de la partie concernant la littérature d’expression française.

« Si le Liban a tant tardé à se réaliser sur le plan de l’esprit, j’en accuse au premier chef son ciel trop pur, ses montagnes trop bleues. Il faut pour que le chant naisse une pauvreté que rend ici impossible le prodigieux luxe de la nature.

« La poésie vient toujours combler la forme d’un vide. Elle est l’absence passée aux couleurs de la présence. Cerné par l’excessive couleur réelle, l’esprit paresseusement se relâche.

« Ici la mer et le ciel et le soleil, la montagne de rocs couverte de pins, composent un paysage d’une telle violence de beauté qu’elle coupe le souffle, empêche la parole spirituelle...

« C’est, en effet, une toute jeune littérature que la nôtre. Elle n’a que cent ans. Elle est née en arabe, entre 1850 et 1860, et fut à l’origine de ce qu’on nomme la Nahda, la Renaissance, dont l’effet se poursuit jusqu’à nos jours.

« Renaissance des lettres et de l’inquiétude intellectuelle non seulement au Liban, mais dans tous les pays arabes. Avant, ce sont les longs siècles obscurs de la domination ottomane, où rien ne naît, où ce qui existe déjà s’étiole ou durcit. L’énervement provoqué par un régime politique autoritaire, instable, vexatoire, empêche le recueillement, détourne les esprits des recherches profondes et désintéressées.

« L’arabe est relativement chez nous un nouveau venu.

« Jusqu’au XVIIIe siècle, la langue parlée dans la montagne, c’est le syriaque, la langue écrite – uniquement par les clercs et les moines – le grec. Petites gens et pieux érudits ne nous ont pas laissé d’œuvres littéraires : peut-être seulement, qui restent à découvrir sous la poussière des bibliothèques conventuelles, quelques recueils de méditations mystiques. Le premier texte arabe connu au Liban date de 1720. C’est un acte de vente, signé, à Deir Tamich, par un obscur émir Moussa… »

Une littérature ouverte sur l’Occident

« Si jeune qu’elle soit, notre littérature est déjà fort riche. Elle présente cette singularité probablement unique dans l’histoire de n’être pas écrite en une seule langue mais en trois : arabe, français, anglais. Sans doute l’arabe reste-t-il la langue de base. Mais même les œuvres écrites en arabe n’ont provoqué de si puissantes répercussions dans les milieux cultivés du siècle dernier que parce qu’elles tentaient d’adapter aux formes orientales les modes de penser de l’Occident… 

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« Lors de la fondation à Beyrouth de la première revue de langue française La Revue Phénicienne, un groupe de jeunes poètes liés d’amitié se forme. Citons Charles Corm, auteur de la Montagne inspirée, et Hector Khlat, auteur de Le Cèdre et les Lys, qui tous deux chantent symboliquement l’amitié du Liban et de la France ; Élie Tyan poète, dans le Château merveilleux du règne spirituel et intime ; Michel Chiha (1891-1954), chantre de La Maison des champs, mais surtout pendant 20 ans vigoureux éditorialiste du Jour.

« La Fille d’Allah, Le Poison de la solitude, al-Ghariba, Gofril le Mage, la liste des romans de Farjallah Haïk est déjà longue. Cet écrivain qui obtint en 1949 le prix Rivarol, pour Abou Nassif, appartient, dit-il lui-même, « à une génération pour laquelle la France a été et demeure une sorte de superpatrie. Et qui, très tôt, a appris que la France, partagée entre la foi et la raison, est la conscience de l’Europe… ».

Georges Schéhadé

« Mais c’est surtout avec Georges Schéhadé que la littérature libanaise va briser les limites trop étroites de la scène nationale et rayonner au loin. Ce poète qui, à 20 ans, était publié par St John Perse dans Commerce, que Paul Éluard devait plus tard saluer comme le premier de sa génération, est aujourd’hui aussi bien revendiqué par la littérature française que par la nôtre.

« Et pour finir, comment ne pas évoquer, dans l’ombre de Georges Schéhadé, mon pauvre ami Fouad Gabriel Naffah, qui écrivit dans une langue à la fois rocailleuse et souple, quelques-uns des plus beaux poèmes de la poésie française contemporaine ? Fouad Naffah que la poésie devait séduire dangereusement, comme le fit de Nerval. À cause de lui, qui est encore presque inconnu et n’a que peu écrit, à cause de Georges Schéhadé qui est célèbre, la poésie a aujourd’hui chez nous une patrie d’élection. À cause d’eux, la parole vivante continue d’animer les apparences éternelles de ce Liban de Bible. » 


Dans cette rubrique qui met en lumière les plumes littéraires qui ont côtoyé L’Orient-Le Jour au fil de son siècle de vie, nous nous intéressons, pour ce premier épisode, au poète, essayiste, critique d’art et figure de proue de la littérature francophone Salah Stétié. Il fait certainement partie des plumes les plus illustres de la team L’Orient. Dans nos archives, sa signature...
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