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Naître - GRAND ANGLE

Il était une fois un journal arabe en français

Éveil d’une presse arabe multicolore, nationalismes, prospérité et facilités d’investissement… Balade à l’aube d’une modernité vertigineuse.

Il était une fois un journal arabe en français

Les anciens locaux de « L'Orient », rue de Tripoli, dans le centre-ville de Beyrouth. Archives OLJ

La légende veut que tout soit parti d’un pari. « Et si on fondait un journal ? » Comme un défi lancé à son ami Gabriel Khabbaz, Georges Naccache se serait jeté dans l’aventure au détour d’un bavardage. La vingtaine tout juste entamée, désargentés, les deux hommes se seraient laissés portés par le feu de la passion. « Il y fallut une imprimerie de fortune, prêtée par les pères capucins, des différends familiaux, une ivresse d’écrire pour être imprimé sur du papier, et l’élan politique qui se confondait avec la naissance d’un pays », écrit Amal Naccache, fille unique du cofondateur de L’Orient, en préface du recueil Les Faits du jour. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, un nouveau quotidien, libanais et francophone, prenait racine à Beyrouth. Nous sommes en 1924. Un jeune ingénieur s'autorise à rêver. L’Orient est né.

Pourquoi, comment ? C’est plus difficile à dire. Les témoins de l’époque ont tiré leur révérence. Le temps a passé. Le récit s’est figé dans un espace-temps à jamais englouti. Il appartient désormais à la mythologie des débuts. Ces naissances romanesques auxquelles on ne touche pas et qui, parfois, balayent le reste de l’histoire. D’autant que le contexte n’aide pas. Tout un pan de nos archives a disparu dans les limbes de l’histoire. Les écrits de l’année 1924, comme les premières traces de la vie du journal, se sont volatilisés au gré des déménagements, des guerres et de l’incurie d’une société qui, trop souvent, n’aime pas s’encombrer du passé. L’Orient était né. Mais pourquoi à Beyrouth, et pourquoi à ce moment ? Notre préhistoire nous échappait. Il fallait chercher ailleurs les réponses à nos questions.

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Nous les avons trouvées, au moins en partie, dans la plus grande histoire : celle d’une lente gestation à l’intérieur du corps arabe, libanais et beyrouthin. Produit d’un siècle de bouleversements, le journal de 1924 est enfant de la renaissance arabe autant qu’il est celui de l’hégémonie européenne. Les failles de nos mémoires individuelles sont ainsi comblées par le récit moins lyrique, plus politique, de l’environnement dans lequel L’Orient voit le jour. Pétri de contradictions, traversé des mêmes ambivalences qui travaillent la plupart des sociétés post-coloniales, L’Orient nous informe sur l’époque autant que l’époque nous informe sur L’Orient.

Gutenberg, les Ottomans et l’imprimerie

Au commencement étaient des lettres de plomb. Impossible d’apprécier le vent de nouveauté qu’incarne la presse arabe à l’aube du XXe siècle sans situer l’épicentre du phénomène : l’invention, puis l’importation en milieux arabes, du caractère mobile d’imprimerie typographique. À Mayence, au cœur du Saint Empire romain germanique, Johannes Gutenberg conçoit au milieu du XVe siècle une technologie révolutionnaire qui permet la propagation des idées à un rythme inédit. Grâce à un alliage à base de plomb, d’étain et d’antimoine, Gutenberg et ses apprentis achèvent en 1450 la mise au point de la presse, mettant fin à l’hégémonie du manuscrit en Occident. Cette nouvelle rapidité de circulation de l’information provoque un tsunami. « Des millions de livres sont rapidement imprimés à travers le continent, entraînant l’alphabétisation des masses, la modernisation des sociétés, la réforme protestante et plus tard le déclin de l’Église », explique Ahmad el-Chamsy, professeur à l’université de Chicago. L’industrie médiatique, telle qu’elle prend forme en Europe dans les années qui suivent, découle de ce séisme.

Au même moment, de l’autre côté de la Méditerranée, les prises de Constantinople (1453) puis d’Alep (1516) et du Caire (1517) par les Turcs inaugurent la nouvelle ère ottomane. En terre arabo-musulmane, la technologie mise au point par Gutenberg n’intéresse que quelques rares esprits. Il existe bien des textes imprimés en arabe, notamment en Égypte ou en Irak, dès le Xe siècle. Mais la méthode utilisée, non mobile, est bien plus lourde et lente que celle inventée en Europe. D’un bout à l’autre de l’empire, la plupart des sujets restent attachés à la culture du livre fait main. D’autant que les autorités interdisent l’usage de cette presse perçue comme inutile. De l’Euphrate au Sahara, comme ailleurs dans le monde non occidental, la greffe est majoritairement rejetée.

Des reproductions d'anciens manuscrits arabes au stand de la Biblioteca Alexandrina, en Égypte, lors de la Foire du livre de Francfort, le 6 octobre 2004. John Macdougall/AFP

Il faudra attendre près de trois cent ans pour que la presse moderne ait officiellement droit de cité dans le monde ottoman. En 1727, un décret impérial lève l'interdit. « Le sultan Ahmet III lance alors un projet d’utilité publique afin d’imprimer des textes utiles à la création de sujets “éduqués” et “modernes”. Mais l'entreprise échoue, ne suscitant pas l'intérêt des masses populaires », indique Mariam el-Ashmawy, doctorante en études arabes à la Freie Universität de Berlin et chercheuse associée à l’Institut Fiker. Un siècle supplémentaire sera nécessaire pour que la méthode soit apprivoisée par une partie des élites locales. « L'intérêt pour les médias imprimés se développe d’abord chez les chrétiens maronites, les érudits musulmans, et les intellectuels issus des systèmes d’éducation modernes qui y voient un moyen rapide de faire circuler leurs intérêts, leurs pensées et leurs griefs politiques », poursuit Mariam el-Ashmawy.

Nahda

Dans les cercles intellectuels de la région, l’imprimé devient une plate-forme : il est utilisé comme outil de lutte contre le colonialisme occidental et la mainmise turque. Un bouleversement culturel et politique est en devenir. Il prendra le nom de Nahda (renaissance). Après des siècles de domination ottomane, les élites arabes réclament leur place dans l’histoire. Les nahdaouis se font les porte-voix de cette conscience émergente, plurielle, à la fois religieuse et laïque, arabe et nationale. C’est l’heure des débats enflammés, des introspections et des remises en question. Des périodiques comme al-Hilal, dirigé par le célèbre Gergi Zeidan, el-Muqtataf, ou bien encore al-Manar, emmené par Rachid Rida, créent une communauté d’écrivains et de lecteurs. « Ils permettent l'échange d'opinions et la circulation des connaissances – dans tous les périodiques une section était réservée aux réponses aux questions des lecteurs », indique Mariam el-Ashmawy.

De Beyrouth à Jaffa en passant par Alexandrie, les sujets-citoyens de l’empire ont conscience d’appartenir à un même ensemble. Au contact de la modernité politique occidentale, de nouveaux concepts affleurent. La pensée s’émancipe. La popularité des récits historiques de Gergi Zeidan, né à Beyrouth en 1861, atteste d’un engouement pour l’âge d’or de l’histoire arabe, ainsi mise en récit de manière ludique et accessible. Les écrivains s’essaient à de nouveaux genres littéraires, comme le roman, le théâtre ou l’autobiographie. La langue arabe est remise au goût du jour. Modernisée et simplifiée, elle a désormais la main haute dans les sphères mondaines, devenant, aussi, une langue de prestige. Des bibliothèques, des salles de lecture et des cafés ouvrent leur porte. « Il y a un véritable appétit pour la chose écrite », analyse Ahmad el-Chamy.

Une imprimerie clandestine à Bersheeba, en Palestine, en 1916. Collection Khalil Raad, Institute for Palestine Studies, Beirut. Wikicommons

La ville du Caire, parce qu'elle jouit d’un climat relativement plus libéral que les autres, devient la nouvelle capitale des lettres arabes. La première imprimerie de la région à caractères mobiles y est installée en 1820 tandis que le premier périodique, el-Waqa’i el-masriya (Les Évènements d’Égypte), y voit le jour en 1828. Pionnière en matière technologique et centre névralgique de la vie culturelle, on y vient des quatre coins de l’empire afin d’inscrire ses idées noir sur blanc. C’est en Égypte également que, quelques années plus tard, de futurs ténors de la presse libanaise, comme Gebran Tuéni ou Georges Naccache, font leurs armes, avant de rentrer au pays.

L’individu-citoyen

Si les plus favorisés s’approprient rapidement l’imprimé, seule l’émergence de structures étatiques modernes permet une démocratisation de l’outil, grâce notamment aux réformes éducatives. « En Égypte, la première presse d’imprimerie est développée par Mehemet Ali (gouverneur d’Égypte de 1805 à 1849, NDLR) afin de publier des manuels scolaires », poursuit Ahmad el-Shamy. Dans les écoles ou les administrations, les curriculums, manuels, gazettes et autres imprimés permettent de diffuser la parole publique. Le premier journal arabe de la région, el-Waqa’i el-masriya, est ainsi un bulletin officiel destiné aux fonctionnaires. D’Istanbul à Alger, l’autorité, qu’elle soit impériale ou coloniale, tente de centraliser l’information afin de la contrôler. À Beyrouth, aux lendemains des massacres du Mont-Liban entre druzes et maronites, le journal Hadiqat al-Akhbar, fondé par Khalil el-Khouri en 1858, est « chargé par l’État ottoman, dont il recevait des subventions, de calmer les esprits » (La presse arabe, Élias Hanna Élias, Maisonneuve & Larose, 1993). Aux origines, la presse est l’instrument du pouvoir.

L’opinion publique arabe naissante a désormais besoin d’espaces libres où exister. Elle les trouvera à travers l’essor d’une presse indépendante.

Tout au long du XIXe siècle, des évolutions politiques préparent néanmoins l’essor d’un autre type d’information, indépendante, de masse, menée par des entrepreneurs privés. À Istanbul, les déboires militaires et politiques de la Sublime Porte poussent à une profonde remise en question. À bout de souffle, menacé en son cœur par des forces nationalistes centrifuges, l’empire est ébranlé par des crises de plus en plus fréquentes. Acculé, il mise sa survie sur une série de réformes censées renforcer l’autorité de l’État. À partir de 1838, les tanzimats introduisent des concepts extraits de la modernité politique occidentale comme le droit civil, l’enseignement laïc ou l’idéal égalitaire. Elles concèdent des espaces de liberté, redéfinissent le rapport au pouvoir et créent un nouvel « individu ottoman » : d’un statut de sujet du sultan, ce dernier passe à celui de citoyen dans un quasi État.

Cette conscience citoyenne bouleverse la donne : l’opinion publique arabe naissante a désormais besoin d’espaces libres où exister. Elle les trouvera à travers l’essor d’une presse indépendante, d’abord emmenée par des familles libanaises et syriennes émigrées qui jouent un rôle pionnier. C’est le cas des frères Takla, qui fondent al-Ahram en 1875 en Égypte, ou bien des frères Farjallah et Arthur Nemmour, qui créent Lissan al-Maghrib en 1907 au Maroc. La fin de la censure ottomane, avec la révolution des Jeunes Turcs, en 1908, accélère encore davantage cette fermentation. Entre 1907 et 1909, le nombre de périodiques passe de 120 à 730 pour l’ensemble de l’Empire ottoman. Littérature, presse, politique et investissements privés se confondent au-delà des frontières administratives imposées par les puissances tutélaires.

La première édition du journal égyptien « al-Ahram » (les Pyramides), datée du 2 janvier 1876. Archives AFP

Beyrouth

Si Beyrouth occupe une place de choix au milieu de toute cette effervescence, c’est grâce à la politique volontariste des Français qui, depuis le XIXe siècle, souhaitent concurrencer l’influence britannique dans la région. Le développement express de la ville – avec notamment la construction de l’axe Beyrouth-Damas (1857), du port (1887), puis son nouveau statut de capitale administrative du wilayet (1888) – en fait le centre économique, politique et culturel du littoral. L’essor d’une classe bourgeoise se spécialisant dans le commerce et la finance crée un climat propice aux investissements. Longtemps atrophiée au profit d’autres métropoles comme Tripoli ou Haïfa, Beyrouth tient sa revanche. Le surinvestissement français en fait une ville prospère, aménagée selon les critères de la modernité, desservie par un chemin de fer et dotée de lignes téléphoniques et d’un centre de communication la liant à Paris et New York. Elle « devient le nœud des communications pour tous les pays de la région », résume l’ancien journaliste assassiné Samir Kassir (Une histoire de Beyrouth, Perrin, 2003).

Les conditions sont réunies pour en faire la deuxième capitale des lettres arabes, après le Caire. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la parution de nouveaux titres atteint « un rythme presque annuel », précise Samir Kassir. La création d’al-Ahrar et de L’Orient en 1924, puis plus tard d’al-Ahd el-Jadid (1925), d’al-Charq (1926), d’al-Doustour (1927), d’al-Nida' (1930), du Nahar (1933), du Jour (1934), et bien d’autres, reflète l’excellente santé du secteur qui joue pleinement son rôle de contre-pouvoir face notamment aux autorités mandataires qui n'hésitent pas à recourir à la censure à partir de 1920.

Le port de Beyrouth à la fin du XIXème siècle. Source : Wikicommons

Avec l’arrivée des missions étrangères, suite aux capitulations du XVIe siècle entre François 1er et Soliman le Magnifique, puis l’adoption du français comme langue du quotidien par une partie des Libanais, majoritairement chrétiens, le paysage médiatique national est dès l’origine coloré d’un certain cosmopolitisme dont se gargarise les notabilités locales. Cette réalité polyglotte est pourtant loin d’être une exclusivité libanaise. Elle reflète la diversité du tissu social régional et la multiplicité des courants issus de la Nahda, dont l’arabe n’est pas la seule langue. « La presse arabe est aussi utilisée par un ensemble disparate de migrants, commerçants, pèlerins, étudiants et enseignants qui se déplacent », précise Mariam el-Ashmawy. Parce que la présence de ces communautés crée des besoins divers, l’imprimerie arabe s’illustre tout aussi bien en français et en anglais, qu’en allemand, en arménien, en turc, en grec, en italien, en urdu ou en persan... Au Caire notamment, on compte en 1937 autour de 200 périodiques en langue arabe et 65 en langue étrangère, dont 45 en français.

Si spécificité libanaise il y a, elle réside en revanche sur le plan du message politique. Au Mont-Liban et dans les villes du littoral, l’éveil national prend une forme particulière pour au moins une partie de la population. Aux yeux des chrétiens notamment, l’émancipation de la tutelle ottomane doit passer par un divorce avec la nation arabe. Pour les intellectuels acquis à la cause du libanisme, dont font partie les pères fondateurs de L’Orient, le cœur de l’identité libanaise se différencie du reste de la nation arabe. L’islam libanais, sunnite, est dès le départ mal à l’aise avec ce projet qu’il finira vaille que vaille par accepter. Avec l’aide de la France, le projet national libanais obtiendra une première grande victoire politique avec la proclamation par le général Gouraud du Grand Liban, le 20 septembre 1920, à la Résidence des Pins. De langue européenne mais ancré dans un Machrek arabe, L’Orient de 1924 est le produit de cette histoire ottomane, arabe, libanaise, française et beyrouthine. Tout, de sa maîtrise technique à ses sujets de prédilection, puise dans ce XIXe siècle aux milles transformations. 

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La légende veut que tout soit parti d’un pari. « Et si on fondait un journal ? » Comme un défi lancé à son ami Gabriel Khabbaz, Georges Naccache se serait jeté dans l’aventure au détour d’un bavardage. La vingtaine tout juste entamée, désargentés, les deux hommes se seraient laissés portés par le feu de la passion. « Il y fallut une imprimerie de fortune, prêtée par les...

commentaires (2)

Excellente rétrospective bien développée et historiquement nécessaire.

Saade Joe

11 h 01, le 08 mars 2024

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Commentaires (2)

  • Excellente rétrospective bien développée et historiquement nécessaire.

    Saade Joe

    11 h 01, le 08 mars 2024

  • Bel article, intéressant Merci

    Jacques Dupé

    15 h 38, le 06 mars 2024

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