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Lifestyle - La carte du tendre

État de siège

État de siège

La mer en furie face à Minet el-Hosn, circa 1950. Collection Fadi Maassarani

La mer s’est soulevée comme si un monstre marin se dirigeait droit sur la côte. Quelques secondes plus tard, mue par une énergie phénoménale, la vague s’est fracassée sur ce qui semble être une ruine. Le photographe devait attendre ce moment avec anxiété : un peu plus de force et il était lui-même aspergé ou pire, emporté par les flots. L’explosion sourde a éjecté l’écume à plusieurs mètres de hauteur dans une éclaboussure surhumaine. Dans ces moments où Neptune part à l’assaut de la ville, s’exhale une haleine humide composée de putréfaction, de sel et d’iode, et cette poussière d’eau se répand dans les vieux quartiers pour se mêler à celle des hommes. Un profane pourrait croire qu’une tempête se déchaîne ; en réalité, le vent a tourné au Nord, l’instabilité s’étiole et demain il fera beau, sec et frais. Ainsi se rythment nos hivers de pacotille, trois jours comme ci, trois jours comme ça ; ainsi se rythment nos vies de Libanais et c’est ce qui permet de nous faire passer pour des résilients quand nous sommes simplement impuissants face à l’inqualifiable. Le ciel bleu a permis au soleil de percer et c’est ce qui fait toute la force de cette image : la déflagration s’est transformée en neige d’un blanc éthéré qui se mêle aux nuages. Il en résulte un bel hommage argentique aux éléments quand ils font mine de s’en prendre à nous. Dans un pays réputé pour la douceur de sa nature, on reste incrédule lorsque celle-ci décide de nous remettre à notre place. Où sont donc les matins d’été à la montagne où la vie semble suspendue à un reste de rosée ? Comme son peuple, comme vous, comme moi, le Liban est capable de coups de sang aussi violents qu’inattendus. Ne cherchez pas à comprendre : c’est à prendre ou à laisser, et ceux qui ont choisi de laisser sont trois fois plus nombreux que les autres. Beyrouth, avec ses falaises et ses corniches, est un site idéal pour admirer les éléments quand ils se réveillent. Nez protubérant d’un pays au profil étrusque à l’envers, la ville s’avance imprudemment dans la mer, et par gros grain, elle devient un paquebot cerné par la houle. Dans ces moments-là, ses passagers ne peuvent qu’observer avec terreur et fascination le déchaînement des flots contre le bastingage.

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Nous sommes ici à Minet el-Hosn et d’aucuns auront reconnu, à l’arrière-plan, l’hôtel Saint-Georges qui n’est plus aujourd’hui qu’un vaisseau fantôme. Il a été inauguré en 1934 avec trois étages et les deux étages supplémentaires ont été achevés vers la fin des années 1940. La baie s’est ensuite dotée d’autres grands hôtels et d’une corniche, ce qui permet de dater les vues de l’endroit. La corniche n’existe pas encore ici mais on aperçoit le Palm Beach : nous sommes probablement au début des années 1950.

Un massacre

Mais cette ruine sur laquelle s’écrase la mer, qu’est-elle ? Les vues de ce lieu au début du siècle donnent la réponse : jusque dans les années 1930, il y avait là des habitations construites les pieds dans l’eau, sur des récifs à fleur d’eau. Il y avait aussi des restaurants et des plages sur pilotis, comme ceux que l’on retrouvait un peu plus loin à Zeitouné et à Medawar. Et si autant d’établissements et d’habitations, mais aussi le port lui-même, ont choisi de se développer sur cette côte nord de Beyrouth d’où la vue porte jusqu’à Byblos, c’est en raison de leur position à l’écart des vents du large, réputés dévastateurs. Située « sous le vent », cette côte a offert une protection à ses habitants et c’est de là que s’est développée la ville, comme une tache d’huile. La mer a ses caprices que la raison ignore : de temps en temps, poussée par un vent du Nord particulièrement irascible ou plus rarement par un tsunami, la mer s’en prend au cœur de Beyrouth. Dans cette photographie, elle est émouvante, notre ville en état de siège ; ces ruines qui résistent encore aux éléments malgré leur délabrement et alors qu’elles ont été construites à une époque où le ciment n’existait pas forcent l’admiration. Et l’on se demande comment elles tiennent encore le coup, oubliant qu’elles sont un peu à notre image. Quelques années après cette photo, les pouvoirs publics vont perpétrer un massacre en règle de la baie de Minet el-Hosn : ils vont remblayer la côte et créer une voie rapide permettant d’élargir la chaussée en face des grands hôtels. Le Saint-Georges va lui aussi bétonner les rochers sur lesquels il s’est construit en y installant des jetées et une piscine. Et aujourd’hui, ce n’est plus une route mais une autoroute qui a achevé de défigurer la baie dans ce qui est une insulte aux règles les plus élémentaires d’urbanisme. Désormais livrée aux intérêts du fric, Minet el-Hosn a perdu jusqu’à son nom, remplacé par un avatar privatisé de la défunte baie de Zeitouné.

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À quoi sert-il de se plaindre quand le mal est fait ? Peut-être à se forcer à ne pas oublier. Ne pas oublier que la côte naturelle de Beyrouth était d’une beauté aussi tourmentée que l’histoire de cette ville. Ne pas oublier cette baie de pêcheurs qui était un petit havre pictural et photogénique. Ne pas oublier que c’est ici que débarqua en 1860 le contingent français envoyé par Napoléon III pour mettre un terme aux massacres dans la Montagne. Ne pas oublier les hôtels prestigieux qui ont fait l’âge d’or de Beyrouth, le Phoenicia, l’Alcazar, l’Excelsior, le Palm Beach, le Saint-Georges. Aujourd’hui, Beyrouth n’est plus en état de siège : c’est désormais elle, Gargantua jamais rassasié, qui assiège une mer réduite à une étendue où l’on jette détritus et eaux usées et qu’il faut absolument rentabiliser pour remplir des poches criminelles.

Merci à Fadi Maassarani pour ce petit bijou tiré de sa collection et à Camille Tarazi pour ses recherches sur Minet el-Hosn et l’hôtel Alcazar qui a appartenu à sa famille.

*Toutes les deux semaines, Georges Boustany vous emmène visiter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.


La mer s’est soulevée comme si un monstre marin se dirigeait droit sur la côte. Quelques secondes plus tard, mue par une énergie phénoménale, la vague s’est fracassée sur ce qui semble être une ruine. Le photographe devait attendre ce moment avec anxiété : un peu plus de force et il était lui-même aspergé ou pire, emporté par les flots. L’explosion sourde a éjecté...

commentaires (1)

Belle photo. Je me demande pourtant a quoi servaient les habitations la-bas. Normallement on ne va pas habiter dans un endroit comme ca ... Peut-etre c'etait des constructions pour le port dans le 19ieme siecle. Une autre possibilite peut-etre des constructions comme a Saida (chateau de la mer) qu'on avait construit dans la mer pour mieux se defendre.

Stes David

12 h 57, le 28 novembre 2020

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Commentaires (1)

  • Belle photo. Je me demande pourtant a quoi servaient les habitations la-bas. Normallement on ne va pas habiter dans un endroit comme ca ... Peut-etre c'etait des constructions pour le port dans le 19ieme siecle. Une autre possibilite peut-etre des constructions comme a Saida (chateau de la mer) qu'on avait construit dans la mer pour mieux se defendre.

    Stes David

    12 h 57, le 28 novembre 2020

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