Rechercher
Rechercher

La carte du tendre

Embarquement pour Marseille

Embarquement pour Marseille

Un hydravion d’Air France stationné à Tripoli vers 1936. Collection Georges Boustany

Le cœur bat à tout rompre, et pas seulement parce qu’il s’agit de prendre l’avion pour la première fois. Oh, bien sûr, un baptême de l’air, quand on peut se le payer, ça vous marque à vie. Mais il y a autre chose qui vous turlupine : l’angoisse face à ce monstre avec ses flotteurs, ses ailes immenses et ses quatre hélices bizarrement posées en vis-à-vis sur le dos ; ces rails qui se terminent dans la mer, cette foule en tarbouche rassemblée au loin qui attend le prodige en espérant secrètement, allez savoir, mais vous le savez bien, assister à un accident… Parce que, même en 1936, nous en sommes encore aux débuts de l’aviation, le spectacle est gratuit et tout peut arriver avec une facilité déconcertante. Surtout quand on doit s’arracher de l’écume en évitant des balises, des récifs, des pêcheurs ou des digues tapies dans la brume.

Face à vous dans la lumière crue, il y a cet homme tout habillé de blanc comme l’ange qui vous attend si jamais cela tourne mal, à Dieu ne plaise. Un passager ? Un photographe ? Un représentant de la compagnie ? En tout cas, il immortalise l’instant. Mais où sont donc les hôtesses ? Quelqu’un d’accueillant, de souriant et de pas mal physiquement pour faire pédaler votre cœur devant autre chose que de la peur ?

Allons, ne faisons pas d’anachronisme, le métier a tout juste été inventé aux États-Unis par une infirmière, et il n’y en a certainement pas encore dans ces engins-ci. À l’intérieur, le contact entre un personnel navigant réduit à sa plus simple expression (le pilote, un technicien et un opérateur radio) et les dix passagers se fait de vive voix. Treize à bord : ne soyons pas superstitieux.

L’aspect rudimentaire de l’installation où est stationné le Ville de Marseille n’est pas plus rassurant que cela : le chemin est parsemé de cailloux casse-gueule comme sur une voie ferrée, et l’élégante juchée sur talons et dont les chevilles auront survécu à cette traversée devra ensuite trouver son équilibre sur le ponton de bois sans point d’appui au bout duquel il y a, mais oui, un essuie-pieds. Histoire de ne pas emporter la poussière du Liban avec soi ? L’échelle de bois s’appellera passerelle bien plus tard ; elle n’est dotée que d’une seule rambarde à gauche, peut-être parce que, du côté droit, on suppose que le passager portera son bagage. Celui-ci ne devra pas être trop lourd, on tolère à peine un sac ; ceux qui voyagent avec des malles volumineuses n’ont qu’à prendre le Mariette Pacha ou le Champollion.

Lire aussi

Comment te quitter ?

À partir de l’échelle d’embarquement, démarre la signalétique institutionnelle : la toute jeune compagnie nationale française Air France, qui a vu le jour il y a trois ans, y a apposé son nom. Lettrage aéré visible de loin et surtout pas d’empattement car il s’agit de voler léger. Sur l’appareil, Air France a repris le logo d’Air Orient qu’elle a absorbé, un hippocampe ailé dont la tête de cheval symbolise la puissance, la queue de poisson l’hydravion et les ailes d’oiseau la vitesse. Depuis, les mauvaises langues le surnomment « La crevette » : ce que les gens peuvent être méchants quand même… Debout sur l’avion, face à la cabine de pilotage, il y a un sans-grade, sans doute un factotum ou le technicien. Homme à tout faire, il assiste les passagers lors de l’embarquement après avoir procédé aux dernières vérifications. Notre belle à talons devra se tenir debout sur le nez de l’appareil avant de pénétrer par le poste de pilotage. Claustrophobes s’abstenir : on imagine la descente dans ce tube étroit et sans issue, avec la perspective d’y passer des jours. Et l’horreur s’il faut évacuer en urgence par cette seule sortie !

Accident à Zeitouné

On l’aura compris, voici un hydravion d’Air France dans les années 1930. La série d’où est tirée cette image a été prise par un capitaine Deleuze dont le nom figure sur la pochette de négatifs et de tirages estampillée du fameux studio Gulbenk à Beyrouth. Dans cette série, on découvre plusieurs hydravions, dont le Ville de Marseille et le Ville d’Ajaccio, et si nous avons choisi ce thème cette semaine, c’est suite aux réactions suscitées par l’article sur l’aéroport de Bir Hassan (L’OLJ du 3 octobre 2020). Beyrouth jusqu’en 1933, Tripoli par la suite ont en effet été des escales de choix pour Air Orient puis Air France sur la route de l’Indochine, et en l’absence d’aérodromes dignes de ce nom, il n’y avait que la mer pour se poser.

La première liaison Marseille-Beyrouth par hydravion, inaugurée en 1929, mettait la cité phocéenne à trois jours de notre capitale en passant par Naples, Corfou et Athènes, un gain de temps appréciable quand on devait compter de sept à onze jours en bateau, mais un voyage épuisant tout de même, et réservé à une clientèle rare et fortunée. L’accident d’un hydravion CAMS-53 le 12 août 1932 dans la baie de Zeitouné persuadera Air France d’utiliser désormais le port de Tripoli, réputé plus sûr : c’est là que notre photo a été prise. À partir de 1934, l’acquisition d’appareils modernes, les Lioré et Olivier LeO H-242/1, va permettre de transporter un nombre accru de passagers avec une autonomie de mille kilomètres et un plafond de 4 000 mètres au-dessus des turbulences, pour un vol plus confortable. Les LeO H-242/1, dont on aperçoit un exemplaire dans cette image, vont s’avérer très rentables, sans problèmes techniques liés au matériel, et resteront en service sur les lignes de la Méditerranée jusqu’au 10 novembre 1942. Ce jour-là, Berlin ordonne au maréchal Pétain de réquisitionner tous les aéroplanes français en état de voler : c’est l’invasion de la zone libre par les Allemands. Les hydravions n’intéressent guère ces derniers, qui les remettent aux Italiens.

Ceux-ci vont les ferrailler l’année suivante, mettant fin à l’épopée des hydravions d’Air France et laissant aux philatélistes le bonheur de trouver des documents rarissimes. Comme ces lettres à destination de Saigon, sauvées de l’accident de 1932 à Zeitouné et aujourd’hui collectionnées par notre ami Fadi Maassarani – que nous remercions au passage pour ces précieux renseignements.

Toutes les deux semaines, Georges Boustany vous emmène visiter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.



Le cœur bat à tout rompre, et pas seulement parce qu’il s’agit de prendre l’avion pour la première fois. Oh, bien sûr, un baptême de l’air, quand on peut se le payer, ça vous marque à vie. Mais il y a autre chose qui vous turlupine : l’angoisse face à ce monstre avec ses flotteurs, ses ailes immenses et ses quatre hélices bizarrement posées en vis-à-vis sur le dos ;...

commentaires (0)

Commentaires (0)