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Analyse

La position de Raï sur la neutralité en phase avec l’histoire de Bkerké

La dynamique enclenchée par le patriarche est dans le sillage du rôle national joué traditionnellement par les chefs de l’Église maronite.


La position de Raï sur la neutralité en phase avec l’histoire de Bkerké

Bkerké a toujours été un élément moteur de la présence chrétienne en Orient. Ici, les chefs des Églises chrétiennes du Liban posant avec le patriarche maronite au siège du patriarcat, en 2015. Photo d’archives/Émile Eid

« Le détenteur de la gloire du Liban » (« Majdou Loubnane ou’tya lahou ») : cette ancienne devise décrit, sans aller par quatre chemins, la place particulière qu’a constamment occupée le patriarcat maronite durant les phases charnières de l’histoire du pays du Cèdre. Ce rôle-pivot s’explique par deux facteurs fondamentaux qui se complètent l’un l’autre : l’attachement ferme du chef de l’Église maronite à l’indépendance et à la liberté du Liban, en général, et des chrétiens, en particulier ; et la place occupée par le patriarcat en cas de flottement au niveau du leadership politique. Sur ce dernier point, Michel Chiha a relevé dans un éditorial paru dans le quotidien Le Jour en date du 30 août 1944 que « la confession (entendre, la communauté), quand elle n’a pas de représentants politiques, ce sont les chefs religieux qui, naturellement, la représentent ». En clair, lorsque le leadership politique trébuche ou n’est pas suffisamment présent sur la scène pour traiter d’un sujet présentant un caractère existentiel, c’est le chef spirituel de la communauté qui monte au créneau.

La démarche de Mgr Raï concernant la neutralité correspond bien à ce schéma : d’une part, il réaffirme l’attachement irrémédiable à la liberté, qui est le corollaire de la neutralité ; et, d’autre part, il remplit un vide laissé par le leadership chrétien – ou du moins par une composante essentielle de ce leadership – concernant un problème aussi crucial que la non-implication du Liban dans les conflits régionaux. Cela signifie, dans le cas de figure actuel, pour parler cartes sur table, qu’il n’est plus tolérable que le Hezbollah continue de la sorte de prendre en otage le pays tout entier, et plus particulièrement la légalité, pour servir les intérêts et les visées d’une puissance régionale.

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Cette position ne se limite pas simplement à une perception chrétienne de la conjoncture présente, mais elle défend surtout une certaine image du Liban, sa vocation historique de pays message, de centre de rencontre et de dialogue des civilisations et des religions, ouvert sur le monde dans sa globalité.

La longue histoire de l’Église maronite est riche en exemples similaires qui illustrent la défense par le patriarcat maronite des fondamentaux qui constituent la raison d’être de l’entité libanaise. En se faisant le porte-étendard de la neutralité, le cardinal Raï cherche à sauvegarder ces fondamentaux qui sont aujourd’hui gravement menacés parce qu’ils sont axés essentiellement sur la liberté et l’indépendance, le respect du pluralisme et de la diversité culturelle, autant de constantes nationales qui sont l’antithèse de ce que le Hezbollah tente d’imposer manu militari aux Libanais en s’impliquant directement dans les conflits en cours dans plusieurs pays arabes.

Sfeir et l’appel de Bkerké
L’exemple le plus significatif de ce rôle national joué à travers l’histoire par le patriarcat maronite est sans doute l’appel de Bkerké de septembre 2000. À la suite du retrait israélien de mai 2000, l’Assemblée des évêques maronites, réunie sous la présidence du patriarche Nasrallah Sfeir, publie un communiqué sous forme d’appel à la nation dans lequel elle dresse un tableau très sombre de la situation socio-économique dans le pays, faisant assumer la responsabilité d’une grande part de la crise à la tutelle de Damas et réclamant de ce fait le retrait syrien du Liban. Ce document a créé les conditions objectives et a pratiquement pavé la voie au retrait des troupes de Damas en avril 2005, d’autant qu’il a été précédé et suivi d’une attitude ferme du patriarche Sfeir concernant la tutelle syrienne. En dépit des multiples démarches effectuées par nombre de pôles maronites très en vue qui tenteront à plusieurs occasions de convaincre le cardinal Sfeir d’effectuer une visite à Damas, le patriarche maronite ne cédera jamais et refusera de manière ferme de transiger sur le rejet de la tutelle syrienne.

Le patriarcat maronite tire également la sonnette d’alarme trois décennies plus tôt lorsque la souveraineté et l’indépendance du Liban sont bafouées par l’OLP de Yasser Arafat. Au début du mois d’avril 1970, soit quelques mois après la première grande crise entre l’État libanais et les organisations palestiniennes armées (fin 1969), le patriarche maronite Paul Méouchi adressera ainsi au président Charles Hélou une lettre s’élevant contre le laxisme manifesté par le pouvoir face à la spoliation systématique de la souveraineté libanaise par l’OLP. Le cardinal Méouchi soulignait dans sa lettre que la poursuite de la « politique de concessions » devant les débordements palestiniens armés mènera le pays à la catastrophe. C’était cinq ans avant le déclenchement de la guerre libanaise, en avril 1975, sous l’effet des structures para-étatiques mises en place par les organisations palestiniennes.

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Il reste que le rôle national le plus fondamental assumé par le patriarcat maronite a été sans conteste celui joué par le patriarche Élias Hoayek dans la proclamation du Grand Liban. Au lendemain de l’effondrement de l’Empire ottoman, en 1918, les Libanais, plus particulièrement les chrétiens, se trouvaient devant l’alternative suivante : s’en tenir au « petit Liban », en l’occurrence au Mont-Liban du régime de la moutassarrifyya établi en 1861 ; ou revendiquer une entité libanaise dans les frontières forgées par l’émir Fakhreddine II et consolidées par la suite par l’émir Bachir II au XIXe siècle, c’est-à-dire les frontières actuelles. Le patriarche Hoayek optera pour la seconde option et s’en fera le plus fervent avocat auprès des autorités françaises en 1920. Confirmant ainsi le rôle national libaniste joué constamment par Bkerké pour la sauvegarde de la souveraineté et la libre décision de l’entité libanaise et le refus de toute intégration à une nation arabe ou à la Syrie, le patriarche Hoayek sera le principal artisan de la proclamation du Grand Liban.

Sur le chemin de saint Jean-Maron
Cet attachement ferme et constant du patriarcat maronite à la liberté et l’indépendance – dont le passage obligé est la neutralité – remonte aux origines de l’Église maronite, plus précisément à son fondateur et premier patriarche saint Jean-Maron. D’une certaine manière, les patriarches Sfeir et, aujourd’hui, Raï ont suivi le chemin tracé il y a un peu moins de quatorze siècles par le fondateur de l’Église maronite. Saint Jean-Maron organisa les maronites à la fin du VIIe siècle, plus précisément en 685-686, en Église indépendante et bien hiérarchisée. Parallèlement, il organisa la communauté maronite en nation en la dotant de structures politiques et militaires pour la protéger contre les envahisseurs. Il assumait de ce fait de manière concomitante le rôle de chef religieux, politique et militaire, ce qui lui permettait de sauvegarder l’indépendance de sa communauté.

C’est sur cette base que saint Jean-Maron a combattu aussi bien l’Empire byzantin que l’Empire arabe pour préserver la liberté de l’entité au sein de laquelle vivaient les maronites. Mais lorsque le danger d’un diktat byzantin ou arabe fut écarté, saint Jean-Maron établit des rapports basés sur « l’indépendance et la neutralité » aussi bien avec les Byzantins qu’avec les Arabes en adoptant avant l’heure, sans le savoir, la formule du « Liban libanais, ni arabe ni byzantin », comme le relève le père Boutros Daou dans son ouvrage sur l’Histoire des maronites (p. 367). Saint Jean-Maron fut ainsi avec quatorze siècles d’avance le précurseur de la neutralité – ou du projet de neutralité – de ce qui deviendra bien plus tard l’entité libanaise.

Ce chemin parcouru par le patriarcat maronite au fil des siècles aura ainsi pour trame de fond historique l’indéfectible attachement à la liberté et l’indépendance, qui vont de pair avec la neutralité. Ce qui a amené le patriarche Sfeir à souligner un jour en pleine campagne d’intimidation orchestrée par le tuteur syrien que « si nous sommes acculés à choisir entre la liberté et la coexistence dans des conditions avilissantes, nous choisirons la liberté »…


« Le détenteur de la gloire du Liban » (« Majdou Loubnane ou’tya lahou ») : cette ancienne devise décrit, sans aller par quatre chemins, la place particulière qu’a constamment occupée le patriarcat maronite durant les phases charnières de l’histoire du pays du Cèdre. Ce rôle-pivot s’explique par deux facteurs fondamentaux qui se complètent l’un...

commentaires (6)

Un enorme Merci au patriarche Raii d'avoir debuter une bataille pour retrouver l'ame de notre Liban. Nos mediocres politiciens n'auront jamais eu le courage d'affronter ce monstre qui nous a vole notre joie et notre futur....continuez svp ce combat temeraire vous nous avez donne espoir .....

Houri Ziad

13 h 25, le 20 juillet 2020

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Commentaires (6)

  • Un enorme Merci au patriarche Raii d'avoir debuter une bataille pour retrouver l'ame de notre Liban. Nos mediocres politiciens n'auront jamais eu le courage d'affronter ce monstre qui nous a vole notre joie et notre futur....continuez svp ce combat temeraire vous nous avez donne espoir .....

    Houri Ziad

    13 h 25, le 20 juillet 2020

  • ""En clair, lorsque le leadership politique trébuche ou n’est pas suffisamment présent sur la scène pour traiter d’un sujet présentant un caractère existentiel, c’est le chef spirituel de la communauté qui monte au créneau""................................................ Pour la réalisation de la NEUTRALITE au pays des pros de toutes sortes, IL Y A bien sûr DES ""OBSTACLES TECHNIQUES"". CERTAINES FORCES ARMEEs MILICES NE SONT PAS encore PRETES A RESTER A L’ECART. Bien sûr, QUAND LES CHEFS POLITIQUES FONT DEFAUT, C'EST LE CHEF SPIRITUEL QUI PREND LE RELAI. A y voir de près la photo (en page 2) du druze Joumblat s’exprimant devant des chefs religieux druzes à côté de l’analyse de M. Touma. Et là, le contraste est frappant avec le camp chrétien. C’est le chef politico-militaire de cette communauté qui tient bien son discours, alors que chez les chrétiens aucun plan B, le vide total, et comme la nature a horreur du vide, c’est le Patriarche qui ""règne mais ne gouverne pas"", qui vient au secours. Le chef spirituel chrétien était-il bien écouté quand ses ouailles s’entre tuaient d’où l’affaiblissement, l’effondrement de leur camp. La neutralité a une portée symbolique, car dans les faits pour ne citer que la Syrie, tout est imbriqué, même les frontières.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    12 h 55, le 20 juillet 2020

  • Il était grand temps pour Bkerke de réagir devant l'hégémonie et l'arrogance iranienne via le Hezbollah. La co-existence pacifique et l'adoption d'une vision commune sont les seules alternatives possibles pour un Liban prospère et stable.

    Tabet Karim

    09 h 29, le 20 juillet 2020

  • Merci Michel Touma pour cette analyse objective et réelle. Ah si seulement le Patriarche Raï avait adopté dès le début cette ligne de conduite nette, ferme et précise. Les souvenirs chez beaucoup s’estompent, pour ne regarder que l’instant présent qui lui est bâti sur le passé et qui revient comme une giffle au moindre dérapage. Georges Tyan

    Lecteurs OLJ

    06 h 54, le 20 juillet 2020

  • Cet article équivaut à une véritable prêche religieuse , dont le contenu est à faire étaler devant le monde entier.

    Chahine

    05 h 35, le 20 juillet 2020

  • ON AVAIT TROP GARDER LE SILENCE. LA NEUTRALITE DE BONGRE OU DE MALGRE ! IL EN VA DU DEVENIR DE LA CHRETIENTE AU LIBAN ET DES AUTRES COMMUNAUTES NATIONALES.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    00 h 34, le 20 juillet 2020