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Moyen Orient et Monde

Soleimani, l’ombre iranienne qui planait sur le Moyen-Orient

Portrait

Après le guide suprême iranien Ali Khamenei, le général était l’homme le plus puissant de l’appareil iranien, l’un des plus influents de toute la région.

04/01/2020

Le général Kassem Soleimani ne s’imaginait pas mourir ailleurs que sur le champ de bataille. Il l’avait confié dans une vidéo tournée en 2009 à la frontière irakienne en évoquant cet endroit comme « le paradis perdu de l’humanité. Le paradis où la vertu et les actes des hommes sont au plus haut ». Son vœu aura été partiellement exaucé. Le général est mort à l’âge de 62 ans en « martyr », mais ciblé par une frappe de son pire ennemi, à laquelle personne ne s’attendait.

Vendredi à l’aube, le chef de l’unité d’élite al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne a été tué par un raid américain à l’aéroport de Bagdad, avec Abou Mehdi al-Mouhandis, chef des Kata’ib Hezbollah, une des milices pro-iraniennes les plus actives en Irak. L’homme fort de Téhéran avait échappé ces vingt dernières années à plusieurs tentatives d’assassinat menées par des services secrets occidentaux, israéliens et arabes.

L’élimination chirurgicale de celui que l’on surnomme le « fantôme » est un véritable coup de tonnerre. Après le guide suprême iranien Ali Khamenei, c’est l’homme le plus puissant de l’appareil iranien, l’un des plus influents de tout le Moyen-Orient. Le général a œuvré activement à l’affirmation de la puissance iranienne, au point d’incarner à lui tout seul le symbole de son hégémonie. Au point de se confondre avec la mission et de devenir cette ombre iranienne insaisissable qui plane au-dessus de la région.

En tant que chef de l’unité d’élite al-Qods, destinée aux opérations extérieures iraniennes, Kassem Soleimani a patiemment consolidé « l’axe de la résistance » liant Téhéran à la Méditerranée. Parlant couramment l’arabe, il avait fait de l’Irak, de la Syrie et du Liban ses arènes de combat. Ses royaumes, où il se rendait à sa convenance pour dicter les consignes iraniennes et consolider la stratégie sur le terrain. Le général était la fois le stratège et l’instrument de l’influence iranienne au Moyen-Orient, qui repose sur la capacité des gardiens de la révolution à former des milices qui leur seront fidèles en toutes circonstances à un coût relativement faible.Hier matin, c’est toute la région qui s’est réveillée avec une drôle d’impression, consciente que l’élimination de cet homme pourrait être l’élément déclencheur d’une escalade sans précédent entre les États-Unis et l’Iran. Et pour cause, le stratège iranien dont on loue les qualités politiques était plus qu’un atout pour la République islamique : il était un symbole de tout ce qu’elle a réussi à construire au cours des quatre dernières décennies.


(Lire aussi : Les invités du soir, l'éditorial de Issa GORAIEB)



Le tournant de la révolution

Issu d’un milieu populaire agricole des montagnes de Kerman, dans le sud de l’Iran, Kassem Soleimani commence à travailler dès l’âge de 13 ans pour subvenir aux besoins de sa famille, d’abord dans la construction puis comme technicien municipal. Mais la révolution iranienne de 1979 lui présage un autre destin. En 1980, il s’engage au sein des gardiens de la révolution pour défendre l’Iran contre la menace d’une invasion par l’armée irakienne du président Saddam Hussein. Engagé sur tous les fronts, il sera profondément marqué par cette guerre qui le renforcera dans ses convictions. Longtemps, il sera hanté par le funeste souvenir d’une boucherie dont il n’est pas sorti victorieux et dont le glas fut sonné par un cessez-le-feu. La guerre, qui se termine en 1988, a fait un million de morts. Mais elle marque les prémices d’une nouvelle ère, celle d’une construction patiente et minutieuse du « croissant chiite » incluant l’Irak, le Liban et la Syrie, et tourné contre les puissances dominantes sunnites de la région et l’Occident. L’homme sera à la manœuvre toute sa vie pour s’assurer que la débâcle de 1988 ne se reproduise plus. L’Iran ne doit plus jamais faire l’objet d’une attaque, et il saisira toutes les opportunités pour accroître l’emprise de son pays sur l’ensemble de la région.

De cette époque, Kassem Soleimani gardera au plus profond de lui une rancœur tenace contre les Occidentaux. Ils étaient au fait des plans irakiens d’invasion et ont même soutenu Saddam Hussein en lui fournissant, par la suite, des informations de ciblage utilisées dans des attaques à l’arme chimique.

Après la guerre, Kassem Soleimani est envoyé dans l’est du pays pour combattre des cartels de drogue irano-afghans. Là encore, il est repéré pour son efficacité et son intelligence, et promu dès 1998 commandant en chef de l’unité d’élite al-Qods après la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan.

L’histoire irakienne de Kassem Soleimani se poursuit à la faveur de l’intervention américaine de 2003 et de la mise en place en 2005 d’un gouvernement irakien sur des bases confessionnelles. Soleimani a toujours eu une influence politique et militaire en Irak par le biais de partis politiques chiites. Ces derniers ont ouvert la voie à l’expansion iranienne dans le pays. Parmi ces partis, l’organisation Badr, une force paramilitaire pro-iranienne, devient une branche de l’État suite au placement des ministères de l’Intérieur et des Transports sous contrôle de l’aile politique du groupe armé. La position de décideur, en matière de politique irakienne, du général s’en voit renforcée.

Pierre par pierre, le général met progressivement en place un réseau international de ressources humaines mobilisables à souhait. Grâce à elles, il orchestre diverses attaques dans le monde entier contre les intérêts des Américains et de leurs alliés dans la région, souvent de manière spectaculaire. Il embauche ainsi en 2011 un cartel de la drogue mexicain pour faire assassiner l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, mais l’opération échoue.


(Lire aussi : Peu probable que le Liban soit impliqué dans la riposte iranienne, selon les milieux proches du Hezbollah, le décryptage de Scarlett HADDAD)


« Soutenir la Syrie jusqu’au bout »

Longtemps homme de l’ombre, Kassem Soleimani devient, à la faveur de la guerre civile syrienne et de la lutte contre l’État islamique en Irak, le nouveau visage de Téhéran, celui d’une république qui prétend lutter vaillamment contre la barbarie de l’EI. Sur les réseaux sociaux comme dans la rue, en Iran, les portraits du général sont partout. L’homme est érigé en héros national. Selon un sondage publié en 2018 par IranPoll et l’Université de Maryland, 83 % des Iraniens interrogés avaient, à l’époque, une opinion favorable de lui.

On lui attribue souvent la stratégie qui a permis au président syrien de reprendre de nombreux territoires aux insurgés.

Pour Kassem Soleimani, comme pour l’establishment iranien, la Syrie est un enjeu quasi existentiel. Aucune demi-mesure n’est permise. Dès 2012, le commandant en chef de la brigade al-Qods ordonne à ses milices de franchir les frontières syriennes pour aller à la rescousse du gouvernement Assad et écraser l’insurrection armée contre le pouvoir en place.

Un tournant est pris quand les rebelles reprennent la ville de Qoussair, près de la frontière libanaise, en 2013. Le général fait alors appel au leader du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, pour envoyer plus de 2 000 combattants. Deux mois plus tard, la ville tombe. Une immense victoire pour le général.

« Nous soutiendrons la Syrie jusqu’au bout », déclare-t-il, déterminé, dans un discours tenu en 2013 devant l’assemblée des experts. La mort de Kassem Soleimani a lieu alors que le régime syrien est en passe de reconquérir l’ensemble du territoire du pays. Pari réussi pour le commandant en chef d’al-Qods. « Le peuple syrien n’oubliera jamais le soutien de Soleimani à nos côtés, défendant la Syrie de la terreur », a d’ailleurs déclaré hier le président syrien Bachar el-Assad.

En Irak, dès l’été 2014, les Hachd al-chaabi, unités paramilitaires chiites soutenues par l’Iran, dont certaines étaient sous le contrôle de M. Soleimani, se sont battues aux côtés de l’armée irakienne pour vaincre le groupe jihadiste État islamique.


(Lire aussi : Pour répondre à l’assassinat de Soleimani, le casse-tête de Téhéran)


Partisan de la ligne dure

Avant d’être l’ennemi numéro un des États-Unis, le général avait toutefois joué la carte de la coopération avec les Américains dans la période immédiate qui suit le 11-Septembre, avançant la nécessité de celle-ci pour renverser les talibans. Malgré son mépris pour Washington, il fait preuve, dans un premier temps, de pragmatisme après l’intervention américaine en Irak, contraint l’armée al-Mahdi menée par Moqtada Sadr de cesser ses attaques contre des cibles américaines à Bagdad et fournit aux États-Unis des informations importantes relatives aux positions talibanes en Afghanistan. Héros en Iran, le chef de la brigade al-Qods est toutefois honni par une partie des populations syrienne et irakienne qui voit en lui l’exécutant de la politique répressive menée par Téhéran dans la région. Pour le guide suprême de la révolution iranienne, l’ayatollah Ali Khamenei, Kassem Soleimani était « le martyr vivant de la révolution ». L’homme aurait reçu en mars dernier la distinction militaire suprême iranienne, « l’ordre de Zulfiqar », insigne de la République islamique d’Iran récompensant l’excellence et l’honneur. À cette occasion, le guide suprême aurait déclaré au sujet de Soleimani que « la République islamique a besoin de lui encore plusieurs années. Mais j’espère qu’à la fin, il mourra en martyr ».

L’homme avait développé une relation chaleureuse avec le guide suprême iranien, ce dernier officiant même au mariage de sa fille. M. Khamenei a déclaré trois jours de deuil national pour commémorer sa mort et celle d’Abou Mehdi al-Mouhandis.

En interne, Kassem Soleimani a toujours été un partisan de la ligne dure. En juillet 1999, alors que le pays est en proie à des manifestations étudiantes, il signe avec d’autres commandants des gardes de la Révolution iranienne une lettre avertissant le président réformiste Mohammad Khatami que s’il ne matait pas la révolte, les militaires s’en chargeraient eux-mêmes, en tâchant de l’écarter également du pouvoir. Personnage vénéré par de nombreux Iraniens, sa mort fait craindre un affrontement direct entre Téhéran et Washington. « Soleimani a rejoint nos frères martyrs, mais notre revanche sur l’Amérique sera terrible », a réagi sur Twitter Mohsen Rezai, ancien chef des gardiens de la révolution. Ali Khamenei a, pour sa part, appelé à la « vengeance ».Dès hier, son successeur, en la personne de Esmaïl Qaani, a été nommé. Il était jusque-là chef adjoint de la force al-Qods. « L’élimination de Soleimani peut être un obstacle pour l’unité d’élite al-Qods (…). Mais, comme nous l’avons vu dans le passé, avec l’assassinat de dirigeants du Hamas ou de groupes palestiniens par Israël, ce type d’action peut mettre en évidence des personnes beaucoup plus terribles qui peuvent ne pas avoir la profondeur des relations de Kassem Soleimani ni également se montrer beaucoup plus idéologiques et dures que lui », avertit Vali Nasr, professeur à la Johns Hopkins University School of Advanced International Studies, dans un entretien au New Yorker publié hier.


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Wlek Sanferlou

Qui sommes nous pour juger le monde! Allah yirhamo!
Mais aussi et comme libanais qui a subit les conséquences de ses interventions au Liban, je dis bon débarras, tout comme pou hafez assad, et un jour pour george bush, netanyahu, assad junior et oncle et des multiples autres fauteurs de trouble

Atalante fugitive

On dirait qu'il projette dégorger son voisin.

Irene Said

Il suffit de regarder la photo en tête de cet article et l'expression du visage pour comprendre qui était ce "martyr" :
un criminel violent, sans foi ni loi, n'existant que par les guerres menées dans tous les pays qu'il voulait dominer.
Et ce ne sont pas les autres photos le montrant priant qui peuvent y changer quelque chose !
Irène Saïd

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