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Moyen Orient et Monde

Pour répondre à l’assassinat de Soleimani, le casse-tête de Téhéran

Décryptage

S’il décidait de ne pas s’en prendre directement aux États-Unis, l’Iran pourrait mener de nouvelles attaques contre les alliés américains dans le Golfe pour venger la mort de Soleimani.

04/01/2020

Ce n’est certainement pas le début de la troisième guerre mondiale. Mais cela a de fortes chances d’être celui d’une nouvelle escalade susceptible d’ajouter encore de l’huile sur le feu dans la région ou même de provoquer un affrontement direct entre Washington et Téhéran.

On dit qu’une bête blessée est encore plus dangereuse. C’est dire dans quel état d’esprit peut se trouver la République islamique après l’élimination, lors d’une frappe américaine vendredi, de son enfant prodige, le général Kassem Soleimani, commandant en chef de la force al-Qods, unité d’élite des gardiens de la révolution. En tuant l’un des hommes les plus puissants du Moyen-Orient, véritable stratège à l’origine de la politique iranienne dans la région, les États-Unis ont frappé un grand coup contre le régime. Ils l’ont surpris par une attaque létale et extrêmement stratégique contre son personnage le plus emblématique après le guide suprême Ali Khamenei, alors que Téhéran misait depuis des mois sur le fait que Donald Trump n’était pas prêt à entrer en guerre contre lui.

« La frappe américaine a pris tout le monde de court, tout particulièrement les Iraniens et le général des forces al-Qods lui-même qui était sûr d’être intouchable et se trouvait à quelques pas d’une base américaine près de l’aéroport de Bagdad lorsque des missiles américains l’ont ciblé », décrypte Michael Horowitz, consultant à LeBeck International, un think tank basé à Bahreïn.

Mis sous forte pression par le rétablissement des sanctions américaines, l’Iran mène depuis des mois une stratégie d’escalade contrôlée qui vise à faire payer aux États-Unis et à leurs alliés le prix de leur politique à son encontre et les encourager ainsi à revoir leurs calculs. La politique iranienne fonctionnait partiellement jusqu’à maintenant : les Américains n’ont pas répondu aux attaques imputées à l’Iran dans le Golfe, ce qui a été interprété comme une victoire politique par l’axe chiite, mais n’étaient pas prêts pour autant à alléger les sanctions économiques à son encontre. Téhéran avait pour objectif de faire monter la pression jusqu’à ce que les États-Unis, dont le président ne cachait pas sa volonté de se désengager du Moyen-Orient, finissent par céder. « Les Iraniens avaient toutes les raisons de se sentir en confiance : les Américains avaient réagi mollement à la série d’attaques de l’année dernière, et Donald Trump, bien qu’imprévisible, semblait avoir une constante : vouloir s’impliquer le moins possible sur le terrain au Moyen-Orient et se contenter de frapper économiquement à distance », dit Michael Horowitz.



(Lire aussi : Les invités du soir, l'éditorial de Issa GORAIEB)


« Mort à l’Amérique »

Le raid américain a changé la donne et mis les Iraniens au pied du mur. En revendiquant la frappe, les États-Unis obligent les Iraniens à répondre. En tuant Kassem Soleimani en son « royaume » irakien, ils les obligent à le faire de façon « proportionnée ». C’est là toute la problématique à laquelle est désormais confronté le régime iranien qui fait face à l’un des plus grands défis de son histoire : comment ne pas perdre la face sans pour autant prendre le risque d’un affrontement direct avec les États-Unis, qu’il n’a pas les moyens de gagner ?

« Les criminels subiront une dure vengeance au bon endroit et au bon moment », a averti hier le Conseil suprême de la sécurité nationale, la plus haute instance sécuritaire d’Iran. Le guide suprême iranien Ali Khamenei et le président Hassan Rohani ont eux aussi appelé à venger le général alors que trois jours de deuil ont été décrétés et que des dizaines de milliers de personnes ont manifesté aux cris de « Mort à l’Amérique ».

Les Iraniens semblent vouloir gagner du temps avant de déterminer comment résoudre ce casse-tête. Une réponse mesurée pourrait être interprétée comme un signe de faiblesse alors que l’Iran traverse déjà un moment des plus délicats du fait de la crise économique qui secoue le pays et de la concomitance des manifestations au Liban, mais surtout en Irak et sur son propre sol, qui remettent en question les fondements de la République islamique et son influence régionale. Quelle que soit la décision prise, l’enjeu est toujours le même : rien moins que la survie du régime face à la perspective d’un étouffement d’un côté et d’une confrontation militaire avec la première puissance mondiale de l’autre.

« Pour sauver la face, il y aurait une certaine urgence à répondre » à l’attaque américaine, indique Ali Fathollah-Nejad, chercheur associé au Brookings Doha Center et spécialiste de l’Iran. « Cependant, Téhéran n’a pas de bonnes options – et il le sait. Une guerre totale avec les États-Unis mettrait en péril la survie du régime, une escalade dans le golfe Persique (Arabique) privera l’Iran du reste du revenu crucial des exportations de pétrole, et le potentiel pour une escalade en Irak est limité », poursuit-il.

Pendant des décennies, l’Iran a construit sa politique régionale sur le développement de milices vouées à sa cause et qu’il peut utiliser en fonction de ses intérêts pour « jouer dans la cour des grands ». C’est Kassem Soleimani qui a, plus que n’importe quel autre homme, permis à cet axe iranien d’être ce qu’il est aujourd’hui : un candidat à l’hégémonie régionale. C’est son héritage qui constitue la meilleure chance iranienne de répondre à l’attaque américaine. Téhéran devrait utiliser le terrain où il est le plus à l’aise, celui du combat asymétrique. « Les Iraniens ont les moyens de répondre et même d’intensifier le conflit en visant les forces américaines dans la région, leurs alliés ainsi que les réserves de pétrole », dit Michael Horowitz.


(Lire aussi : Peu probable que le Liban soit impliqué dans la riposte iranienne, selon les milieux proches du Hezbollah, le décryptage de Scarlett HADDAD)


Terrain propice

S’il décide de ne pas s’en prendre directement aux États-Unis, Téhéran peut ainsi mener de nouvelles attaques contre les alliés américains dans le Golfe qui ne semblent pas, pour leur part, bénéficier des nouvelles règles du jeu qui impliquent une réponse américaine. Il semble toutefois difficilement pouvoir agir au Liban où la perspective d’une guerre contre Israël, qui serait cette fois-ci pleinement soutenue par les États-Unis, réduit considérablement sa marge de manœuvre. « Vu la nature et l’amplitude de l’escalade, il est possible que Téhéran réponde en deux temps : d’abord par des attaques limitées dans la veine de ce qui a été fait ces derniers mois, et ce afin de réduire la pression interne qui pousse le régime à répondre immédiatement et de se laisser plus de temps ensuite pour une riposte plus ample et plus calculée », analyse Michael Horowitz.

L’arène irakienne devrait être, dans un premier temps, le terrain le plus propice. « L’une des grosses questions devrait être de savoir comment les Irakiens eux-mêmes vont réagir, notamment à la mort d’Abou Mehdi al-Mouhandis (le chef du Kata’ib Hezbollah, lui aussi tué dans la frappe américaine) », s’interroge Heiko Wimmen, analyste à l’International Crisis Group. « Il y a en effet des acteurs irakiens qui sont étroitement alignés, ou alliés, avec l’Iran. On peut donc penser que l’Iran agira à travers eux », ajoute-t-il. Les alliés de la République islamique devraient accentuer encore la pression pour exiger le départ des troupes américaines en s’appuyant sur un appui de choix en la personne du clerc chiite Moqtada Sadr qui a donné hier l’ordre à ses combattants de l’Armée du mehdi de se « tenir prêts », réactivant ainsi une milice officiellement dissoute depuis environ une décennie et qui avait semé la terreur dans les rangs des soldats américains en Irak. Tous ces scénarios dépendent essentiellement d’une chose : la détermination de Donald Trump à rester dans la partie jusqu’à « voir les cartes » de son adversaire dans ce nouveau poker menteur entre les deux puissances. Les Iraniens peuvent miser sur le fait que le président américain n’est toujours pas prêt à déclencher une guerre ouverte contre eux, d’autant plus durant une année électorale, pour reprendre la main via de nouvelles actions d’escalade contrôlées. Ils peuvent espérer, par là même, pousser les Américains à quitter l’Irak. Le pari semble toutefois très risqué. Washington a annoncé hier qu’il allait déployer 3 000 à 3 500 soldats supplémentaires dans la région pour y renforcer la sécurité des positions américaines.




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Sissi zayyat

Jusque là les iraniens s'appuyant sur la volonté de Trump de ne pas déclencher de guerre pour ne pas ajouter de la confusion à la confusion régnante, ont cru pouvoir défier indéfiniment les E.U.
Par manque de jugeote ils croyaient faire plier Trump. Ils ont tenté leur chance à plusieurs reprises en le provoquant sans que ce dernier ne réagisse comme il aurait dû et ce depuis leur attaque de l'Arabie-Saoudite. Ils ont persévéré malgré les tentatives de calmer le jeu par l'intermédiaire des émissaires de tout bord, croyant bêtement tout permis ils ont eu la réponse qu'ils attendaient depuis longtemps et qui tardait à venir.

Maintenant que Trump a changé de tactique, ils vont longuement réfléchir, si c'est dans leur jargon réfléchir veut dire quelque chose avant de riposter.
La grenouille qui voulait se faire aussi grosse qu'un bœuf, ils n'ont pas dû beaucoup lire les fables de la Fontaine sinon ils auraient connu la fin.

En attendant, il nous tarde de connaître leur fable.

HABIBI FRANCAIS

Aucune reponse de l Iran 48 h apres la mort de SOLEIMANI....l Iran totalement decredibilisee........

Bibette

Le "cerveau" de toute ces stratégies n'est plus!!! on parle de réaction de l'Iran en ignorant que la tête du serpent est décimée. Ils sont K/O, sans compter les dessous de toutes les rivalités qui surgiront pour remplacer les disparus en Iran et en Irak.

Chady

La réponse sera implacable, forte et indiscutable. Tout autre raisonnement sous-estimerait la force et la détermination de l’Iran.

Je partage mon avis

Bah, bah, bah! Comme disent les iraniens.

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