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Moyen Orient et Monde

En éliminant Soleimani, Trump a-t-il bien calculé son coup?

Éclairage

Le président américain semble jouer avec le feu en obligeant les Iraniens à répondre pour ne pas perdre la face et à provoquer ainsi une escalade difficilement contrôlable.

04/01/2020

On le décrivait comme un aboyeur qui ne mord pas, un président qui passe son temps à menacer ses adversaires sans pour autant passer à l’action par crainte d’entraîner son pays dans une nouvelle guerre. Force est de constater que la majorité des observateurs s’est trompée en considérant que Donald Trump n’était pas prêt à utiliser l’option militaire contre l’Iran. Le président américain a « mordu » son ennemi et l’a même mordu très fort hier en ordonnant l’élimination du personnage le plus symbolique, après le guide suprême iranien Ali Khamenei, de l’appareil du régime : le général Kassem Soleimani, commandant de la force d’élite al-Qods des gardiens de la révolution. L’attaque américaine a eu lieu dans la nuit de jeudi à vendredi à la sortie de l’aéroport de Bagdad et a tué sur le coup, outre le général iranien, le commandant de la milice Kata’ib Hezbollah, Abou Mehdi al-Mouhandis, et huit autres personnes, selon Téhéran.

Le raid américain, a priori une frappe de drone, intervient après plusieurs jours de fortes tensions. Washington a mené dimanche des frappes de représailles contre Kata’ib Hezbollah, une milice chiite pro-iranienne considérée comme l’une des plus dangereuses par les États-Unis. En réponse, des manifestants proches des milices pro-iraniennes ont pris mardi et mercredi l’ambassade américaine d’assaut, avec la complicité des officiels irakiens qui les ont laissé accéder à l’ultrasécurisée zone verte avant de leur demander de se retirer sous la pression américaine.

Ces épisodes sont-ils à l’origine de la décision américaine d’éliminer Kassem Soleimani ? « Les Américains ont eu de nombreuses opportunités de tuer Soleimani par le passé. Ce qui était différent cette fois, c’est qu’ils voulaient l’atteindre en raison des dernières attaques contre leurs intérêts dans la région », affirme Michael Knights, expert au Washington Institute for Near East Policy. L’homme que l’on surnomme le fantôme, qui se déplace depuis des décennies sur les différents théâtres de guerre de la région, a-t-il fait preuve d’un excès de confiance en se rendant à Bagdad dans ce contexte et en se réunissant avec le chef des Kata’ib Hezbollah ? Selon un responsable local interrogé par l’AFP, le commandant irakien « était venu chercher Kassem Soleimani à l’aéroport, ce qui d’habitude n’arrive pas ». « Soleimani était très facilement atteignable. Il était à l’aéroport de Bagdad et s’est exposé aux systèmes de surveillance américains de reconnaissance faciale. Ils ont ainsi pu l’identifier et le frapper en trente secondes. C’est très rare d’avoir ce genre d’opportunité. Et de l’avoir au moment précis où ils envisageaient de le viser », explique encore Michael Knights.


(Lire aussi : Les invités du soir, l'éditorial de Issa GORAIEB)



Un grand coup

Avec l’élimination de l’architecte de la politique iranienne au Moyen-Orient, l’administration Trump a frappé un grand coup. L’Iran, qu’elle considère comme son principal ennemi, perd ainsi son meilleur atout pour étendre son influence et défendre ses intérêts dans la région. L’élimination envoie aussi un message très fort à l’appareil du régime iranien : celui que les Américains peuvent, sans grande difficulté, éliminer ses personnages les plus importants quand la fenêtre d’opportunité se présente. Non contents de simplement faire mal à leur adversaire, les États-Unis ont également revendiqué l’attaque, une façon de mettre l’Iran dos au mur et de dire qu’ils sont prêts à en assumer les conséquences. « Le général Kassem Soleimani aurait dû être tué il y a des années ! » a ainsi tweeté hier Donald Trump en affirmant que le général iranien avait « tué ou grièvement blessé des milliers d’Américains sur une longue période et prévoyait d’en tuer beaucoup d’autres ». Le secrétaire d’État Mike Pompeo a, pour sa part, affirmé que la décision avait été prise en réponse à des menaces imminentes sur « des centaines de vies américaines », alors que le Pentagone avait qualifié plus tôt les raids de « mesures défensives ».

Pour nombre d’observateurs, ces « mesures défensives » ressemblent fortement à une déclaration de guerre, tant l’élimination du plus connu des généraux de la région semblait être une ligne à ne surtout pas franchir. « Il y a quelques jours, frapper Soleimani paraissait impensable : plus qu’un général, il était la personnification même de l’influence régionale iranienne, tuer Soleimani représentait ce qu’il y avait de plus proche d’une déclaration formelle de guerre », décrypte Michael Horowitz, consultant à LeBeck International, un think tank basé à Bahreïn.


(Lire aussi : Peu probable que le Liban soit impliqué dans la riposte iranienne, selon les milieux proches du Hezbollah, le décryptage de Scarlett HADDAD)


De façon systématique ?

En prenant cette décision, les Américains jouent avec le feu puisqu’ils obligent les Iraniens à répondre pour ne pas perdre la face et à provoquer ainsi une escalade difficilement contrôlable. Est-ce à dire que le président américain, qui veut se retirer du Moyen-Orient et de ses conflits interminables, est prêt à entrer en guerre contre l’Iran ? Ou est-ce un simple coup de folie ? Ni l’un ni l’autre a priori.

Du point de vue des Américains, l’attaque est loin d’être dénuée de toute logique. Elle leur permet de réaffirmer leur puissance aux yeux des Iraniens, mais aussi du reste du monde, après plusieurs épisodes marqués par l’hésitation et l’inconsistance. Les États-Unis ont éliminé l’un des hommes qu’ils considèrent comme les plus dangereux au monde tout en misant sur le fait que les Iraniens n’ont pas les moyens de leur faire payer un tel prix en retour. Ils utilisent, quelque part, la même méthode dont les Iraniens ont usée au cours de ces derniers mois, à savoir mettre son adversaire dos au mur en pariant sur le fait qu’il ne sera pas prêt à risquer une guerre ouverte avec lui.

Car, de guerre ouverte contre les Iraniens, les Américains ne semblent toujours pas vouloir. Le président américain a affirmé hier soir ne pas chercher de « changement de régime », ajoutant avoir agi pour « arrêter » une guerre, pas pour en commencer une. L’objectif américain ? Dissuader les Iraniens de poursuivre leur politique d’escalade contrôlée en leur faisant comprendre qu’ils sont désormais prêts à y répondre. De façon systématique ? C’est toute la question. On ne sait pas encore si l’attaque implique un changement fondamental de politique vis-à-vis de l’Iran ou s’il s’agit là d’un « one shot ». « Cette action n’indique pas que les États-Unis prendront de nouveaux risques. On entre dans une période où les États-Unis ont renforcé leur ligne rouge, et les Iraniens peuvent décider d’arrêter l’escalade ou d’aller au-delà », dit Michael Knights.


(Lire aussi : Pour répondre à l’assassinat de Soleimani, le casse-tête de Téhéran)


Populations otages

L’administration Trump semble convaincue de l’efficacité de sa politique de pression maximale exercée à l’encontre de l’Iran via le rétablissement de lourdes sanctions à son égard et n’a pas forcément besoin, dans cette logique, d’y associer une dimension militaire. Mais les États-Unis agissent comme si les Iraniens allaient désormais tendre la joue gauche et ne donnent pas l’impression d’avoir pris en compte que leurs actions pouvaient avoir de lourdes conséquences dans la région. Ce d’autant plus si le principal allié des États-Unis, Israël, se met de la partie. « Israël peut essayer de profiter de l’incertitude provoquée par la frappe américaine pour pousser son avantage et intensifier ses frappes (en Irak et en Syrie), mais aussi pour pousser Washington à adopter une stratégie anti-iranienne bien plus active », dit Michael Horowitz.

S’il veut éviter une confrontation directe avec les États-Unis, l’Iran peut s’appuyer sur ses milices au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen pour attaquer les intérêts américains et ceux de leurs alliés.

Les États-Unis ont appelé hier leurs ressortissants à quitter l’Irak « immédiatement », mais les populations locales, plus que jamais otages de ce bras de fer entre grandes puissances, risquent d’être les premières à payer le prix de ce coup stratégique. Le président Trump a lancé « un bâton de dynamite dans une poudrière », a commenté hier l’ex-vice-président américain Joe Biden. Que fera-t-il si les Iraniens décident d’allumer la mèche ?


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Eleni Caridopoulou

Soleimani est devenu un héro criminel

Wlek Sanferlou

Malheureusement pour nous, on ne peut pas faire des coups mal calculés alors que des états comme les USA peuvent se tromper autant qu'ils veulent...

Alors? Alors?

Soucions nous de la formation d'un gouvernement adéquat pour notre patrie wou ma néhmoul hamm amérka wou iran!!!

Chucri Abboud

TOUT CELA NE PRÉSAGE RIEN DE BON POUR LA RÉGION, Y COMPRIS ET SURTOUT POUR NOUS PAUVRES LIBANAIS TOUJOURS VOLONTAIREMENT PERDUS ENTRE MILLE FEUX ...

Sissi zayyat

Les iraniens avaient- ils calculé les conséquences de leurs ingérences dans le monde et le châtiment de Dieu en versant autant de sang innocent, ou est ce sur un coup de tête qu’ils tuent en pensant échapper à la justice divine. Cette photo en feu nous rappellent pas mal de photos de personnes liquidées et pulvérisées par leurs agents assassins éparpillés dans le monde. Ça ne sera que justice que tous ceux qui y ont participé finissent de la même façon.
AMEN

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prière lire UNE.

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Ah! voila que l'Iran veut nous faire croire à present que les USA implorent un "riposte modérée",,,, l'on se demande presque si la folie criminelle de ce boucher ne commençait pas à gêner en Iran aussi.

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Ah! voila que l'Iran veut nous faire croire à present que les USA implorent un "riposte modérée",,,, l'on se demande presque si la folie criminelle de ce boucher ne commençait pas à gêner en Iran aussi.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

GAFFE OU COUP BIEN ADMINISTRE AVEC TOUTES SES CONSEQUENCES BIEN CALCULEES ?

VIRAGE CONTRÔLÉ

Trêve de paroles, on attendra pas trop longtemps pour voir si l'Iran avec surtout ses alliés aura les moyens de répondre de façon adéquate pour une vengeance légitime.

Sinon l'Iran n'aura qu'à se ranger docilement dans son coin et ruminer sa haine.

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