Médias

Payés au compte-gouttes depuis des mois, des journalistes du « Daily Star » en grève

L’un des organisateurs du mouvement affirme avoir été licencié mercredi. Le rédacteur en chef du quotidien anglophone évoque un non-renouvellement du contrat d’un employé qui n’est pas lié au débrayage.

Un Libanais feuilletant l'édition du jour du quotidien libanais anglophone Daily Star, le 8 août 2019 à Beyrouth. AFP / JOSEPH EID

Privés de leurs salaires depuis plusieurs mois ou partiellement payés, des journalistes du quotidien libanais anglophone The Daily Star, touché par la crise qui frappe le secteur de la presse libanaise ces dernières années, se sont mis en grève hier pour réclamer leur dû. Le rédacteur en chef du quotidien, Nadim Ladki, contacté par L’Orient-Le Jour, affirme que « moins de la moitié des employés du journal sont en grève aujourd’hui ». Le site web du journal continuait, lui, d’être alimenté en informations.

« Plusieurs de mes collègues au Daily Star ainsi que moi-même sommes en grève aujourd’hui pour protester contre le non-paiement de nos salaires (dans certains cas depuis plus de six mois) et le licenciement abusif de notre collègue @benredd pour son rôle dans l’organisation de cette grève à laquelle participe la plupart de l’équipe rédactionnelle », a écrit sur son compte Twitter Timour Azhari, reporter au sein du journal.



Benjamin Redd, journaliste américain au Daily Star, a annoncé mercredi soir sur Twitter avoir été licencié. « Aujourd’hui (hier, NDLR), j’ai été licencié de mon poste au Daily Star, mon chez-moi depuis quatre ans. J’aidais à l’organisation de la grève car les employés n’ont pas été payés depuis six mois, malgré le fait que le journal est détenu par le Premier ministre milliardaire du Liban », a écrit le journaliste.



Comme le rappelle Reporters sans frontières sur son site, le Daily Star, fondé en 1952 par Kamel Mroué et actuellement dirigé par son fils Malek Mroué, avait dû fermer pendant deux semaines en 2009 sur ordre de la justice en raison de difficultés financières. Il avait toutefois repris son activité après un accord au sujet de ses dettes avec ses créditeurs le mois suivant. En 2010, un groupe d’hommes d’affaires proches de Saad Hariri a racheté le journal, ajoute RSF.


La famille du Premier ministre sortant, qui fait face depuis des mois à des difficultés financières, est selon Reporters sans frontières le seul propriétaire du Daily Star, mais des journalistes se plaignent d’un manque de transparence concernant le financement du quotidien. Interrogé sur la part de financement qu’assure M. Hariri, Nadim Ladki se contente de répondre: « Pas de commentaire. » « Les informations sur l’actionnariat (du journal) ne sont pas disponibles publiquement. Le quotidien refuse de publier des informations ou ne répond pas », écrit RSF dans son rapport sur le Daily Star.


Les journalistes payés en fonction des priorités« Les demandes des journalistes sont justes. Cela fait un moment que nous (le journal, NDLR) sommes en crise. Mais dire que les journalistes ne sont pas payés depuis six mois n’est pas précis », souligne Nadim Ladki. « À chaque fois que nous avons du cash, nous payons les journalistes en fonction des priorités. Nous versons ainsi des montants aux journalistes endettés et qui ont des échéances financières », poursuit le rédacteur en chef.

Timour Azhari, contacté par L’Orient-Le Jour, confirme que lui et ses collègues perçoivent de temps à autres des sommes minimes en fonction de leurs besoins urgents. « Lorsque j’ai réservé des billets d’avion récemment pour prendre quelques jours de vacances, j’ai demandé à la direction de me rembourser, et c’est ce qu’ils ont fait. Mais c’est au cas par cas. »



(Pour mémoire : "Réveillez-vous avant qu'il ne soit trop tard" : une édition spéciale du Daily Star tire la sonnette d'alarme)



"Mauvais timing"
Commentant le licenciement de Benjamin Redd, Nadim Ladki rapporte que le contrat du journaliste arrivait à échéance. « Son contrat expirait à la fin du mois et Benjamin avait accumulé plusieurs jours de congé, ce qui fait que j’ai dû l’informer hier que je ne comptais pas renouveler son contrat. Benjamin encaissait un salaire élevé. Je préfère embaucher quatre journalistes libanais à sa place, surtout en ces temps de crise », explique Nadim Ladki, qui reconnaît néanmoins que « le timing (de la fin) de son contrat est mauvais ». « Si, comme le dit Benjamin, il a été licencié pour avoir participé à l’organisation de la grève, alors pourquoi les autres journalistes qui y ont contribué n’ont pas été licenciés eux aussi ? » lance encore le rédacteur en chef, en réfutant les propos du journaliste américain.


« Nadim Ladki m’a envoyé un e-mail hier, après la fin de mon service, afin de m’annoncer le non-renouvellement de mon contrat. Il n’a rien mentionné à propos de la grève », précise Benjamin Redd à L’Orient-Le Jour. « Mais dire que j’ai été remercié pour des raisons financières ? Personne ne peut le croire. Il s’agit là clairement d’une décision liée à la grève, martèle le journaliste américain. Certes, légalement parlant, je ne pourrai pas dire que j’ai été licencié, mais je suis persuadé que je l’ai été. Je suis très déçu de la manière dont le rédacteur en chef me l’a annoncé. »

Si Timour Azhari reconnaît que le contrat de Benjamin Redd expirait en effet à la fin du mois, il réfute toutefois l’argument du rédacteur en chef du journal. « Ben a été clairement licencié pour son rôle dans la grève. La direction du journal estimait qu’il était à la tête de ce mouvement », affirme le jeune journaliste. « Quant à son salaire élevé, il le méritait. Ben était l’un de nos meilleurs journalistes. L’argument financier est louche. Je n’y crois pas personnellement », affirme Timour Azhari.

Nadim Ladki explique que la crise financière du journal s’est aggravée depuis le début de la révolte populaire inédite contre le pouvoir politique, déclenchée le 17 octobre et qui est entrée jeudi dans son 50e jour. « Nous n’avons pas de visibilité concernant un règlement de la crise, mais nous espérons qu’elle sera bientôt résolue. » « Nous avions décidé de nous mettre en grève pour réclamer nos droits basiques », commente Benjamin Redd. « J’espère vraiment que la situation du Daily Star va s’améliorer. C’est dans ce but que je m’investissais dans ce journal », ajoute-t-il.


« Nous avons tenu plusieurs réunions il y a des semaines afin de formuler des demandes claires à notre direction. Nous étions prêts au dialogue. Mais aucune de nos demandes n’a été prise en considération », explique pour sa part Timour Azhari. « Nous avions demandé à être payés pour les mois précédents, que les salaires soient ajustés en fonction de la dévaluation de la livre libanaise et que l’administration s’engage à nous payer de manière régulière dorénavant », souligne-t-il. « Nous réclamons simplement d’être payés », soupire le jeune journaliste.

Peu avant 15h jeudi, Timour Azhari a annoncé sa démission sur son compte Twitter. « J’ai démissionné de mon poste au Daily Star en raison du licenciement de mon collègue @benredd. Les salariés du journal ont accepté de ne pas être payés pendant plusieurs mois parce que nous aimons notre travail et que nous nous sentions responsables envers nos lecteurs. Mais nous avons également d’autres responsabilités », écrit-il.




Quant à Benjamin Redd, toujours sonné par le non-renouvellement de son contrat, il tente de rester optimiste. « La direction m’a promis de me verser tous mes arriérés dans les prochaines semaines », explique-t-il.



Un secteur sinistré
En juillet dernier, le journal avait créé la surprise en ne publiant pas, dans ses colonnes, d'articles de presse, préférant écrire sur chaque page une phrase sur fond noir pour alerter sur les différents problèmes et crises auxquels fait face le pays. En octobre dernier, le prestigieux quotidien libanais arabophone An-Nahar avait lui aussi tiré la sonnette d'alarme contre la situation délétère du pays et la crise de la presse libanaise, en publiant des pages blanches dans son numéro du jour.

La situation des mdias libanais est de plus en plus difficile. En septembre, Saad Hariri avait annoncé la suspension prolongée des programmes de la Future TV qu'il détient. Le même mois, les employés de la chaîne s'étaient mis en grève pour réclamer le paiement de leurs salaires. Le quotidien al-Moustaqbal, appartenant également à M. Hariri, a sorti son dernier numéro papier en janvier. Le prestigieux groupe de presse Dar as-Sayyad a, quant à lui, fermé ses portes.

En 2018 déjà, au mois de juin, le prestigieux quotidien panarabe al-Hayat, fondé en 1946, avait fermé son bureau à Beyrouth. Il avait été précédé fin 2016 par le quotidien as-Safir, lancé en 1974 et qui avait accueilli dans ses colonnes les plus grands intellectuels arabes. D'autres quotidiens de renom, comme an-Nahar, ont procédé à des licenciements de masse ou à une suspension du paiement des salaires pour éviter le même sort.


Pour mémoire

Les licenciés d’al-Moustaqbal intransigeants sur leurs droits

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commentaires (3)

La double nature de businessman et d’homme politique a toujours desservi Saad Hariri, et hélas il perd beaucoup de crédibilité dans un domaine comme dans l’autre..

Citoyen libanais

07 h 12, le 06 décembre 2019

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Commentaires (3)

  • La double nature de businessman et d’homme politique a toujours desservi Saad Hariri, et hélas il perd beaucoup de crédibilité dans un domaine comme dans l’autre..

    Citoyen libanais

    07 h 12, le 06 décembre 2019

  • C'est donc Mr Hariri qui veut un gvnmt technocrate ? Qu'il commence à payer un technocrate au daily star pour redresser son journal. Hahahahaha..

    FRIK-A-FRAK

    20 h 11, le 05 décembre 2019

  • It is unfortunate that Mr. Hariri, touted to be the savior of Lebanon, is unwilling to pay his own media employees, Future TV, Al-Mustaqbal newspaper, and now The Daily Star. Meanwhile, he has paid 16 million USD to his South-African girlfriend. That's enough money to sustain his media companies for a few years. The Lebanese media is giving him a free pass and downplaying his apparent lack of leadership, and inability of solve Lebanon's festering economic crisis, the seeds of which were planted in the 1990s, while his father was in government, and the leader of the largest parliamentary majority. It's time for Lebanon to move on, and find fresh faces with a track record of competence, honesty, and transparency to lead the country.

    Mireille Kang

    19 h 21, le 05 décembre 2019