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La Dernière

« Il faut que ce soit le mariage de l’année ! » 2/2

Photo-roman

La saison des mariages est aux portes... Pour ce second épisode, retour sur ces cérémonies qui, au Liban plus que nulle part ailleurs, prennent des allures délirantes et délurées...


24/06/2019

Depuis que j’ai eu l’idée folle de me lancer dans les préparatifs de mon mariage à deux mille personnes, c’est-à-dire il y a près d’un an, comme je vous l’expliquais la semaine dernière dans ces mêmes colonnes, plus un jour ne s’écoule sans que mes nuits ne soient colonisées par des cauchemars odieux, les uns plus improbables que les autres. Un coup, je fais un rêve où je prends brusquement tellement de poids que mon corset entièrement agrémenté de perles de Tahiti ne ferme plus sur ma taille de guêpe, dont je me suis pourtant éreintée à surveiller le gramme de trop. Un coup, c’est une éruption de boutons qui se répand sur mes joues toutefois confiées aux bons soins d’une armada de dermatologues et de chirurgiens esthétiques. Un coup, aussi, je m’adonne à un vol plané en faisant mon entrée, ou sinon, je découvre que le buffet ne suffit pas à nourrir les invités, ou que le décor tombe en miettes, ou que la pièce montée à 36 étages s’écroule au moment où l’on s’apprêter à la sabrer. Ou, pire, mon futur mari change d’avis en dernière minute, me valant systématiquement les rires sardoniques de l’assistance, mes meilleures amies incluses, ainsi qu’un lynchage des 850 000 abonnés au compte Instagram Lebanese Weddings qui, comme son nom l’indique, se charge de relayer, jusqu’au plus infime des détails, les « grands » mariages locaux. À chaque fois, mes cris possédés secouent la maison en entier, réveillant ma mère qui accourt aussitôt dans ma chambre alors que j’assène, en plein sommeil : « Il faut que ce soit le mariage de l’année ! »

« Alors, comment se passent les préparatifs ? »
J’en suis même arrivée à consulter, plusieurs fois par jour, des forums en ligne où des futures mariées s’épaulent en échangeant sur leurs expériences précédant le jour J.


(Lire aussi : « Il faut que ce soit la plus belle robe de la saison… » 1/2)


Et si je ne parviens plus désormais à mettre quoi que ce soit en bouche, maintenant que la date fatidique approche à grands pas, frôlant tous les jours un peu plus la folie, je m’efforce néanmoins de faire mine de pas y toucher, mine de rien, lorsque mes copines me posent la question sadique : « Alors, comment se passent les préparatifs ? » « C’est la plus belle période de ma vie », je réponds presque nonchalamment, avec mon air le plus serein, comme celui que j’affiche d’ailleurs sur les photos de mon compte Instagram où je détaille les préparatifs en y apposant J -40, J -15 et ainsi de suite. Mais en réalité, c’est sur ma pauvre wedding planner que je déverse indéniablement mes frustrations, lui répétant ma désormais légendaire recommandation : « Il faut que ce soit le mariage de l’année ! » la harcelant de coups de fil à pas d’heure ou la sommant de m’envoyer le déroulement revu et corrigé de la soirée. Puis, traversant ce programme chronométré à la seconde, je souffle un peu. Soulagement. Je sais qu’à 13h pile, le coiffeur et la maquilleuse étaleront leurs artilleries dans ma chambre où une foultitude de photographes en seront déjà à me fustiger de flashes, alors que je feins quelques larmes dans ma robe de chambre en soie ornée de mes initiales. À 16h, maquillée en waterproof et auréolée de laque, la créatrice de mode et ses trois assistantes m’aideront à enfiler mon corset orné de perles de Tahiti qui se refermera indéniablement sur ma taille de guêpe.


La maison, la messe, la fête
En même temps, dans le salon fleuri d’orchidées, mes copines afflueront pour la séance photo, mais seulement dans le coin réaménagé pour l’occasion. Pliés en quatre, les présents me photographieront sous toutes mes coutures, tantôt adossée au piano où trônent les cadres en argent de mes images d’enfance, tantôt accoudée au buffet où se déploient dragées, macarons et coupes de champagne, tantôt brandissant, mais spontanément, ma chute de diamants offerte par ma belle-famille et tantôt, comme il se doit, reniflant le champ de roses rouges envoyées par mon fiancé. À 18h, sous une pluie de riz et de pétales roses, je me frayerai un chemin jusqu’à la Rolls de papa que Ali, notre chauffeur, conduira à la cathédrale où se tient la cérémonie de mariage. À 19h, je marcherai vers l’autel, agrippée à mon papa larmoyant qui me « donnera » à mon mari, tandis qu’une mezzo-soprano autrichienne entonne l’Ave Maria et que je prie fort pour que tout cela soit bien relayé sur réseaux sociaux. À 20h, après que les dix évêques, cardinaux et prêtres nous aient prononcés mari et femme, départ en Rolls vers le palais en ruine où a lieu la soirée sur le thème : « Mille et une nuits cosmiques ». Il paraît que l’astrologie est à la mode, dixit ma wedding planner. Re-séance photo, dans le jardin à l’arrière, puis sur l’escalier, puis devant la Rolls, mais cette fois accompagnée de mon mari, alors que les convives font la queue en voiture, se retrouvent autour d’un welcome drink ou dans le photobooth. À 21h30, quand les hôtesses auront fini de pousser les invités vers leurs tables qui portent des noms de planètes, nous apparaissons, mon homme et moi, dans une montgolfière qui atterrit au cœur d’une flambée de feux d’artifice. À 22h, la piste est ouverte et s’y succèdent la Djette tatouée en vogue, la troupe de samba brésilienne, puis Nancy Ajram et Ragheb Alamé. On a mis tout le paquet. À 23h, au moment où l’on aura fini de se ruer sur le buffet de 40 mètres de long, première danse avec mon père sur les notes d’À ma fille d’Aznavour, suivie des discours alcoolisés de mes meilleures amies, sur fond d’un film où défilent mes photos en poussette, puis habillée comme ma mère, puis endormie en classe, puis le jour où mon mari s’est agenouillé aux Maldives pour demander ma main. À minuit, on sabrera enfin la pièce montée en carton-pâte de 36 étages, noyés sous une Niagara de confettis. Tout ça pendant que les centaines d’organisateurs se bousculent avec leurs oreillettes et leurs talkies-walkies et que les 2 000 présents n’ont d’yeux que pour moi, pour ma robe délirante, pour mes joues confiées au bon soin d’un chirurgien esthétique. Et qu’ils se chargent de relayer, avec Lebanese Weddings bien évidemment, mes milliers de photos en y apposant à chacune ce hashtag tant espéré : #MostBeautifulBride. La plus belle des mariées.


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Antoine Sabbagha

Bel humour pour des traditions qui ne changent pas au contraire elles se modernisent .

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