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La Dernière

« Au moins, il n’a pas trop souffert. Au moins, il a eu une belle vie... »

Photo-roman
03/06/2019

C’est toi, Y., qui m’a donné l’impulsion pour écrire ces lignes quand tu m’informais, dimanche dernier, que ton grand-père « vient de partir ». Pendant les condoléances, je t’avais pris la main, quelques dérisoires formules qu’il convient de dire dans ces situations-là pour tenter tant bien que mal de consoler l’inconsolable, « au moins, il n’a pas trop souffert », « au moins, il a eu une belle vie », « au moins, tu étais à Beyrouth quand il est parti ». Et au fond de ta voix floutée par les larmes, je croyais presque deviner une certaine plénitude qui atténuait ta tristesse, tandis que ton regard balayait les gens patientant en rang, venus te serrer la main, celle de ta mère, de ta famille, et dont tu m’as avoué n’en connaître que très peu. « En fait, je ne me rendais pas compte qu’il était tellement aimé », m’avais-tu murmuré, et je n’ai pu m’empêcher de songer au décès de mon grand-père paternel survenu il y a douze ans.

En vouloir au monde
À l’époque, je n’avais que dix-sept ans, et pas encore la justesse de tes mots, Y., ni la sagesse qu’il m’aurait fallu pour trouver une quelconque consolation dans son départ. Pourtant, il était parti de la plus belle des morts qu’il pouvait espérer : cœur arrêté pile-poil au moment où, comme toutes les fins d’après-midi immanquablement, il se dressait à l’ombre de la treille d’où, fièrement, il caressait des yeux le jardin dont il avait fait (re)naître, seul et à la sueur de son front, chacun des recoins. Les proches, aussitôt accourus, avaient beau me répéter les mêmes mots que je t’ai dits, Y., « au moins, il n’a pas trop souffert », lui aussi, « au moins, il a eu une belle vie », « au moins, tu étais là quand il est parti », je ne voulais rien entendre. Je ne voyais plus rien que son corps blafard, refroidi, diminué, rogné, allongé à même le carrelage. C’est moi qui l’avais découvert. Je ne voyais plus que la maison, autour, désormais fantomatique, tout d’un coup morte elle aussi, la télévision branchée sur Euronews, les rideaux tirés pour la sieste, la porte entrouverte pour que les amis affluent au moment du journal de 20 heures, une rakwé oubliée sur le réchaud, une robe de chambre accrochée à la patère de la salle de bains, l’eau qui coule pour l’heure du bain, une paire de pantoufles qui patientent au pied de la baignoire, l’odeur d’une eau de toilette au citron vert, le couvre-lit lissé, des légumes du jardin laissés à égoutter dans l’évier, le calendrier ouvert à la date du 28 mai, pas encore barrée ; ces gestes répétés par mon grand-père des centaines, des milliers de fois, sans qu’il sache que ce jour-là, ce serait la dernière. Cruauté de la vie.


Des morceaux de lui
Je me souviens de la nuit que j’ai passée sans dormir, à me dire, en sanglotant, que je n’accepterais pas de le laisser partir de cette façon. J’en voulais au monde, à Dieu ou je ne sais quelle force, de l’avoir emporté avant même que je puisse lui dire tout ce que je n’avais pu, su ou voulu. Ou, simplement, sans que je n’aie eu la chance de le remercier. Plus rien ne pouvait consoler les regrets. Le lendemain, au cours des funérailles, ma mère, me caressant le front, m’avait dit : « Tu sais, il doit certainement t’écouter. Parle-lui. » Avec l’infini cynisme qu’on peut avoir à dix-sept ans, j’avais levé des yeux enragés vers elle : « N’importe quoi. De toute manière, à quoi sert tout ce cirque ? Il est parti et plus rien ne le ramènera. » J’avais passé les heures qui ont suivi à protocolairement serrer toutes les mains que mon grand-père avait serrées, le peu d’amis et de connaissances qui lui restait, les autres s’étant éparpillés dans les cimetières alentour. À mesure, je pouvais les entendre, cousins, amis de longue date, copains de jeux de cartes, compagnons de whisky sous la treille, vieilles relations professionnelles, maîtresse inavouée ; chacun d’entre eux évoquer mon grand-père, tour à tour ses attendrissantes manies, sa main verte, sa générosité sans bornes, ses excès de colère, ses épopées d’Afrique, l’indémodable histoire de sa rencontre avec la reine Elizabeth, ses gestes de gentleman, les infinis poèmes et maximes qu’il connaissait par cœur et qu’il récitait à qui avait de la peine, sa dévotion envers ses enfants qui le lui rendaient si mal et l’infini amour qu’il nous portait, nous ses petits-enfants. « Vous l’avez accompagné jusqu’à la fin », « vous étiez tout pour lui », « il me parlait sans cesse de toi, me montrait tes carnets de notes », « il t’aimait tant ».Face à toutes ces bribes d’histoires, je retrouvais un peu de mon grand-père en chaque visage, un peu de son sourire dans ceux qui en affichaient un en parlant de lui. En rassemblant ces souvenirs venus par flots, leur beauté, leur ampleur, ce torrent d’amour qui se déversait autour de moi, j’ai réalisé que la mort était finalement une manière de grandir, de s’augmenter, de s’amplifier. Mon grand-père me semblait si vaste. Et, à présent, je pouvais enfin le laisser partir.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Kulluna Irada

Toujours les mêmes histoires insipides.!!!!! mona Rizk

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