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Idées

« Deal du siècle » : et maintenant ?

Commentaire
Jake WALLES | OLJ
15/06/2019

La dissolution de la Knesset israélienne le 29 mai et la décision d’organiser de nouvelles élections en septembre compliqueront certainement les plans de l’administration Trump pour le Moyen-Orient. Pour le moment, cette dernière semble déterminée à tenir son « atelier économique » prévu les 25 et 26 juin à Bahreïn, mais il est difficile d’envisager les suites : dévoiler un plan de paix pendant la campagne électorale israélienne n’a aucun sens, et une fois le nouveau gouvernement israélien en place, la campagne électorale américaine aura véritablement commencé. L’administration Trump aura donc du mal à procéder dans ces circonstances.

En réalité, compte tenu de l’intense opposition des Palestiniens à l’approche du président Donald Trump à l’égard du « deal du siècle », les derniers développements en Israël ont peut-être évité un embarras majeur à cette administration. L’architecte-clé du plan, Jared Kushner, a d’ailleurs semblé reconnaître que la partie était mal engagée : « Si nous allons échouer, nous ne voulons pas échouer de la même manière que ce qui a déjà été fait par le passé », a-t-il déclaré lors d’une conférence au Washington Institute for Near East Policy le 2 mai dernier. Autrement dit, Kushner et son équipe ont peut-être maintenant trouvé une excuse pour ajourner leur plan sine die…



(Lire aussi : Le plan de paix de Kushner est-il mort-né ?)



Engrenages
En tout état de cause, l’administration Trump devra probablement prendre une autre décision importante sur la question des annexions israéliennes en Cisjordanie : le nouveau gouvernement israélien utilisera-t-il l’opposition palestinienne aux efforts de paix de l’administration Trump comme prétexte à une annexion ? Les États-Unis soutiendront-ils une telle démarche ? Si tel est le cas, ces décisions pourront déclencher un cycle de réactions en chaîne qui déstabiliseraient davantage un statu quo déjà fragile. La politique israélienne est imprévisible, comme l’a démontré l’incapacité du Premier Ministre Benjamin Netanyahu à former un gouvernement. Cependant, les pressions des partis de droite pour l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie ne vont probablement pas diminuer. Lors des dernières élections israéliennes, Netanyahu avait déjà annoncé publiquement son soutien à l’extension de la souveraineté israélienne aux colonies de peuplement. Mais il est certain que les Palestiniens réagiraient avec fureur à ce type de violation de la Déclaration de principes d’Oslo, ce qui détériorerait encore davantage la situation sur le terrain.

Un tel engrenage pourrait alors se traduire par une cessation de la coopération en matière de sécurité entre les services de sécurité palestiniens et israéliens en Cisjordanie, puis une recrudescence d’attaques de « loups solitaires » contre des Israéliens en Cisjordanie ou à Jérusalem, suivies par une nouvelle série de combats à Gaza entre le Hamas et les militaires israéliens, voire, in fine, l’effondrement de l’Autorité palestinienne. Selon un article publié le 12 mai sur le site d’information Axios, l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, Gadi Eizenkot, aurait ainsi mis en garde le représentant spécial de Trump, Jason Greenblatt : « La Cisjordanie pourrait faire irruption avant, pendant ou après la présentation de votre plan de paix, et vous devriez intégrer cette donnée à vos calculs. Une fois que ce génie sera sorti de la bouteille, il faudra cinq ans pour le remettre en place. »

D’autant que le contexte actuel de tensions régionales vient en outre compliquer la donne : face à la pression croissante des sanctions imposées par les États-Unis, Téhéran pourrait utiliser son allié à Gaza, le Jihad islamique palestinien, pour lancer des attaques contre Israël et entraîner le Hamas dans une nouvelle guerre qui pourrait également, et contre la volonté de l’Autorité palestinienne, se propager en Cisjordanie. Tous les ingrédients pour le déclenchement d’une tempête de grande envergure semblent donc réunis.



(Lire aussi : Raï : Le deal du siècle menace l'identité du Proche-Orient et de ses habitants)



Test significatif
Si l’administration Trump voulait éviter une telle issue, elle devrait commencer par remiser un plan que personne dans la région ne veut vraiment voir. Cela se produira peut-être après l’échec annoncé de l’atelier de Bahreïn et l’issue des nouvelles élections israéliennes…

Toujours est-il que les pressions israéliennes en faveur de l’annexion devraient continuer de plus belle et que l’attitude des États-Unis à cet égard sera significative. Pour éviter une nouvelle détérioration de la situation, Washington doit adopter une attitude ferme vis-à-vis du nouveau gouvernement israélien sur cette question, et ce en s’opposant à toute mesure visant à modifier le statut juridique de toute partie de la Cisjordanie.Les États-Unis pourraient être certes tentés de trouver un compromis avec les Israéliens en consentant à une annexion limitée ou à une « extension de la souveraineté israélienne » à une ou deux colonies – qui, de l’avis de la plupart des Israéliens, feraient partie d’Israël dans tout futur accord avec les Palestiniens – contre leur promesse de ne plus rien entreprendre de ce type pendant une période convenue. Il s’agirait cependant d’une initiative très dangereuse dans la mesure où elle placerait Israël sur une pente glissante et sans échappatoire. L’acquiescement tacite des États-Unis à l’expansion des colonies de peuplement au cours des dernières décennies a d’ailleurs déjà contribué à créer la situation quasi inextricable qui règne actuellement en Cisjordanie. Suivre à nouveau cette voie condamnerait de manière quasi certaine toute chance de paix à l’avenir.

Certes, ce type d’arguments devrait sans doute laisser de marbre une administration qui a tant soutenu les positions droitières israéliennes... Elle devrait néanmoins y réfléchir à deux fois si, comme elle le prétend, elle est vraiment attachée à la paix et à la prospérité à long terme pour les deux peuples. D’autant que, comme l’ont noté plusieurs observateurs, l’objectif sous-jacent de l’administration dans ce dossier vise plus probablement à redéfinir le cadre futur du règlement du conflit qu’à conclure un accord de paix à court terme. Dans ses remarques du 2 mai, Kushner avait ainsi défini son plan comme un moyen de « changer de paradigme et de mettre en avant quelque chose qui amène les deux parties à examiner très sérieusement les faits et à essayer de trouver le moyen de permettre à leurs peuples de se porter mieux sur le long terme ». Or, si le gouvernement Trump permet la poursuite de l’annexion israélienne en Cisjordanie, l’engrenage qui en résultera compromettra toute chance de paix pour l’avenir : cela devrait être une raison suffisante pour agir avec circonspection.

Ce texte est disponible en anglais et en arabe sur le site de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center.


Par Jake WALLES

Chercheur invité au Programme pour le Moyen-Orient du Carnegie Endowment for International Peace. Ancien ambassadeur des États-Unis en Tunisie (2012-15) et ancien consul général et chef de mission à Jérusalem (2005-09).



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Irene Said

Faut pas s'en faire, les gars, le siècle dure encore 81 années.
Donc, Jared Kushner a largement le temps pour réussir son "deal du siècle" !
Irène Saïd

Bustros Mitri

Plan Kushner.... hahahaha...!

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