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Diaspora

Alice Abou Khalil, la Libano-Serbe qui préside le parti au pouvoir au Québec

Portrait

Cette spécialiste en technologies de l’information établie au Canada depuis plus de 30 ans fait une entrée remarquée en politique.

27/05/2019

Elle a voulu le changement, elle l’a eu avec un grand C. En l’espace de quelques mois, Alice Abou Khalil est passée du statut d’inconnue sur la scène politique québécoise à la présidence de la Coalition Avenir Québec (CAQ), le parti qui a bouleversé cette même scène lors des dernières élections, brisant la domination des partis traditionnels.

Le premier grand changement dans sa vie, Alice Abou Khalil l’a connu un soir de 1988. La guerre civile entamait sa treizième année, et Alice, sa seizième. Les bombes pleuvaient sur Bickfaya et ses environs, où Alice habitait avec son père, Robert, originaire de Bleybel, sa mère, Ksenia, d’origine serbe, et sa sœur, Mireille. Son frère, Sacha – chirurgien-dentiste reconverti en peintre – se trouvait à l’époque à Strasbourg pour ses études. Ce soir-là, un obus est venu s’écraser dans le jardin familial, à Aïn Alak, faisant exploser les vitres de la maison. Ce fut la goutte de trop qui a poussé la famille Abou Khalil à plier bagages pour le Canada.

« Je me souviens encore de ma mère courant et criant pour nous éloigner des éclats de verres », raconte Alice, elle-même mère de deux jeunes adultes, Giovanni et Kassandra Fares, âgés de 18 et 19 ans. « Je n’oublierai jamais ce jour-là », poursuit-elle.

Ces souvenirs sont revenus la hanter en avril dernier, alors qu’elle remplissait des sacs de sable pour aider les sinistrés des inondations majeures qui ont touché une partie de Montréal. « C’était un sentiment très bizarre qui m’a ramenée 30 ans en arrière », affirme Alice. « Mais, cette fois-ci, les sacs servaient à protéger les gens des eaux et non pas des bombes, ajoute-t-elle après une court moment de réflexion. C’est tout de même une grosse différence. »


Des débuts difficiles au Canada
Spécialiste en technologies de l’information (TI), la Libano-Serbe de 47 ans affirme se sentir désormais plus canadienne que jamais. Pourtant, son intégration au Québec n’a pas été facile, confie-t-elle, soulignant avoir subi un certain harcèlement en raison de ses origines. « Voleuse de job », « Rentre chez toi »... Ces phrases peu amènes lui ont été souvent lancées dans la cour de son école à Longueuil, sur la rive sud de Montréal, où ses parents avaient ouvert un restaurant. « Je ne pleurais pas dans mon lit, mais ça m’irritait quand même, dit-elle. Avec le recul, je me dis qu’il faut remercier ces gens-là car, d’une certaine manière, c’est grâce à eux que j’ai développé la détermination qui m’a menée là où je suis aujourd’hui. »

Travaillant comme consultante en cybersécurité et en architecture de solutions, Alice Abou Khalil décroche des contrats avec plusieurs établissements de renom, dont l’aéroport de Montréal, l’Université de Montréal, IBM, HP et la Banque nationale.

Mais les ambitions de cette femme énergique ne s’arrêtent pas là. Dans la famille Abou Khalil, de vieux partisans des Kataëb au Liban, la politique n’est jamais loin des préoccupations. Pendant plusieurs années, Alice agira comme représentante des Kataëb à Montréal, s’impliquant notamment dans des activités auprès de la diaspora et organisant des levées de fonds au profit des plus démunis.


Dans la « famille de la CAQ »
Parallèlement, elle commence à faire ses premiers pas dans la politique québécoise, qu’elle affirme suivre depuis son arrivée au Canada. Au cours des dernières élections municipales et fédérales, elle participe comme bénévole dans les campagnes, soutenant, tour à tour, des candidats libéraux et conservateurs. C’est cette expérience-là, dit-elle, qui lui a « pavé le chemin » pour se présenter aux dernières législatives, en octobre 2018, comme candidate de la Coalition Avenir Québec (CAQ).

Pourquoi la CAQ ? « Parce que c’est une coalition qui regroupe tout le monde, répond-elle. Une vision unique sous-tend l’action de ce parti. »

C’est donc à Chomedey, sur la rive nord de Montréal, où elle habite depuis plus de 20 ans, qu’elle défend les couleurs du parti de François Legault, Premier ministre du Québec. Mais la chance sourit plutôt au candidat sortant, élu depuis 12 ans sans interruption.

Ailleurs au Québec, la vague caquiste est déferlante, et met fin à 50 ans d’alternance entre les partis traditionnels, à savoir le Parti libéral du Québec et le Parti québécois. Malgré sa défaite, Alice Abou Khalil choisit de rester « dans la famille de la CAQ » et se voit offrir, fin mars, la présidence du Conseil national exécutif du parti.

Dans son nouveau rôle, elle gère les affaires internes, aussi bien au niveau administratif que financier. Elle ratifie les budgets, forme des comités, enquête sur les affaires du parti et organise le congrès national, qui, cette année, s’est déroulé les 25 et 26 mai dernier, sous le thème de « l’économie verte ».


La CAQ et les immigrants
La nomination de la Libano-Serbe à la présidence de la CAQ est d’autant plus intéressante que, depuis son arrivée au pouvoir il y a sept mois, le gouvernement de François Legault a présenté une série de projets de loi touchant directement les communautés immigrantes.

Il y a d’abord eu la nouvelle loi sur l’immigration, qui a entraîné l’annulation de 18 000 dossiers en attente. Peu de temps après, la CAQ a procédé au dérèglement de l’industrie du taxi, ouvrant la porte aux entreprises technologiques comme Uber et éliminant les permis qui étaient autrefois nécessaires aux chauffeurs, dont 20 % sont d’origine libanaise, selon le regroupement qui les représente.

Plus récemment, la CAQ a été accusée de « légitimiser la discrimination » avec un projet de loi sur la laïcité qui interdira le port de signes religieux pour les fonctionnaires publics « en position d’autorité », comme les policiers et les juges, mais aussi les enseignants et les directeurs des écoles publiques. Une mesure qui, selon de nombreux observateurs, touchera principalement les femmes voilées qui risquent de perdre leur emploi si elles refusent d’ôter leur foulard.

Tout en se disant consciente des implications de ces lois sur les immigrants au Québec, la présidente de la CAQ affirme qu’elles « ne visent aucune communauté ou religion en particulier ». « C’est vrai qu’il y a des changements qui s’imposent, (…) mais il faut commencer quelque part, affirme-t-elle. Les gens, par défaut, sont résistants aux changements. Moi aussi je le serais si on décidait de changer mes façons de faire au travail. Il n’en demeure pas moins qu’il faut regarder vers l’avenir. » « Les gens sont libres de porter des signes religieux dans les épiceries et les magasins, poursuit-elle, mais je n’ai pas à savoir s’ils sont chrétiens, musulmans ou juifs lorsqu’ils travaillent pour un gouvernement laïc. »


« Les Québécois ne sont pas racistes »
Les débats sur cette épineuse question ont par ailleurs entraîné une montée des discours haineux et islamophobes sur les réseaux sociaux, ainsi que des dérapages de la part de responsables, dont une conseillère municipale de Montréal qui a dit craindre « une islamisation de la planète » après avoir subi un examen ophtalmologique par une femme voilée. Une ex-sénatrice a aussi lié le voile à l’excision et au mariage forcé. De l’autre côté du spectre, un maire a qualifié le projet de loi de « nettoyage ethnique ».

« Chacun a droit à ses opinions, réplique Mme Abou Khalil. Malheureusement, le racisme existe toujours, mais les Québécois ne sont pas racistes. » « Le Québec, poursuit-elle, est une des sociétés les plus accueillantes et inclusives au monde. Le projet de loi n’affectera en rien cette réalité. »

Une bonne nouvelle serait d’ailleurs en vue pour les immigrants, selon la présidente de la CAQ, qui affirme qu’une annonce sur la reconnaissance de l’équivalence des diplômes étrangers « est prévue pour bientôt ». « Je ne suis pas au courant de tous les détails, mais je sais que c’est en développement. C’est une promesse électorale très importante », ajoute-t-elle, affirmant que son frère Sacha n’a pu rejoindre la famille au Canada, il y a 30 ans, en raison justement de la non-reconnaissance de son diplôme obtenu en France.

À la question de savoir si elle songe à repartir en campagne électorale un jour, elle affirme que ce n’est pas encore décidé. « Mais je veux encore faire de la politique, souligne-t-elle. C’est quelque chose que je ne laisserai pas tomber, ça c’est sûr et certain. » « J’aime faire bouger les choses et travailler pour améliorer la vie des gens, assure-t-elle encore. Je ne saurais pas vivre autrement. »

Cette page est réalisée en collaboration avec l’Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com


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