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Liban

La garde-à-vue de Béchara Asmar n’a pas mis un frein au tollé

Justice

Le bureau exécutif de la CGTL devrait tenir une réunion extraordinaire aujourd’hui à midi.

Claude ASSAF | OLJ
20/05/2019

Durant tout le week-end, les propos diffamatoires proférés vendredi par le président de la Confédération générale des travailleurs du Liban (CGTL), Béchara Asmar, à la mémoire du patriarche maronite Nasrallah Sfeir, décédé le 12 mai, ont suscité une vague de condamnations et d’appels à des sanctions provenant de divers milieux religieux, politiques et professionnels.

Alors qu’il s’apprêtait à tenir une conférence de presse, M. Asmar, ne sachant pas qu’il était déjà filmé et que les micros étaient activés, s’était livré à des plaisanteries salaces sur le patriarche Sfeir, dont les funérailles s’étaient déroulées la veille. Le lendemain, le président de la CGTL était placé en garde à vue sur ordre du parquet, ses propos pouvant constituer une atteinte à un symbole religieux et tomber donc sous le coup de la loi.

Le même jour, le patriarche Béchara Raï a fustigé avec véhémence « ce comportement irresponsable » de la part de M. Asmar, appuyant, dans un communiqué, « les réactions officielles et populaires, notamment les institutions patriarcales et la Ligue maronite qui ont appelé à la démission (de Béchara Amar) et à des poursuites à son encontre ». « En tout état de cause, ces propos font perdre d’office à leur auteur la capacité d’assumer une responsabilité liée au secteur public et l’obligent à présenter ses excuses à l’Église et à tous les Libanais offensés, ajoute le texte. En dépit du fait que les portes du pardon demeurent ouvertes devant tout repenti, celles du siège patriarcal resteront fermées devant lui jusqu’à ce qu’il ait expié son péché. »

Le président de la CGTL a été interrogé par la police criminelle avant d’être mis en garde à vue. Cinq membres du bureau de la CGTL ont également été convoqués pour les besoins de l’enquête, sachant qu’ils ont été vus dans la vidéo, riant à gorge déployée en réaction aux propos de M. Asmar.

Hier, le patriarche Raï est revenu sur ce qu’il a décrit comme une « odieuse offense ». « Nous avons été profondément peinés, comme tout le monde au Liban et à l’étranger, par l’odieuse offense faite au patriarche Sfeir, à sa dépouille mortelle reposant dans sa dernière demeure et à son esprit qui emplit le ciel de bonheur. M’est alors revenue l’image du soldat romain qui a transpercé avec sa lance le cœur du Christ sur la croix », a déclaré Mgr Raï dans son homélie prononcée lors d’une messe à Bkerké à la mémoire de Nasrallah Sfeir et de l’ancien vicaire patriarcal maronite Roland Abou Jaoudé, décédé le 2 mai dernier.


(Lire aussi : Hariri : Sfeir était le gardien de la souveraineté et du vivre-ensemble)


À noter qu’une délégation du conseil exécutif de la CGTL, présidée par le chef du Bloc syndical indépendant, Georges Alam, ainsi qu’une délégation de la Fédération générale des syndicats des travailleurs du Liban ont assisté à la messe.

Dans les rangs des responsables politiques, le ministre du Travail, Camille Abousleiman, a estimé qu’« après ses propos inacceptables, qui ont offensé le symbole que représente la position du patriarche Sfeir », Béchara Asmar « ne peut prendre part au dialogue social prévu ». « La loi donne au gouvernement des prérogatives liées aux syndicats et à leurs membres », a affirmé M. Abousleiman à La Voix du Liban (100.5), indiquant qu’il étudie lui-même la question des mesures qu’il pourrait prendre aujourd’hui.

Contacté par L’Orient-Le Jour, le ministre du Travail indique que lorsqu’« un membre d’un syndicat faillit à ses obligations, l’article 105 du code du travail permet au gouvernement de le démettre, d’exiger son remplacement et de le poursuivre devant les tribunaux, le cas échéant ». Il indique qu’« il y a une douzaine d’années, le département de législation et de consultations au sein du ministère de la Justice a étendu l’application de ces mesures sur des membres de fédérations de syndicats ». « Béchara Asmar s’est exprimé sur des questions qu’il n’est pas en droit d’aborder lorsqu’il se trouve dans une tribune publique comme celle de la Confédération générale des travailleurs du Liban », ajoute Camille Abousleiman, estimant que le président de la CGTL « a perdu la légitimité nécessaire pour représenter les ouvriers du Liban ».

De son côté, le ministre de l’Économie, Mansour Bteich, a affirmé hier, dans un tweet, qu’il a décidé de « rompre demain (aujourd’hui) le contrat de travail qui lie le ministère à Béchara Asmar dans les silos de Beyrouth. Interrogé par L’OLJ, M. Bteich indique qu’« en vertu de ce contrat conclu depuis plusieurs années, le président de la CGTL, qui est également dentiste, examine les fonctionnaires des silos de Beyrouth ayant des problèmes de dents, en contrepartie d’une rémunération d’un million neuf cent mille livres par mois, avant de les orienter vers des spécialistes ». « Face à une faute grave fustigée par une majorité de l’opinion publique, ma conscience m’impose de rompre le contrat avec Béchara Asmar », ajoute M. Bteich, indiquant que « cette rupture peut, selon la loi, se faire en cours d’année ». « S’il estime que ma décision est illégale, il pourra toujours recourir devant le Conseil d’État », lâche le ministre.


(Lire aussi : Macron à Aoun : L’esprit et l’héritage de Sfeir continueront d’inspirer le Liban)


« Humiliation et honte »
La Ligue maronite a pour sa part décidé de rayer M. Asmar de sa liste de membres, soulignant vouloir intenter une action pénale à son encontre, et appelant par ailleurs à arrêter la diffusion de la vidéo qui a provoqué l’indignation sur les réseaux sociaux.

La Fondation du patriarche Sfeir a, elle aussi, indiqué qu’elle comptait se constituer partie civile devant les tribunaux compétents et qu’elle réclamerait « les sanctions les plus fermes ».

On apprend par ailleurs que trois membres sur les 12 que comporte le bureau exécutif de la CGTL ont suspendu leur adhésion. On ne sait pas s’ils participeront à la réunion extraordinaire que devrait tenir ce midi le bureau sous la présidence de Hassan Fakih.

S’exprimant durant un iftar, le chef du gouvernement, Saad Hariri, a affirmé, quant à lui, avoir ressenti « une humiliation et une honte ». Pour sa part, le chef du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, a estimé, à l’issue d’une réunion tenue avec Mgr Béchara Raï, après la messe dominicale, que « le problème relève d’une décadence morale qui atteint tout le pays ».

Hadi Hobeiche, député du Akkar, a réclamé « une démission immédiate » de M. Asmar. « Présentez votre démission parce que les syndicats ouvriers refusent d’être représentés par ceux qui nuisent à la dignité des gens », a-t-il lancé à l’adresse du président de la CGTL.

De son côté, l’ancien ministre Michel Pharaon a demandé « la démission après les excuses », estimant sur Twitter que ces démarches « ne seront pas suffisantes pour guérir la blessure causée à de nombreux Libanais ».

Le Parti socialiste progressiste a, dans le même esprit, estimé que « ces propos nocifs ne s’effacent pas par les excuses », exigeant que M. Asmar « démissionne et renonce au travail syndical et à toute action dans le secteur public ».

Amal Abou Zeid, ancien député de Jezzine, s’est, quant à lui, interrogé dans une déclaration comment « une personne originaire de Jezzine, ville du patriarche Paul Méouchi, peut-elle se permettre de prononcer des paroles si immorales à l’encontre d’une icône de l’église maronite ? »


(Lire aussi : Le mufti Khaled travaillait avec le patriarche Sfeir et l’imam Chamseddine », assure Siniora)


« Apaiser l’opinion publique »
Mais une démission est-elle valable lorsque la personne qui la présente est en état d’arrestation ? Rien n’est moins sûr, selon une source ministérielle contactée par L’OLJ, soulignant que celle-ci pourrait être soumise à des pressions portant atteinte à sa liberté de consentement.

Akram Azoury, avocat pénaliste, est du même avis, précisant toutefois à L’OLJ que « si le président de la CGTL est emprisonné, il n’a pas fait l’objet d’un mandat d’arrêt comme le laisse croire la lecture de plusieurs médias ». « C’est le juge d’instruction qui a compétence pour délivrer un mandat d’arrêt à l’encontre d’un prévenu et non le procureur général ou la police criminelle agissant sur ordre de celui-ci », explique-t-il, soulignant que dans l’affaire de Béchara Asmar, on en est encore à l’étape où « la police a mené une enquête préliminaire et a procédé à la garde-à-vue ».

À la question de savoir si la garde-à-vue est appropriée, M. Azouri estime qu’elle « a été décidée davantage pour apaiser l’opinion publique que par souci de récolter les preuves de l’infraction pénale », jugeant que « la mesure serait dans l’intérêt de M. Asmar et viserait à préserver sa sécurité ».

Quant à la prochaine étape, le spécialiste indique que le dossier devrait être transféré devant le procureur près la Cour d’appel de Beyrouth, Ziad Abi Haïdar, lequel saisirait alors le juge d’instruction. Celui-ci pourrait soit le classer sans suite, soit déférer l’affaire devant le juge pénal de Beyrouth et émettre un mandat d’arrêt. Mais, ajoute M. Azoury, « le mandat d’arrêt ne peut être délivré que s’il y a un risque de fuite du prévenu ou un danger de manipuler les preuves et d’influencer les témoins ».


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C.K

Ils essayent de nous mobiliser sur des sujets de deuxième rang, mais ça ne donne pas plus l'impression qu'ils dirigent le pays, passez à autre chose!.

Cadige William

Une. Blague aussi graveleuse ou de mauvais gout reste une blague.
Le drame est la mentalité Médiévale de notre eglise et de certaines Instances politiciennes toutes confondues qui ont su exploiter cette lacune et qui nous renvoient a l’epoque de l’Inquisition.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

FAUT QUAND MEME NE PAS DONNER TROP D,IMPORTANCE A L,HEBETUDE ET SURTOUT PAR L,ABRUTISSEMENT.

Allam Charles K

Non Mr Basil la décadence morale n’a pas atteint tout le pays, quelques individus seulement dont Béchara Asmar.

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