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Liban

En noir et blanc, des photos de la guerre du Liban à Dar el-Moussawir

Exposition

Des photographes livrent à « L’Orient-Le Jour » leurs souvenirs des combats

06/05/2019

Trente photographies de la guerre du Liban portant la signature de trente photographes seront exposées jusqu’au vendredi 10 mai à Dar al-Moussawir, à Hamra. L’exposition avait été inaugurée au centre culturel Dar el-Nimer pour marquer les 44 ans du début de la guerre du Liban. La semaine dernière, les photographies ont été déplacées à Dar al-Moussawir qui abrite les locaux de l’ONG Zakira, organisatrice de l’exposition.

Les photos, toutes en noir et blanc, comme elles avaient été publiées à l’époque dans la presse locale, retracent les sombres années de la guerre du Liban, de 1975 à 1990.

Ramzi Haïdar, ancien photographe AFP et fondateur de Dar al-Moussawir et de Zakira, déclare à L’Orient-Le Jour que cette exposition a été organisée « avant tout pour dire non à la violence » et pour « rappeler le travail dangereux et important des photographes de presse ».

« Sur les trente photographes de presse sélectionnés, aujourd’hui six uniquement continuent d’exercer leur métier. Nombreux sont ceux qui sont à la retraite car les entreprises dans lesquelles ils travaillaient ont fermé leurs portes, d’autres sont établis hors du Liban comme Akram Hilal, d’origine palestinienne, habitant aujourd’hui en Palestine, d’autres encore ont changé de métier et d’autres sont décédés, comme Georges Sémerdjian, tué en 1990 en exerçant son métier », rappelle Ramzi Haïdar qui a voulu aussi mettre l’accent sur l’espoir et la vie qui continue en choisissant lui-même l’affiche de l’exposition. Elle montre un couple qui vient de se marier, lui en costume, elle en robe blanche, sortant d’un immeuble protégé par des sacs de sable.

Ramzi Haïdar veut aussi mettre l’accent sur les archives des photographes libanais qui sont soit perdues, soit captives d’entreprises de presse qui n’entendent pas les rendre accessibles à ceux qui s’intéressent au sujet ou même aux photographes qui ont pris les clichés.

« Il faut archiver les photos de la guerre ou du moins permettre à ceux qui les ont prises de les récupérer. Nous avons payé pour pouvoir exposer deux photos : 100 dollars (...) pour une photo d’une petite fille arrosant des fleurs dans un immeuble criblé de balles sur une ligne de démarcation en 1990, signée Ali Mohammad. Nous avons également versé de l’argent (...) pour avoir accès à une autre photo, celle de miliciens portant des armes automatiques et menaçant des habitants à Nabaa ; elle porte la signature de Georges Sémerdjian. Nous avons payé 240 dollars pour ce cliché à condition de l’utiliser uniquement lors de l’exposition », ajoute Ramzi Haïdar.



L’exceptionnel talent de Sémerdjian
Pour sa photo, Ramzi Haïdar a choisi celle d’un milicien jouant du piano dans une villa squattée du lieudit « Tallet el-Tlet Tmenet », non loin de la ligne de démarcation de Souk el-Gharb.

« C’était le 23 septembre 1983. Cette photo a changé ma vie. J’avais profité d’une accalmie pour me rendre à Souk el-Gharb. J’ai pris la photo, je suis sorti de la villa et les bombardements ont repris. J’ai été grièvement blessé et j’ai passé plusieurs mois à l’hôpital », explique-t-il.

Joseph Barrak, actuellement photographe au quotidien al-Joumhouriya, se souvient des circonstances de la photo de ses jeunes mariés, affiche de l’exposition. « C’était à Medawar, non loin du quartier général des Forces libanaises, en 1989. Les mariés étaient les voisins de ma tante. C’est comme ça que j’ai appris leurs noms et que j’ai pu faire une légende pour cette photo AFP, raconte-t-il. Il y a tout juste deux ans, leur fille a découvert la photo grâce à leurs noms en effectuant une recherche sur Google. Ils sont entrés en contact avec moi. J’ai su qu’ils ont deux filles, âgées d’une vingtaine d’année, et que l’homme sur la photo est ingénieur et travaille actuellement en Arabie saoudite. » « J’aime toujours savoir que sont devenues les personnes que j’ai prises en photo. Parfois mes recherches aboutissent », poursuit-il.

La photo de Joseph Barrak rappelle étrangement celle de Georges Sémerdjian, prise plusieurs années plus tôt sur la ligne de démarcation non loin de la rue Monnot. Ramzi Haïdar, Joseph Barrak et d’autres photographes reconnaissent le talent exceptionnel de Georges Sémerdjian, photographe d’an-Nahar et de L’Orient-Le Jour, et qui vendait ses photos à de nombreuses agences internationales.

« Nous allions tous sur le terrain, nous traitions le même sujet, et le lendemain dans les journaux, c’était toujours Sémerdjian qui avait le plus de clichés », s’exclame Joseph Barrak, qui n’est pas prêt d’oublier le jour où son collègue et camarade a été pris pour cible à Antélias. « C’était en 1990, durant la guerre qui avait opposé l’armée aux Forces libanaises. Je l’avais vu ce jour-là, nous couvrions le même sujet, je suis parti avant lui. Il prenait des photos du déploiement de l’armée quand les miliciens FL se sont repliés sur Dbayé. Je pense que les soldats ont cru qu’il tentait de les viser alors qu’il n’était armé que d’une caméra », se souvient-il.



Fausse carte de presse pour circuler plus librement
Rabih Moghrabi est aujourd’hui à la retraite. La photo qu’il a choisie pour l’exposition est datée de 1977 et présente de très jeunes miliciens profitant d’une accalmie au centre-ville. « Nous travaillions durant les accalmies. L’accès aux zones de combat était très difficile et dangereux. Il y avait des miliciens âgés de treize et quatorze ans. C’était eux que nous craignions le plus car on ne pouvait pas discuter avec eux, et ils risquaient de devenir agressifs très rapidement », explique-t-il.

« Même si je n’osais pas trop aller à Beyrouth-Est au début de la guerre, car les gens étaient arrêtés et enlevés sur les barrages à cause de leur appartenance religieuse, je m’y risquais un peu car je travaillais aussi bien pour Lissan el-Hal, un journal publié en début d’après-midi siégeant au centre-ville et qui a fermé ses portes avec le début de la guerre, que pour le Monday Morning, une publication qui avait bonne réputation du côté est. Et puis, le samedi noir (6 décembre 1975), quand de nombreux musulmans ont été massacrés à Beyrouth-Est, j’ai échappé par miracle à la mort. J’ai décidé donc de falsifier une carte de presse où j’ai apposé ma photo avec le nom fictif de Georges Haddad », raconte-t-il, confiant qu’il garde jusqu’à présent cette fausse carte de presse qui lui a permis de prendre des photos à l’est de Beyrouth.

Marwan Naamani a choisi une photo qu’il a prise en 1989. Celle d’une toute petite fille debout couvrant son corps d’un drap devant sa grand-mère qui fait la lessive dans une bassine. La fille et sa famille avaient fui Beyrouth, avec uniquement leurs vêtements sur le dos, lors de la « guerre de libération » contre la Syrie, pour se réfugier au bord du fleuve Awali.

« Je n’ai jamais aimé prendre des photos de miliciens. Durant les guerres, ce sont les civils qui souffrent le plus. Cette photo me tient à cœur parce qu’elle raconte un peu mon histoire. J’étais à Beyrouth-Ouest en 1989 et il pleuvait tous les jours des obus. Je travaillais pour Reuters et je dormais au bureau. Je rentrais rarement chez moi à Ras Beyrouth, alors que le quartier est à deux pas de Hamra, et cela pour réduire les déplacements et me protéger des bombardements aveugles. Mes parents qui habitaient également Ras Beyrouth avaient fui pour Rmeilé, sur le littoral du Chouf. Un jour, tous les habitants d’un immeuble voisin de leur quartier de Ras Beyrouth, soit dix familles, sont arrivés chez eux pour fuir l’enfer de la capitale. C’était un casse-tête pour les loger et leur assurer le nécessaire », dit-il.

Et de poursuivre : « Pour moi, la guerre, ce n’est ni des combats, ni des victoires, ni même des militaires et des miliciens qui portent les armes. C’est le drame que vivent les civils au quotidien. »



Dans notre dossier spécial pour la 44e commémoration de la guerre libanaise :

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