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Économie

Budget 2019 : qui supportera le poids de l’austérité ?

Décryptage

Le contenu de l’avant-projet de budget qui a filtré dans la presse ces derniers jours n’est pas définitif.

30/04/2019

Le Conseil des ministres a prévu d’entamer aujourd’hui l’examen de l’avant-projet de budget pour 2019, le premier depuis la conférence de Paris d’avril 2018 (CEDRE). Le document, déposé la semaine dernière à la présidence du Conseil des ministres, a été distribué aux membres du gouvernement après sa dernière réunion jeudi. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que son contenu fuite dans la presse ainsi que sur plusieurs sites d’informations.

L’Orient-Le Jour a pu consulter certains extraits de cet avant-projet préparé par le ministère des Finances. Le document table sur des dépenses publiques – à l’équivalent en livres libanaises – de 15,67 milliards de dollars pour des recettes plafonnées à 12,12 milliards (dont 9,46 milliards de recettes fiscales). Le déficit estimé est ainsi de 3,55 milliards de dollars, auxquels s’ajoute 1,13 milliard de dollars de subventions à Électricité du Liban (EDL). Ces transferts à l’établissement public détenant le monopole de la production d’électricité servent à financer les subventions sur le prix du carburant qui existent depuis le début des années 1990.



Avances à EDL
Selon les documents consultés, le déficit prévu dans l’avant-projet de budget totaliserait ainsi 4,68 milliards de dollars, contre 4,8 milliards dans le budget prévisionnel de 2018, alors que le déficit réel devrait se situer à 6,3 milliards de dollars selon les estimations qui circulent, les chiffres définitifs n’ayant toujours pas été publiés par le ministère.

Le montant des transferts à EDL contenu dans l’avant-projet de budget pour 2019 ne tient a priori pas compte des 793 millions de dollars d’avances du Trésor déjà débloquées par le Parlement cette année pour payer le carburant commandé par le fournisseur de courant. Cela portera donc le total réel des subventions au secteur à 1,9 milliard de dollars (le déficit estimé en 2018 a atteint 1,8 milliard de dollars). Dans le cas contraire, cela voudrait dire que ce dernier n’aurait plus qu’un peu plus de 300 millions de dollars pour continuer de fonctionner jusqu’à la fin de l’année. Cela semble difficile dans la mesure où le plan de réforme du secteur récemment adopté par le Conseil des ministres ne prévoit pas d’augmentation des tarifs d’électricité avant début 2020. Si on ajoute les avances déjà votées et sous réserve d’informations complémentaires, l’avant-projet de loi de finance tablerait en réalité sur un déficit équivalent à environ 5,4 milliards de dollars.

Il y a dix jours, le ministre des Finances Ali Hassan Khalil avait affirmé que le déficit annoncé représenterait moins de 9 % du PIB, tout en précisant miser sur une prévision de croissance optimiste – 1,5 % en 2019, contre 0,9 % pour les prévisions de la Banque mondiale, et 1,3% pour le Fonds monétaire international. Le ministre s’est d’ailleurs entretenu hier avec le directeur régional de la Banque mondiale pour le Moyen-Orient, Saroj Kumar Jha, puis avec la responsable du bureau du FMI au Liban, Najla Nakhlé, dans le cadre de deux réunions consacrées à l’évolution du dossier.


(Lire aussi : Une première version « soft » du budget à prévoir avant l’intégration de mesures plus douloureuses)


Les sociétés financières épargnées
Les auteurs de l’avant-projet de budget ont prévu plusieurs catégories de mesures pour tenter de réduire le déficit, en commençant par celles touchant à la fiscalité. Une des mesures fiscales les plus notables ayant filtré jusqu’à présent concerne ainsi le relèvement des intérêts bancaires, qui pourraient passer de 7 à 10 %, moins de deux ans après avoir été relevés une première fois en octobre 2017 afin de contribuer au financement de la nouvelle grille des salaires adoptée quelques mois plus tôt.

Parmi les autres propositions de cette catégorie figurent notamment : l’ajout d’une 7e tranche d’imposition pour les contribuables dont les traitements et salaires sont supérieurs à 225 millions de livres (150 000 dollars) et qui seront imposés à 25 % (ils étaient auparavant inclus dans la 6e tranche taxée à 20 %) ; l’ajout d’une 6e tranche, supérieure là aussi à 225 millions de livres pour les contribuables imposés sur les bénéfices industriels et commerciaux et qui seront taxés à 25 % (ils entraient dans la 5e tranche taxée à 21 %) ; la hausse de certains frais perçus par la Sûreté générale (permis de travail pour les artistes, frais d’entrée au port, frais de diffusion de spots publicitaires, ou encore montant à payer en cas de changement de garant) ; la hausse des frais pour faire passer la durée de validité d’un passeport de 1 à 3 ans ; la mise en place d’une amende de 3 millions de livres (2 000 dollars) aux touristes qui n’ont pas quitté le pays avant l’expiration de leur visa d’entrée ;

la mise en place d’une contribution de 500 000 livres (331 dollars) pour les plaques d’immatriculation automobiles à 3 chiffres, de 250 000 livres (166 dollars) pour celles à 4 chiffres et 100 000 livres (66 dollars) pour celles à 5 chiffres, entre autres.

L’avant-projet de budget pour 2019 prévoit également la suppression de certaines exonérations de droits, notamment douaniers. En revanche, le taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés financières reste à 17 %.


(Lire aussi : Budget : c’est à la classe dirigeante, et non au peuple, de payer pour ses erreurs)


La fonction publique
Selon les informations qui circulent, l’avant-projet propose également toute une série de réductions d’amendes et de pénalités de retard pour les personnes ou institutions dans plusieurs domaines (taxes municipales, taxe mécanique, etc.). « Ces mesures peuvent en principe encourager les retardataires ou les personnes en situation irrégulière à mettre leurs paiements à jour auprès de l’administration fiscale. Le fait qu’il n’y ait pas d’amnistie à ce stade est une bonne chose », précise à L’Orient-Le Jour une source proche du dossier.

Dans la catégorie des réductions de dépenses, le texte suggère en outre de diminuer de 50 % les avantages des hauts responsables et des députés, et de plafonner l’ensemble des rémunérations de la fonction publique à 12,5 millions de livres (un peu moins de 8 300 dollars), un montant qui correspond à la rémunération du président de la République. Parmi les autres mesures inscrites qui concernent les emplois dans le public, on compte notamment : la réduction de 3 % du montant des retraites des militaires en échange de la mise en place d’une couverture maladie ; la baisse des congés annuels (hors enseignants et juges) de 20 à 15 jours, avec la possibilité de gagner un jour de congé par an supplémentaire tous les cinq ans au bout de 15 ans de service ;

le plafonnement à deux fois le salaire minimum (qui est actuellement de 450 dollars) des rémunérations des juges pour leur mission de conseil au sein d’autres administrations ; le gel des demandes de départ à la retraite à moins que le demandeur n’ait dépassé l’âge légal de trois ans et qu’il ne concède à une réduction de 25 % de ses droits ; le plafonnement des primes à un seuil ne dépassant pas celui de la rémunération de base du fonctionnaire ; l’interdiction de cumuler les indemnités de retraite avec d’autres rémunérations versées par le ministère des Finances (à l’exception des cas concernant les familles des martyrs dans l’armée et les forces de sécurité) ; la suppression du treizième mois (sauf exception) ; le gel des recrutements y compris dans l’armée et y compris pour pallier les départs à la retraite sous certaines conditions.


(Lire aussi : Riad Salamé optimiste... en attendant le budget)


Responsabilité collective
Si le contenu de l’avant-projet de budget est loin d’être définitif – il doit encore être approuvé par le gouvernement, puis examiné en commission parlementaire avant d’être approuvé par le Parlement –, les dispositions qu’il contient sont autant de pistes qui permettent d’identifier les mesures privilégiées par l’exécutif pour réduire le déficit.

Cet objectif compte parmi les principaux engagements pris par le Liban lors de la conférence de Paris et doit permettre le déblocage de plus de 11 milliards de dollars de prêts et dons réservés par ses soutiens pour être injectés dans des projets de réhabilitation des infrastructures du pays préalablement identifiés. Il reste que l’opinion publique se préoccupe davantage de savoir qui va faire les frais des mesures d’austérité « sans précédent » ouvertement promises le 17 avril par le Premier ministre Saad Hariri. Une déclaration-choc sur laquelle d’autres responsables et experts ont rebondi depuis.

C’est par exemple le cas du président du Parlement Nabih Berry, qui a assuré mercredi dernier que les mesures d’austérité ne cibleraient pas « les classes pauvres et celles à revenus limités, ainsi que les classes moyennes ». Quelques jours plus tôt, le ministre de la Défense tentait de rassurer les militaires en affirmant que « les conditions n’étaient pas réunies » pour diminuer les moyens de l’armée. Dimanche, le patriarche maronite Mgr Béchara Raï et le métropolite grec-orthodoxe Élias Audi se sont, de leur côté, prononcés en faveur de mesures « ciblées ».

Dans une tribune publiée vendredi par L’Orient-Le Jour, l’économiste et professeur à l’AUB, Jad Chaaban, a, lui, jugé « inacceptable » que la classe dirigeante, qui est « collectivement responsable de la situation catastrophique de l’économie », cherche à se ménager. Le chef des Forces libanaises Samir Geagea a exprimé, quant à lui, dans un entretien publié hier par l’agence al-Markaziya, sa déception face aux mesures contenues dans l’avant-projet de budget. Il a également déploré l’absence de dispositions visant les banques, l’évasion fiscale ou encore la « corruption » qui règne au sein des douanes.La source anonyme précitée considère, de son côté, que cet avant-projet de budget livre des impressions contrastées : « D’une part, il semble traduire une volonté de réduire certains vecteurs de gaspillage de fonds publics et de rétablir une certaine équité dans la répartition des efforts ; mais de l’autre, cela reste un budget d’urgence, sans vision économique ni réformes structurelles, et avec certaines hausses de charges qui peuvent s’avérer décourageantes pour les investisseurs. »

L’autorisation accordée début mars par le Parlement pour permettre à l’État de se financer selon la règle du douzième provisoire expire le 31 mai.


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL VAUT MIEUX ACCEPTER UNE REDUCTION DES SALAIRES ET DES RETRAITES ET UNE AUGMENTATION DE LA T.V.A. QU,UNE DEVALUATION DE FACTO DE LA LIVRE LIBANAISE QU,ON NE POURRAIT EVITER SI LES TERGIVERSATIONS ET LES HESITATIONS A FAIRE DE VRAIES REFORMES DANS L,ESPRIT DE LA CEDRE CONTINUENT.

Gros Gnon

"l’économiste et professeur à l’AUB, Jad Chaaban, a, lui, jugé « inacceptable » que la classe dirigeante, qui est « collectivement responsable de la situation catastrophique de l’économie », cherche à se ménager."

Non, monsieur le professeur! La classe dirigeante est notoirement irresponsable, justement.

Les véritables fautifs sont ceux qui les ont votés en place.

Souvent pour le seul espoir d’un quelconque potentiel bénéfice personnel à en tirer, mais jamais avec l’intérêt du pays ni de la communauté comme priorité.

J’ai nommé le Peuple Libanais dans son ensemble.

Il est donc normal quelque part qu’il en subisse les conséquences collectivement.

Oh, il s’en relèvera bien un jour, mais je caresse l’espoir fou que ceci lui serve une fois pour toutes de leçon.

ON NE VOTE PAS POUR QUELQU’UN PARCE QU’IL EST DE TON VILLAGE OU DE TA COMMUNAUTE NI PARCE QUE C’EST LE FILS D’UN TEL OU LE GENDRE D’UN AUTRE.

ON VOTE POUR QUELQU’UN PARCE QU’IL EST COMPETENT ET PARCE QU’IL A UN PROGRAMME BENEFIQUE AU PAYS DANS SON ENSEMBLE, MEME SI ÇA TE COUTE PERSONNELLEMENT UN PEU.

Voilà, je me suis défoulé. Bon mardi à tous, et surtout bonne chance pour les mois prochains et les maux qui nous arrivent dessus à la vitesse grand V.

I.E

Pauvre peuple libanais, toi qui a voté bêtement au même politicien qui te font vivre comme un chien depuis 1975 et bien subit maintenant...


Que tout les libanais qui vont crier scandale dans les semaines avenir prennent conscience que ce sont eux qui donne le pouvoir à ces mafieux

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET ON CROIT QU,AVEC CES MESURES PLUS QUE CHETIVES LE PORTEFEUILLE DE LA CEDRE VA GRANDEMENT S,OUVRIR ET LES INVESTISSEMENTS VONT AFFLUER DANS LE PAYS ? LA B.M., LE FMI ET LES INVESTISSEURS NE SONT PAS DES ENFANTS DE CHOEUR NI BETES !
SI ON NE PREND PAS DES MESURES DRASTIQUES A LA GRECQUE ET SI LES GENS NE COOPERENT PAS LA FAILLITE HELAS FRAPPERAIT A LA PORTE ET TOUS LES CITOYENS EN SOUFFRIRONT.

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