Un pylone appartenant au réseau d’électricité du Liban qui est bardé de branchements illégaux à Furn el- Chebbak, le 30 janvier 2026. Photo d’illustration Philippe Hage Boutros/L'Orient-Le Jour
C’est une particularité dont peu de pays aimeraient pouvoir se vanter : quelqu’un né et ayant vécu au Liban depuis le milieu des années 1980 a presque 100 % de chances de n’avoir jamais passé une journée sans coupure de courant. Aucun des plus de 15 ministres ayant géré le portefeuille de l’Énergie depuis la fin de la guerre civile (1975-1990) n’a réussi à changer cette réalité. Souvent par impuissance, ils ont même contribué à consolider le modèle actuel, qui fait cohabiter un fournisseur public aux infrastructures vieillissantes et aux capacités de production aussi coûteuses qu’insuffisantes avec un parc de générateurs privés plus ou moins réglementé.
De manière assez ironique, cette véritable usine à gaz a surtout enrichi les importateurs de fuel, dans un marché noyauté par les politiques, aux dépens de citoyens condamnés à payer deux factures ou à se résoudre à se passer d’ascenseur, de réfrigérateur et d’air conditionné. Des dizaines de milliards de dollars ont ainsi été engloutis en 36 ans, alors qu'il aurait fallu investir moins de cinq pour régler le problème, selon le ministre actuel de l'Énergie Joe Saddi. Dans les mois qui ont suivi son arrivée au sein du gouvernement de Nawaf Salam, le ministre avait déclaré dans un entretien à L'Orient-Le Jour qu’il n’y avait aussi pas de « solution magique pour régler le problème de l’électricité au Liban ».
La formule n’est pas galvaudée. Sur le papier, Électricité du Liban (EDL) a besoin de déployer des centrales avec des capacités totales d’au moins 3 000 mégawatts pour fournir du courant 24 heures sur 24, de privilégier les sources d’énergie plus économiques – donc le gaz, qui est 30 % moins cher que le fuel, et les énergies renouvelables – et de réduire les pertes et les vols via les branchements illégaux. Mais passer de la recette à l’exécution est une autre paire de manches. La position géographique du pays – non loin d’au moins deux pays qui exportent de l’électricité (la Turquie et la Jordanie) et à la portée des gisements gaziers régionaux – ainsi que ses atouts pour produire de l’énergie solaire ou hydroélectrique renforcent cette idée que le problème du pays est loin d’être technique.
Sécurité et argent
Le premier obstacle réside dans la stabilité sécuritaire et politique, tant au niveau local que régional. « Même le redressement économique et financier, via un possible programme d'assistance du Fonds monétaire international (FMI), est intimement lié à cette stabilité », considère Marc Ayoub, chercheur en politique énergétique au Issam Fares Institute for Public Policy de l’AUB. Il évoque notamment la confrontation régionale entre l’Iran et les États-Unis et ses débordements au Liban, à travers les combats que se livrent Israël et le Hezbollah. Dans ce contexte d’instabilité chronique que le pays connaît depuis la fin de la guerre civile, il estime « difficile d’imaginer des investisseurs se risquer à attendre un retour sur investissement sur plusieurs décennies pour une centrale électrique.
Pour illustrer la distance prise par les investisseurs, il souligne enfin que le seul projet actuellement discuté par le Liban avec la Banque mondiale pour renforcer les capacités de production concerne un prêt pour une centrale solaire de seulement 150 MW, qui s'inscrit dans une enveloppe plus large de 250 millions approuvée en 2025 et dédiée au secteur.
Le second facteur concerne le financement disponible. Contraint de rester en place par le report des législatives de mai en raison de la guerre entre le Hezbollah et Israël, Joe Saddi a récemment fait la tournée des médias pour présenter les chantiers prioritaires en vue de réhabiliter le secteur, en plus des réformes institutionnelles : construire des centrales thermiques et photovoltaïques, renforcer l’interconnexion avec les pays qui exportent du courant comme la Jordanie ou Chypre.
Ces mesures ont un coût qui, à l’échelle d’un pays, n’est pas exorbitant. « Une enveloppe allant de 3 à 4 milliards de dollars serait nécessaire », souligne Joe Saddi. Sur ce total, deux milliards financeraient la construction et la mise en service de deux nouvelles centrales totalisant 1 625 MW, via des contrats Build-Operate-Transfer (BOT), et le reste serait réparti entre la modernisation du réseau, la construction de terminaux à gaz et d’autres projets s’inscrivant dans les piliers identifiés.
« Le problème, c’est que l’État est en défaut de paiement partiel depuis 2020, et la seule contribution qui est dans ses moyens est de mettre les terrains à disposition », déplore Joe Saddi. Pour y remédier, le ministère travaille avec la Société financière internationale – le bras privé de la Banque mondiale –, mais se heurte au même mur. « Les investisseurs potentiels issus du secteur privé disent tous la même chose : ils veulent de la stabilité sur les plans sécuritaire et politique, de la clarté sur l’environnement légal et des garanties bancaires qui, à ce stade, ne pourront être fournies que si le Liban met en œuvre des réformes qui assainiront son secteur financier, à plat depuis 2019 », développe le ministre.
En attendant, il affirme avoir avancé sur plusieurs chantiers ne nécessitant pas d’investissements majeurs : réduire la dépendance d’Électricité du Liban au fuel via l’accord de troc avec l’Irak et aux avances du Trésor, relancer les discussions sur le gaz et l’interconnexion, et réactiver certains projets de centrales photovoltaïques déjà autorisés au secteur privé. Sur le plan réglementaire, la nomination des membres de l’Autorité de l’énergie, réclamée par les bailleurs de fonds pour renforcer la transparence, constitue également une avancée importante, même si elle ne dépend pas directement du ministère.
Bureaucratie et « culture »
L’instabilité et le manque d'argent ne permettent pas cependant d'expliquer à eux seuls pourquoi le Liban n'a pu construire au moins une importante centrale électrique, alors que d'autres projets – le centre-ville, l'aéroport de Beyrouth, les terminaux à conteneurs de Beyrouth et de Tripoli – ont pu voir le jour malgré le fait que le pays n'a pas connu de longue période de stabilité depuis des décennies et qu’il a pu, en dépit de la fragilité de son système financier, dépenser en fuel de quoi construire une dizaine de centrales.
La bureaucratie libanaise constitue un autre obstacle majeur. Certaines décisions, comme la location d’un terrain appartenant à l’armée libanaise, nécessitent l’approbation d’un nombre pléthorique d’administrations et de fonctionnaires, souvent pour des raisons d'équilibre confessionnel. L’incompatibilité de certaines lois pèse également : en raison de sa législation – plus précisément le décret-loi n° 11 614 de 1969 qui régit les conditions imposées aux étrangers pour acquérir ou louer des propriétés au Liban – autant que de ses pratiques administratives, le processus permettant à l’État d’approuver un bail de plus de neuf ans est extrêmement lourd. Le niveau élevé de corruption – le Liban occupe le 149e rang sur 180 au dernier classement de l’indice de perception de la corruption de Transparency International – et le clientélisme politique sont des facteurs prédominants qui mériteraient un chapitre à eux seuls. Marc Ayoub évoque « l’économie politique » qui s’est mise en place en profitant des carences d'EDL, ainsi que les importateurs de carburant, les propriétaires de générateurs et les partis politiques, un trio peu enclin à encourager une réforme du secteur qui les privera de la juteuse rente sur laquelle ils vivent depuis des décennies. Ces verrous sont tous rédhibitoires pour les investisseurs intéressés par des contrats de type BOT pour construire de nouvelles centrales, dont la durée d’exécution moyenne s’étend sur plusieurs décennies.
Enfin, un dernier frein est lié à la compétence et à la motivation des fonctionnaires en place pour rendre possible et accompagner des projets d’envergure, comme celui de la réhabilitation du secteur de l’électricité. Ce constat est partagé par deux sources anonymes, l’une ayant travaillé au ministère des Finances et l’autre au ministère de l’Énergie. Elles évoquent un « problème de culture – au sens de mentalité – et d'éducation » qui touche tous les échelons de l’administration et qui a été accentué par la dépréciation des salaires depuis 2019.
Marc Ayoub relativise cependant la portée de cet argument en mettant en avant le fait qu’un projet de l’envergure de la construction d’une centrale serait pris en charge par des sociétés étrangères – Siemens, General Electric ou Ansaldo – pour ne citer que les noms qui ont circulé au Liban ces dernières années. Il souligne que ces sociétés consacrent généralement une partie de leurs ressources au renforcement des capacités des fonctionnaires avec qui elles devront collaborer pour assurer la bonne exploitation de l’infrastructure.



