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Liban

À l’école publique de Tebnine, le français a malgré tout le vent en poupe

REPORTAGE

Dans ce village du Liban-Sud, la priorité est donnée à l’apprentissage des langues étrangères, et notamment de celle de Molière.

03/04/2019

Dans la classe de français de « Mme Najat », comme les enfants l’appellent, des élèves en uniforme à carreaux bleus s’affairent en silence sur leur copie pour tenter de comprendre la leçon du jour. Sur les murs de la petite salle de l’école publique de Tebnine, des abécédaires, des panneaux présentant les quatre saisons et les mois de l’année, ainsi que des posters « Vive le français ». « Combien de ballons Mira veut-elle ? » interroge l’enseignante. « Ballonnein » (deux ballons en franbanais), répond un petit garçon. « Non, on dit deux ballons », lui explique-t-elle, tout en insistant sur la prononciation auprès du reste de la classe afin que les petits ne roulent pas le « r » de Mira. Dans cette section d’EB1 (6-7 ans) de 20 élèves, dont six Syriens, comme dans l’ensemble de l’école complémentaire de Tebnine, l’apprentissage du français comme deuxième langue relève du défi. Car dans ce village à majorité chiite situé à 15 km de la frontière israélienne, au Liban-Sud, rien ne laissait entrevoir une résurgence de la francophonie parasitée par l’expansion grandissante de l’anglais. Si certains villages et villes de la région font perdurer la langue grâce à la diaspora des Libanais d’Afrique francophone, Tebnine a surtout vu une grande partie de sa population émigrer vers les États-Unis.

Il n’en demeure pas moins que sur 470 inscrits dans cette école publique dont les classes s’arrêtent au brevet, 135 élèves suivent aujourd’hui des cours de français. En 2017, ils n’étaient que 30. « Ce n’est pas simple de convaincre les parents, qui ne parlent pas la langue, d’inscrire leurs enfants dans le cursus français. La phrase que j’entends tout le temps, c’est que l’anglais est plus facile à assimiler. Alors je leur explique qu’en apprenant le français, leurs enfants seront plus aisément trilingues à l’avenir », confie Hyam Fawaz, la directrice de l’école, qui dispose depuis deux ans d’une structure neuve financée par le Conseil du Sud, après plusieurs années difficiles dans un bâtiment de fortune.

« Mes parents ont voulu que j’apprenne le français, comme ma mère l’a appris quand elle était jeune », raconte un élève en EB7 (5e). Il est le seul de sa classe à avoir un parent qui parle le français. « Sans pratique quotidienne, ce n’est pas simple. Certains enfants dans les grandes classes qui sont censés avoir eu des cours durant des années ne savent ni lire ni écrire en français », reconnaît Najat Hamdan, enseignante et coordinatrice du français de l’Institut français de la région sud.

Spécialement recrutée en 2017 par la municipalité de Tebnine désireuse de relever le niveau du français dans cette école publique, cette enseignante à l’énergie contagieuse n’hésite pas à sortir des sentiers battus pour faire aimer la langue à ses petits élèves, qui le lui rendent bien. « Le seul moyen pour eux est d’apprendre de manière ludique à travers des projections ou des mises en situation », dit-elle. Une méthode en rupture avec le programme scolaire officiel, trop rigoriste à son goût, et dont les manuels de français préparés par le ministère de l’Éducation ne sont « pas adaptés ». Dans une classe d’EB5 (7e), l’heure est aux jeux de rôle. « Bonjour, tu vas bien ? Je veux des bananes et des fraises », dit Mohammad à son camarade Ahmad tout en lui serrant la main. « Tu ne connais pas le marchand, donc tu dois le vouvoyer et tu ne lui serres pas la main », le corrige Mme Najat.


(Dans le même dossier : Quand la francophonie, au Liban, trébuche aux portes de l’université)


« Murs de la bureaucratie »

Avec une moyenne de huit heures de français par semaine, la coordinatrice espère un coup d’accélérateur dans cet établissement qui ne compte que cinq autres professeurs de français, fonctionnaires, et milite pour que certaines disciplines, dont les matières scientifiques, soient dispensées en français. La direction de l’établissement, qui prend en charge 277 petits réfugiés syriens les après-midi, déplore le manque de soutien du ministère aux écoles publiques. « Parce que nous sommes un établissement public, toute initiative de notre part se confronte aux murs de la bureaucratie », déplore Hyam Fawaz.

Pour pallier certains manquements, d’autres moyens ont dû être trouvés pour permettre aux enfants du village et des environs de s’ouvrir à la culture et à la langue françaises. Depuis deux ans, l’établissement participe au concours de la francophonie, organisé depuis 2011 par la Force Commander Reserve de la Finul (Force intérimaire des Nations unies) et l’ambassade de France, initié par la mairie de La Garenne-Colombes (en région parisienne). Cette compétition vise à encourager la pratique du français par les jeunes du Liban-Sud. « Nous espérons gagner l’année prochaine », s’enthousiasme la directrice d’école, ravie de la motivation des élèves, qui devaient élaborer cette année des saynètes à partir des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Chaque jeudi, des soldats du bataillon français de la Finul passent la matinée à l’école et proposent des activités aux enfants en classes maternelles.

Au-delà des soutiens apportés par la France à la promotion de la francophonie dans cette région, la commune mène depuis plusieurs années différents projets socio-culturels, sous l’impulsion du président du conseil municipal, Nabil Fawaz, en poste depuis 2010, et surtout de son épouse Carmen, originaire de la région de Jbeil. Depuis 2015, Tebnine a ainsi son propre centre culturel, que cette dernière dirige. Un théâtre, qui n’a rien à envier aux scènes de la capitale, a été inauguré il y a deux ans. Les deux bâtiments alliant architecture traditionnelle libanaise et modernité ne sont qu’à quelques pas de l’école publique. « Trois ou quatre fois par an et en collaboration avec l’Institut français, nous y organisons des représentations en français », explique Carmen Fawaz. Devenue plus tebninienne que les locaux, la directrice du centre déploie toute son énergie et ses relations pour faire du village, connu pour sa citadelle datant de l’époque des croisés, un pôle culturel à part entière. Au centre culturel, les élèves de l’école publique, mais aussi des quatre établissements scolaires privés de Tebnine, peuvent suivre des cours de français, s’inscrire à la bibliothèque ou participer à des activités diverses. « Ici, pas de politique ni de religion, mais de la culture et du français autant que vous voulez », conclut-elle.



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Le Faucon Pèlerin

chère Madame Najate Hamdane,
- "Il y a un peuple qui parle le français mieux que les Français, c'est la peuple libanais" Général de Gaulle.
Le Général a dit cela à Georges Naccache lorsqu'il était Ambassadeur du Liban en France de 1966 à 1968.
- "Lorsque le monde devient trop étroit pour les Libanais, c'est vers la France qu'ils regardent"
Cheikh Malek Chaar, mufti de Tripoli à Patrice Paoli, ambassadeur de France le 12/7/2012.
- Je suis en France depuis 44 ans, je roule les rrrrr comme je les roulais depuis ma petite enfance à l'école des Bonnes-Soeurs, sans cela, je serais un Français comme les autres, ce que je refuse de l'être. Je reste un Franco-Libanais.
Toutes mes félicitations et bon courage à Tebnine.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

HELAS, A LA PORTE DE L,UNIVERSITE ON COMMENCE A PENSER AVENIR ET BUSINESS !

Eleni Caridopoulou

Félicitation Madame moi je parle le français en roulant les er à l'enciennne, je ne suis pas jeune

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