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Liban

Promouvoir les études universitaires en France : la politique ambivalente de Paris

FOCUS
Julie KEBBI | OLJ
03/04/2019

« Je vais devoir prendre un prêt étudiant dont le montant sera deux fois plus important que ce que j’avais prévu. » Jad Mostafa, étudiant de 21 ans en licence en études bancaires à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, a longtemps hésité avant de postuler pour compléter un master en France. En novembre dernier, le gouvernement français a annoncé une augmentation drastique des frais d’études dans les universités publiques françaises pour les étudiants extra-européens. Les étudiants étrangers doivent désormais débourser 2 770 euros (3 100 dollars) pour une année de licence et 3 770 euros (4 220 dollars) en master, au lieu de 243 euros et 380 euros auparavant.

Cette décision, qui a fait grand bruit en France, a été contestée par 17 universités françaises qui ont fait part de leur refus de l’appliquer. L’augmentation des frais de scolarité « porte en elle le risque important d’exclure des étudiants et des doctorants que nous accueillons aujourd’hui », a souligné, en décembre dernier, la Conférence des présidents d’université en France.

Des mesures d’assouplissement devraient dès lors être adoptées tandis que les doctorants sont exemptés de ces nouveaux frais. Le gouvernement français a, en outre, récemment pris la décision d’accorder un titre de séjour aux diplômés étrangers d’établissements supérieurs en France afin de leur permettre éventuellement de travailler dans l’Hexagone et de bénéficier d’une certaine mobilité, indique à L’Orient-Le Jour Véronique Aulagnon, conseillère de coopération et d’action culturelle à l’ambassade de France au Liban. Le Liban, pilier de la francophonie, dispose d’un réseau d’établissements à programme français qui s’élève à 43 écoles qui accueillent plus de 60 000 élèves et qui continue d’évoluer. À terme, une partie de ces élèves pourraient être amenés à poursuivre à un moment ou à un autre leurs études universitaires en France. Mais la décision d’augmenter les frais universitaires pourrait décourager certains d’entre eux. « Cette décision française est complètement contraire aux objectifs de la francophonie », estime, interrogé par L’Orient-Le Jour, Hugo Sada, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, une organisation française. « Elle est totalement inattendue et contre-productive », ajoute-t-il.Elle met surtout en lumière le décalage entre le discours volontariste d’Emmanuel Macron sur la promotion de la francophonie et la réalité, pour l’instant, des moyens alloués à cet objectif. Lors du 17e sommet de la francophonie à Erevan en octobre 2018, le président français a fait part de sa « conviction profonde » que « la francophonie doit reconquérir la jeunesse » et qu’elle « doit redevenir un projet d’avenir plein et entier ». M. Macron caresse le projet, d’ici à 2025, de doubler le nombre d’élèves des réseaux français dans le monde.

Au Liban, sur un million d’enfants scolarisés, 53 % apprennent la langue de Molière, mais la stratégie française demeure floue. « Le président Macron devrait s’exprimer avant l’été pour préciser davantage les orientations de son projet pour la francophonie, car cela nous paraît essentiel pour répondre à la demande, spécialement au Liban », indique à L’OLJ Yves Aubin de la Messuzière, ancien ambassadeur et président d’honneur de la Mission laïque française.


(Dans le même dossier : Quand la francophonie, au Liban, trébuche aux portes de l’université)


Soutenir l’environnement francophone

Contactées par L’OLJ, plusieurs personnes directement concernées n’ont pas accepté de s’exprimer sur les budgets alloués au développement de la francophonie au Liban, ni de commenter le possible impact de la hausse des frais universitaires sur la volonté des Libanais de poursuivre leurs études en France.

Cette décision « ne devrait pas décourager beaucoup de gens d’envoyer leurs enfants en France, mais elle affectera peut-être ceux qui ont peu de moyens et dont les enfants sont extrêmement prometteurs », estime, pour sa part, Patricia Deriane, professeure de littérature française dans un établissement homologué. L’enseignante précise néanmoins qu’il est « compréhensible que ce ne soit pas au contribuable français de payer pour les études des étudiants étrangers ». Les frais de scolarité en premier et deuxième cycle en France restent par ailleurs largement inférieurs à ceux des universités au Liban, tant anglophones que francophones. Le coût des études universitaires est exorbitant dans les universités privées du pays, la seule université publique et gratuite étant l’Université libanaise. S’expatrier pour étudier est donc une option prisée des jeunes Libanais afin de payer moins cher, mais aussi pour d’autres raisons liées au manque de perspectives d’emploi au pays du Cèdre.

Cette option n’en demeure pas moins un investissement conséquent pour certains. Jad Mostafa estime que prendre un emprunt afin de pouvoir étudier en France « en vaut bien la peine », car poursuivre son cursus universitaire en France devrait lui permettre d’élargir ses futures options sur le marché du travail.Sur le terrain, les initiatives ne manquent pas non plus pour encourager l’enseignement du français et attirer de nouveaux étudiants. « Notre coopération avec les universités publiques et privées libanaises est intense », souligne à L’OLJ Luciano Rispoli, directeur adjoint de l’Institut français au Liban. « Elle porte, et je ne suis pas exhaustif, sur la formation des enseignants, des propositions d’actions culturelles pour soutenir l’environnement francophone des étudiants et une politique de bourses universitaires dont le critère premier est celui de l’excellence », poursuit-il. L’Institut français dispose de dix antennes réparties à travers le pays, offrant des cours de français et organisant par exemple des expositions ou encore des rencontres avec des auteurs francophones.

Le gouvernement français travaille également de concert avec la Mission laïque française qui réunit près de 130 établissements scolaires dans le monde, dont cinq au Liban. Si la Mission laïque française « s’autofinance largement », « une petite part de ses moyens provient d’une aide de l’État pour payer les responsables d’établissement », explique Yves Aubin de la Messuzière. Dernier projet en date, « L’éducation ne peut attendre » est une initiative lancée en novembre 2018 et financée par la France à hauteur de deux millions d’euros. Son but est de renforcer les capacités des écoles et des équipes pédagogiques pour assurer l’enseignement du français au Liban dans 300 écoles publiques.

« On doit pouvoir construire un monde où les échanges se font de manière équilibrée », note Hervé Sabourin, directeur du bureau Moyen-Orient de l’AUF. Autrement dit, trouver un compromis qui ne pénalise ni le contribuable français ni l’étudiant étranger. « Il n’y a pas de doute qu’il faut davantage de moyens à la fois financiers et humains et qu’il faut mieux les répartir », estime de son côté Yves Aubin de la Messuzière. « Mais ce qui est important, plus que le nombre nouveau d’établissements ou d’élèves, c’est d’améliorer la qualité », conclut-il.



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