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Liban

Dans les couloirs de la mort des prisons libanaises, 82 condamnés attendent leur exécution

Peine capitale

Le Liban, qui n’applique plus la peine de mort depuis 15 ans, rechigne encore à officialiser ce moratoire de fait.


01/03/2019

« Dans les couloirs de la mort des prisons du Liban, 82 condamnés attendent leur exécution, parmi lesquels 12 accusés de terrorisme. » En fait, il y en aurait peut-être plus. Ou peut-être moins. Impossible de savoir le chiffre exact tant « les chiffres diffèrent d’un service étatique concerné à un autre ». Et pour cause, une telle information « n’est pas centralisée » par une seule administration. C’est ce qu’ont révélé hier à Bruxelles, au palais d’Egmont, et à l’occasion du 7e Congrès mondial contre la peine de mort, les représentants de l’AJEM (Association justice et miséricorde), lors de leur présentation d’un résumé du rapport de mission d’enquête sur les condamnés à mort du Liban. Une enquête qu’ils ont réalisée avec le soutien de l’ONG française ECPM (Ensemble contre la peine de mort), organisatrice du congrès qui se déroule cette semaine au siège de la Commission européenne et du Parlement européen.


Tributaires d’un renversement
Devant un parterre d’experts du monde entier, d’abolitionnistes et de représentants officiels, la secrétaire générale de l’AJEM, Lina Aya Chamoun, qui œuvre depuis des décennies pour améliorer les conditions des prisonniers au Liban, parmi lesquels un nombre de toxicomanes, et le chercheur et expert en droits de l’homme Karim el-Mufti ont dressé un état des lieux des conditions de vie des condamnés à mort dans les prisons libanaises. Plus exactement, des 53 détenus que leurs équipes d’enquêteurs ont réussi à rencontrer, étant donné que l’accès notamment aux 12 condamnés à mort pour terrorisme et incarcérés au bloc B de la prison de Roumieh leur a été refusé « pour des raisons sécuritaires ». Également parmi l’assistance, le député libanais Georges Okais, la représentante de l’Association libanaise des droits civils, Ogarit Younan, l’ancienne condamnée à mort devenue fervente militante pour l’abolition Antoinette Chahine, graciée en 1999 après cinq ans et demi d’emprisonnement, et la psychologue de l’AJEM, Josée Hayeck.Dans un mot de mise en contexte, Karim el-Mufti, qui a dirigé l’étude, précise que le Liban, qui a inséré le respect des libertés publiques dans le préambule de sa Constitution, « n’y fait aucune mention du droit à la vie ». Le pays du Cèdre continue de prononcer la peine capitale, « officiellement pour satisfaire l’opinion publique et par respect de la spécificité libanaise (...). Mais il vit une phase de moratoire de fait ». Autrement dit, « aucune exécution n’a été appliquée depuis 2004 ». Le Liban peine pourtant à officialiser son engagement et adopte une « position ambiguë » sur le dossier. Il s’est « abstenu, en décembre dernier, d’adopter officiellement le moratoire universel des Nations unies ». « Par manque de volonté politique, nous sommes toujours tributaires d’un renversement de l’alignement actuel lié à la non-application de la peine de mort », craint-il. Le politologue note en revanche une « heureuse évolution » en 2011. Elle s’est concrétisée « par un amendement de la loi sur l’application des peines, pour une éventuelle remise en liberté ou une réduction de la peine de prison de 30 ans ». « Sur les 53 détenus visités, deux sont en prison depuis plus de 25 ans et pourraient bénéficier de cet amendement de loi », observe le fondateur de la clinique juridique des droits de l’homme à l’université de la Sagesse. Et de rappeler par ailleurs que le code pénal libanais limite la sentence capitale aux crimes les plus graves. « Au Liban, on ne condamne pas à mort pour corruption ou pour consommation de drogue. » « La population carcérale du pays est composée à 62,3 % de Libanais et à 24,5 % de Syriens. Elle est majoritairement de confession musulmane. De plus, 81 % des condamnés à mort du Liban sont détenus à la prison de Roumieh », révèle M. Mufti, qui souligne la surpopulation dans ce centre de détention hébergeant plus de 4 000 détenus, alors qu’il a une capacité quatre fois moindre.

Une situation aggravée par le manque criant d’hygiène et de soins de santé (un seul médecin pour 4 000 prisonniers à Roumieh et des médicaments assurés par les ONG), une mauvaise alimentation et la grande difficulté pour ces détenus, « issus de milieux socio-économiques défavorisés » et présentant « un niveau d’éducation très faible », d’avoir accès à une aide juridique. « Nombreux sont ceux qui n’ont pas eu la possibilité de se pourvoir en cassation, regrette le chercheur, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, parce que le délai est trop court, ou parce qu’ils n’ont même pas connaissance de leur dossier, vu leur profonde ignorance. » Sans compter que « la commission d’amnistie, censée étudier le cas de tout condamné à mort, n’a pas fait son travail de manière systématique ».


(Lire aussi : La peine de mort n’est « pas efficace en matière de gouvernance »)


« Je suis déjà mort un million de fois »
Résultat, « la moitié de ces prisonniers de longue date présentent des problèmes de santé ». Et sur le plan psychique, ils « sombrent dans la détresse et le désespoir », note le professeur universitaire. Une réalité exacerbée par le fait que ces détenus, dont 88,7 % sont accusés de meurtre, sont souvent négligés par leurs familles, parfois carrément abandonnés. D’autant que l’accès des familles aux prisons est difficile. « À Roumieh, les visiteurs doivent traverser un kilomètre à pied pour accéder au centre carcéral, sans compter qu’ils doivent subir des fouilles humiliantes », constate M. Mufti. Ce qui a fait dire à un condamné à mort libanais de 67 ans, incarcéré depuis 1991 à la prison principale du pays : « Je suis déjà mort un million de fois. » Et à un autre condamné à la peine capitale, un Syrien de 37 ans incarcéré depuis 2007 : « En fait, pour moi, le monde extérieur se dissipe lentement. »

Seul aspect positif de la situation de ces morts en sursis, ils bénéficient de quelques « privilèges » auprès de l’administration carcérale. À titre d’exemple, ils ont le droit « d’avoir un réchaud » ou même « de choisir leurs compagnons de cellules ». Ce qui leur confère « une certaine notoriété parmi les détenus auxquels ils rendent souvent service », et « les protège du suicide, par la même occasion », car ils « présentent tous généralement des tendances suicidaires ». Piètre consolation.

L’enquête sur les condamnés à mort du Liban menée par l’AJEM devrait être officiellement publiée à Beyrouth en mai prochain, dans son édition détaillée. Elle n’est pas que chiffres. Selon la militante Lina Aya Chamoun, c’est « une véritable étape vers l’abolition ». « Il faut poursuivre le combat et renverser ce moratoire, conclut à son tour Karim el-Mufti, pour un amendement du code pénal et une abolition en bonne et due forme. »



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AIGLEPERçANT

Et pourquoi pas se croire aux USA ?????

Ils doivent être 10 fois plus .

AIGLEPERçANT

Et pourquoi pas se croire aux USA ?????

Ils doivent être 10 fois plus .

Eleni Caridopoulou

Je ne pensais pas que le Liban est la Corée du Nord?

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