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Liban

« Pourquoi je suis pour la peine de mort »

Société / En librairie

Le livre de Carlos Hage Chahine, avec Névine Toutounji, (re)pose une question lancinante : y a-t-il une soif inassouvie de justice au Liban ?

Fady NOUN | OLJ
06/01/2018

Nous en avons tous été témoins : des parents meurtris, et parfois des cercles sociaux entiers, ont, à différentes reprises ces dernières années, élevé la voix pour réclamer que la peine capitale soit appliquée dans certains assassinats particulièrement odieux. On se souvient encore du cas récent de ce militaire incapable d'admettre que son épouse ait choisi de rentrer chez ses parents, qui a fini par la tuer et par blesser grièvement sa mère. Ou de ce forcené filmé à Beyrouth en train de fracasser le crâne de sa victime à coups de crosse, à la suite d'un absurde incident de circulation qui les a opposés. Ou encore de ce conducteur qui a tué à bout portant, de son arme à feu, un jeune homme dont le véhicule avait éraflé sa BMW et, très près de nous, de ce chauffeur de taxi au passé douteux qui a étranglé une diplomate britannique qui résistait à ses avances et jeté son corps sur la chaussée. Tout se passe comme si cette exigence populaire de voir la peine de mort appliquée répond à une soif inassouvie de justice au sein de la population, face aux lenteurs de la procédure et aux atermoiements qui retardent la sentence – lenteurs qui donnent l'impression d'un appareil judiciaire enrayé ayant cessé de remplir sa fonction fondamentale, celle de dire le droit et de rétablir l'ordre rompu par le crime.

Parallèlement, on ne peut s'empêcher de constater que l'abolition de la peine de mort, qui ne s'applique qu'aux crimes particulièrement graves de droit commun, suscite beaucoup d'enthousiasme dans certains milieux intellectuels au Liban, qui la considèrent comme une victoire des droits de l'homme. Au Liban, les dernières exécutions capitales remontent à janvier 2004, ou trois condamnés à mort pour meurtre avaient été exécutés à la prison de Roumieh, loin de la presse. Face aux protestations européennes contre une mesure contredisant l'accord d'association signé par le Liban avec l'Union européenne, les autorités avaient alors commué la peine de six autres condamnés à une peine de prison à perpétuité. Au stade actuel, les peines capitales continuent d'être prononcées, puisque l'article 549 du code pénal n'a pas été abrogé – elles s'élèvent désormais à 70 –, mais bénéficient toutes du moratoire tacite qui en suspend l'exécution.
C'est dans ce contexte contradictoire que Carlos Hage Chahine, un juriste spécialisé dans la philosophie du droit, auquel nous devons La laïcité de l'État et sa contrefaçon, vient de publier à son propre compte un court essai au titre provoquant : Pourquoi je suis pour la peine de mort*. Coécrit par l'auteur et son épouse, Névine Toutounji, il prend la forme d'une série de courts chapitres s'ouvrant sur des questions posées par cette dernière, à laquelle son époux donne réponse.

 

(Pour mémoire : La reprise des exécutions au Liban est un pas dans la mauvaise direction, avertit HRW)

 

Anthropologie rousseauiste
La réflexion du couple n'est pas close, et le livret ressemble plus à un essai qu'à un traité. Tout en répondant à certaines questions, Carlos Hage Chahine en pose aussi. Ce sont des interrogations destinées à relancer la réflexion, aussi bien fondamentale que pratique, sur la pertinence de la peine de mort, clé de voûte du système pénal.

Dans l'absolu, Carlos Hage Chahine, un catholique convaincu, s'inscrit en faux contre l'opposition déclarée à la peine capitale affichée par le pape François au VIe congrès mondial contre la peine de mort (Oslo, 21-23 juin 2016). Il relève d'ailleurs que sur ce sujet, qui n'est pas de nature dogmatique et où l'infaillibilité du pape n'est pas engagée, François se distingue de ses prédécesseurs, notamment de Jean-Paul II, qui admettait qu'en théorie, il peut y avoir des cas de « nécessité absolue » où la peine de mort s'impose, même si en pratique les cas sont très rares, voire inexistants.

Carlos Hage Chahine critique en particulier la notion « d'espérance » invoquée par François pour justifier l'abolition de la peine de mort (« Il n'y a pas de peine utile sans espérance », affirmait le Saint-Père dans son message vidéo au congrès d'Oslo). Pour l'auteur, c'est limiter la réflexion sur la peine de mort à la vie humaine sur terre conçue comme seul horizon de l'homme, et faire reposer la question de la peine capitale sur un socle anthropologique non chrétien. On sait en effet que dans le christianisme, le mot espérance est utilisé pour parler de la vie future, ce qui le distingue du mot espoir qui se limite au monde tel que nous le connaissons.
C'est le reproche qu'il fait aux abolitionnistes, notamment à l'ancien garde des Sceaux français, Robert Badinter, qui, à ses yeux, ont substitué à l'anthropologie chrétienne – où la notion de péché originel est centrale – l'anthropologie rousseauiste de l'homme naturellement bon que la société corrompt. Un point de vue qui conduit inévitablement à croire en la possibilité d'une réhabilitation, ce qui se conçoit, mais prédispose le juge en faveur de l'assassin, au détriment de la demande de justice de la victime et de la protection qu'elle apporte à l'ordre social que défend le parquet.

 

L'erreur judiciaire inverse
Ce parti pris a des conséquences pratiques. Ainsi, sur ce plan, face aux scrupules dus au risque de « l'erreur judiciaire », Carlos Hage Chahine, parlant de la récidive, produit celui de « l'erreur judiciaire inverse ». Il parle d'une justice trop clémente qui a conduit – et les cas ne sont pas rares – à une récidive fatale et à de nouvelles victimes, et cite en particulier la récente affaire Hannachi, en France, du nom d'un assassin libéré deux jours avant sa récidive, qui a coûté la vie à deux jeunes cousines à la gare de Marseille, le 1er octobre 2017. Les exemples similaires ne manquent pas au Liban, où des forcenés ou d'anciens miliciens sont embauchés comme hommes de main, et finissent par tuer, et où des maris violents sont gratifiés d'une seconde chance qui s'avère fatale à leur épouse.

L'auteur ne manque pas, par ailleurs, et sur un autre plan, de faire la distinction, en ce qui concerne la peine de mort, entre les États totalitaires, qui en abusent pour asseoir leur pouvoir, et les États de droit, où le système judiciaire a vocation à produire « une relation, une proportion juste (...), la bonne répartition des choses entre membres d'un groupe social ». Il conteste donc qu'au nom de la lutte contre le totalitarisme, la peine de mort soit condamnée sans discrimination.

L'essai de Carlos Hage Chahine et Névine Toutounji est dense, mais réduit. Cette petitesse est un avantage : il se relit (et re-relit) rapidement, ce qui facilite la compréhension et l'approfondissement de certains thèmes qu'il ne fait qu'effleurer, en citant des philosophes du droit, comme Michel Viley, le catéchisme de l'Église catholique, Gustave Thibon, Simone Weil, le père Bruckberger, Jacques Maritain ou saint Thomas d'Aquin. Cette saine et nécessaire réflexion ne doit pas s'arrêter là, mais interpeller les autorités publiques. Loin des solutions toutes faites, Carlos Hage Chahine appelle à une adaptation des lois à nos réalités humaines et sociales propres, et met en garde contre toute « démission ». Et d'avertir : « Si Dieu s'en remet aux hommes pour la défense du bien commun et de la société, ce n'est pas pour qu'à leur tour ils s'en remettent à Dieu. Il n'est pas de démission de l'autorité qui ne soit payée de graves conséquences. » À savoir : le recul de l'État de droit est la porte ouverte à la justice privée, à la loi des tribus, à la vendetta, au lynchage collectif, comme cela a failli se produire à Miziara.

* Disponible aux librairies Orientale et Antoine.

 

Pour mémoire

Machnouk se dit en faveur de la peine de mort

La corde, mais quoi d'autre ? L'édito de Issa GORAIEB

« Je trouve choquant qu’à chaque crime, les appels se multiplient pour tuer, pour se venger »

 

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Wlek Sanferlou

La peine de mort est un résidu des anciennes civilisations où tout était résolu par l'élimination pure et simple de ce qui gêne. Le monde à évoluer et la peine de mort n'a plus sa place dans notre civilisation moderne. Malheureusement cette civilisation moderne peine à s'imposer dans toutes les facettes de nos vie mais ceci ne veut pas dire qu'il faut abandonné les gains déjà fait.

DINTILHAC bernard

C'est un article approuvable tant selon la raison naturelle que de la morale catholique. Il est surprenant que le pape François énonce une pareille opinion, toute personnelle, conforme à une fausse compassion. Une juste sentence de mort ne contredit en rien le commandement de Dieu : "Tu ne tueras pas". Les explications que fournit Fady Noun sont tout à fait pertinentes.
C'est aussi un abus de croire qu'il serait commandé de pardonner à autrui de façon perverse afin que Dieu pardonne nos propres offenses envers lui. Le Notre Père pas plus que le "Tu ne tueras pas" ne condamnent la juste sentence ou à espérer un pardon pervers de Dieu, en raison de notre pardon pervers à ceux qui nous offensent.
Grand merci pour cet article. Bonne année.


L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SI ON VEUT EN DISCUTER ON NE FINIRAIT PAS ! DANS DES CAS PRECIS ON EST POUR ET DANS D,AUTRES CONTRE... ALORS POUR ETRE PLUS JUSTE ET PLUS HUMAINS ON DEVRAIT ETRE CONTRE POUR TOUT !

TROLL & PSEUDONYMES

C’est un vaste débat, qui parfois heurte certaines consciences. Dans un pays de la région qui se flatte d’appliquer très rarement la peine de mort, un nouveau projet de loi pour ""assouplir la peine de mort pour les terroristes"". On voit bien la ""Raison d’Etat"", et l’instrumentalisation de la peine de mort, dans ce pays où il est de tradition ""l’élimination ciblée""…

TROLL & PSEUDONYMES

Vous écrivez en conclusion : ""À savoir : le recul de l'État de droit est la porte ouverte à la justice privée, à la loi des tribus, à la vendetta, au lynchage collectif, comme cela a failli se produire à Miziara.""

Si le lynchage collectif ne s’est pas produit à Miziara, il s’est produit par le passé, en 2010 à Ketermaya, par une foule en délire, d’un Egyptien coupable d’avoir …
Ou de cette famille mécontente du mariage de leur fille, invite le jeune couple au village, toujours dans la même région, pour trancher le petit soldat du jeune marié.
Je ne stigmatise personne, MAIS rien n’a été fait à mon avis, pour renforcer l’arsenal juridique, et éviter le mauvais sort qu’on décide selon ""œil pour œil"". D’où l’amalgame…
Notre chrétien d’auteur, connait sans aucun doute ce commandement : ""Tu ne tueras point"", et il s’applique à juste raison à l’Etat. Sinon c’est la justice du Far West…
Je reste convaincu contre la peine de mort, et je vous souhaite M. Noun, la meilleure année possible……

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