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Liban

Au café al-Nisr, à Bauchrieh, les réfugiés irakiens chrétiens attendent un autre départ

Réfugiés

Tous les jours, des réfugiés venus presque tous du même village de la plaine de Ninive se retrouvent dans un café de Bauchrieh.

15/01/2019

Il est 16 heures, et le café syriaque al-Nisr (l’aigle) vient d’ouvrir ses portes. Ce rapace rappelle l’aigle de Babylone, symbole de cette vieille communauté chrétienne d’Orient. Ce café, où on joue aux cartes et au tric-trac en sirotant un thé ou un café et en fumant cigarettes ou narguileh, est situé dans une ruelle de Bauchrieh, dans le Metn, une localité qui abrite des centaines de réfugiés chrétiens d’Irak et de Syrie.

Tous les soirs, des hommes originaires de la plaine de Ninive en Irak viennent se retrouver, histoire de faire passer le temps. « De 17 à 21 heures, la majorité des clients est constituée de personnes du troisième âge ou d’hommes au chômage. À partir de 21 heures, ce sont les plus jeunes qui viennent car ils ont du travail. Ils rentrent à la maison, se reposent un peu et viennent retrouver leurs camarades. Tous sont des réfugiés irakiens. Ils attendent au Liban que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés les relocalise en Europe, en Australie ou en Amérique », raconte Steve, en charge du café. Lui-même est irakien et originaire de Qaraqosh, l’une des plus importantes villes chrétiennes de la plaine de Ninive, qui comptait 45 000 habitants en août 2014, à la veille de son occupation par le groupe État islamique.

Steve est père de deux enfants. Il s’occupe du parking de l’évêché maronite d’Antélias où il habite avec sa famille, en attendant son départ pour le Canada. « Comment voulez-vous que je rentre à Ninive ? Certes, il y a des personnes qui sont rentrées. Ce sont les vieux ou les fonctionnaires du gouvernement car, à part dans l’administration, il n’y a pas de travail à Ninive et tout est détruit. Il n’y a toujours pas d’électricité et d’eau. Pour Noël, l’avenue principale de la ville a été asphaltée afin d’accueillir l’émissaire du pape (le secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin) », affirme Steve.

Mais ni l’émissaire du Vatican ni les associations chrétiennes occidentales qui sont – timidement – présentes en Irak n’encourageront Steve et les autres Irakiens arrivés au Liban avec l’occupation par Daech de leurs villages, dont il s’est ensuite retiré, à rentrer chez eux. « Rentrer ? N’avez-vous pas entendu les propos du chef religieux chiite en Irak (Ala’ Moussaoui) qui avait interdit aux musulmans de souhaiter de joyeuses fêtes aux chrétiens de peur de devenir eux-mêmes mécréants ? » s’insurge Salem, rappelant un prêche de Moussaoui dans lequel ce dernier interdit notamment aux musulmans de célébrer le Nouvel An avec les chrétiens, sous le prétexte qu’ils suivent le calendrier de l’Hégire.

Salem, comme la plupart des hommes qui fréquentent le café, est originaire de Batnaya, dans la plaine de Ninive. Certains de ces hommes étaient même voisins avant l’arrivée de l’EI dans leur village. Batnaya comptait 900 familles chrétiennes. « Notre village était situé sur la ligne de démarcation. Quatre-vingts pour cent des bâtiments ont été détruits, et contrairement à Qaraqosh, rien n’a encore été fait », explique Salem, père de six enfants et qui habite le Liban depuis plus de deux ans.



(Pour mémoire : Samer, entre départ impossible et séjour insoutenable)



« L’Église dans le cœur »
De nombreux Irakiens qui vivent aujourd’hui au pays du Cèdre ont quitté leurs villages dans la plaine de Ninive pour Erbil ou Dohouk dans le Kurdistan irakien avec l’arrivée de Daech. Le Liban est la seconde étape de leur déplacement avant un départ définitif du Moyen-Orient. Ils expliquent leur choix, rappelant qu’ils ne se sentiront plus jamais en sécurité chez eux « car ce sont nos voisins musulmans qui se sont transformés en Daech en août 2014 ». Ils affirment également que leurs terrains « sont convoités aussi bien par les Kurdes, les chabak, une communauté qui a commencé à prendre de l’ampleur avec la chute de Saddam Hussein, et les sunnites de Mossoul ».

Hikmat est journalier, et aujourd’hui comme la plupart du temps, il n’a pas trouvé du travail. Il a attendu le coup de 17 heures pour venir au café voir ses anciens voisins de Batnaya et jouer une partie de cartes. « C’est ce que nous faisions le soir après le travail en Irak. Et voilà que nous retrouvons les mêmes gens au Liban. Ici, nous n’avons pas de travail, mais nous attendons à la maison à ne rien faire pour venir au café dès 17 heures, tout comme chez nous », indique ce quinquagénaire dont les six enfants sont éparpillés aux quatre coins du monde. « Je tente de travailler en attendant mon départ, probablement pour l’Europe. Je ne trouve pas tous les jours du travail. Les Libanais nous traitent bien. Ils sont compatissants. Mais pour le boulot, ils veulent des jeunes qui travaillent notamment dans de petites usines de plastique ou de carton, ou des ateliers de couture et de menuiserie », poursuit-t-il.

« Le village, ce n’est pas uniquement un lieu, des maisons ou des pierres. Ce sont surtout des visages familiers, des parents et des voisins. Et c’est ce que nous avons retrouvé au Liban. Je pense que plus de la moitié de Batnaya habite aujourd’hui entre Jdeideh, Bauchrieh et Sinn el-Fil. Le reste est éparpillé aux quatre coins du monde », s écrie Tarek, originaire également de cette localité de la plaine de Ninive.

Nasser était prof d’école. Au Liban, il est au chômage. Il parle de son village avec un grand sourire: « Batnaya avait des écoles et de jolies maisons. Nous vivions surtout de l’agriculture. Dix ans avant l’arrivée de Daech, des familles chrétiennes qui vivaient à Bagdad et dans la ville de Mossoul sont rentrées au village pour se sentir plus en sécurité. Le village comptait deux églises. Et à Btanaya, nous sommes majoritairement de rite chaldéen. » Et comme pour revendiquer son appartenance chrétienne, il ajoute ce que de nombreux déplacés irakiens répètent : « Notre Église irakienne prend ses racines des civilisations sumérienne, babylonienne et assyrienne. Nous étions là bien avant l’islam, et nous sommes partis parce que nous tenons encore à notre christianisme. » Gibraël, lui, vivait à Bagdad avant de rentrer dans son village natal de Batnaya. « J’ai fui l’insécurité, peu après la chute de Saddam Hussein, pour m’établir dans mon village. Quand Daech est arrivé chez nous, j’étais déjà à la retraite. L’Irak que j’ai connu n’existe plus, c’est pour cela que je ne rentrerai plus jamais chez moi. »

Il est 18 heures, l’endroit est bondé. L’odeur du café enveloppe les lieux. Les hommes jouent aux cartes et au tric-trac en faisant la conversation.

Sur l’une des vitres à l’entrée, on distingue deux faire-part annonçant chacune le décès d’une femme, l’une à Erbil et l’autre aux États-Unis. Des condoléances se tiennent également au Liban, où elles ont de la famille, dans des églises à Jdeidé et à Bauchrieh. Räed, également originaire de Btanaya, soupire : « Chaque homme présent ici a de la famille aux quatre coins du monde. Nous aussi nous partirons en tentant de préserver les liens entre nous. Notre pays ? Il n’existe plus, nous avons plutôt une Église et là où nous irons, nous la porterons avec nous, dans notre cœur. »


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Georges MELKI

"Tantum religio potuit suadere malorum"

Lucrèce, De Natura Rerum

ACQUIS À QUI

Il faut être précis svp , les chrétiens chassés d'Irak et d'ailleurs l'ont été par des ALLIES DE L'OCCIDENT AU MOYEN ORIENT .

JAMAIS PAR LES AUTRES MUSULMANS QUI N'ONT JAMAIS VOULU SERRER LA MAIN DE CES ALLIES DE CES ARABES LA .

SI LES CHRETIENS DU LIBAN ONT ECHAPPE A CETTE CHASSE A L'HOMMO CHRITIANICUS , C'EST JUSTEMENT PARCE QUE LE LIBAN N'EST PAS TOTALMENT ENTRE LES MAINS DE CES ALLIES LA .

Cadeau !

Gebran Eid

ILS FONT QUOI LES DIRIGENTS EN IRAK ? C'ÉTAIT MILLE FOIS MIEUX POUR EUX LE TEMPS DE SADDAM.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES DEPARTS.. OU PLUTOT LES REFOULEMENTS... DES CHRETIENS DES PAYS A MAJORITE MUSULMANE EST UNE HONTE POUR L,ISLAM !

GEORGES A

leurs maisons detruites, leur pays ne veut plus d'eux qu'est ce qu'on attend pour les naturaliser?

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