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Liban

Dans la Békaa, le cauchemar de réfugiés syriens, dans l’eau, la boue et les excréments…

Reportage

La misère est indicible dans un camp informel de réfugiés syriens de Bar Élias.

12/01/2019

Dans le froid glacial de janvier, des couvertures sèchent à grand-peine sur des cordes à linge de fortune attachées aux arbres, avec en toile de fond des champs inondés par un Litani en crue et un Mont-Liban recouvert de neige. Des coussins trempés ont été posés sur le sol de gravier. Des enfants pataugent dans les mares d’eau, chaussés de bottes en caoutchouc. Les plus jeunes courent dans la boue avec pour seule protection des sandales d’été. Des adolescents désœuvrés improvisent une barque, avec une planche de bois flottante.

Dans les tentes de réfugiés malmenées par la tempête Norma, des femmes s’activent à chasser l’eau qui a littéralement giclé du sol, dimanche soir. Par endroits, elles ne peuvent que constater leur impuissance. Leur abri, coulé de béton, n’est plus que désolation, carrément noyé sous 50 centimètres d’eau boueuse, sale, mêlée aux excréments des toilettes qui n’évacuent plus les eaux usées. Une grande partie de l’ameublement accumulé en 8 ans de vie est irrécupérable. Les grands moyens sont nécessaires, mais ils se font cruellement attendre. Même les bâches épaisses qui recouvrent les tentes ont souffert. Déchirées pour certaines, elles laissent passer l’eau de pluie, le vent parfois aussi. Les hommes, eux, guettent anxieusement l’arrivée des humanitaires, soucieux d’assurer à leurs familles une ration de mazout pour se chauffer, quelques matelas ou couvertures pour remplacer ceux qu’ils ont dû se résoudre à jeter.


(Lire aussi : Le HCR et la communauté internationale à nouveau cibles du pouvoir)

Regard vide

La scène se déroule au lendemain de la tempête, dans un camp informel de réfugiés syriens de Bar Élias, dans la Békaa centrale, baptisé Moussa el-Hindi, du nom du propriétaire de ce lopin de terre. « Ici, 98 familles syriennes, soit 467 personnes, ont trouvé refuge dans 63 tentes depuis le début du conflit en Syrie, moyennant un loyer mensuel versé au propriétaire, explique à L’Orient-Le Jour la représentante du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Hiba Farès. Une centaine de dollars par tente, pour le loyer et l’électricité, sans compter l’eau. »

Tout se déroulait plus ou moins bien jusque-là, pour ces familles partagées en deux communautés distinctes, l’une issue de Damas, l’autre venue de Homs, qui vivent côte à côte, sans vraiment sympathiser. Chacune faisait avec les moyens du bord, nourrissant ses enfants, les envoyant à l’école publique du village, leur assurant les soins nécessaires, aménageant correctement son intérieur, l’équipant d’un poêle à mazout ou à bois, d’un téléviseur, en dépit de la baisse drastique de l’assistance des organisations internationales, HCR en tête. Malgré aussi les dettes accumulées à l’épicerie du coin, aux proches plus nantis, car la vie est chère au Liban et le travail précaire. Jusqu’à l’arrivée de Norma, tempête hors pair, qui, en quatre jours, a tout inondé sur son chemin, même les champs et les ruelles de Bar Élias, accentuant une misère indicible et saccageant par la même occasion les précaires abris aménagés à proximité du fleuve Litani que les réfugiés se sont échinés à rendre habitables, au fil des années.

Assise à l’entrée de sa tente, le regard vide, une mère de famille se désole. « Entrez voir notre tente, elle est complètement inondée. Nous avons tout perdu. Nous n’avons même pas eu le temps de surélever nos matelas, ni même notre frigo qui est à présent inutilisable. Et personne pour nous porter assistance », dit-elle, montrant les affaires qu’elle a mises à sécher dehors. À quelques mètres de là, Oum Seif, une voisine également sinistrée, fait part de sa crainte pour la santé des siens. « Nous allons attraper la gale et la dysenterie, lance-t-elle à la représentante du HCR. L’eau que nous utilisons pour boire et nous laver est aujourd’hui infectée par l’eau du fleuve et les eaux usées des toilettes. » Il a en effet tellement plu que la terre ne parvient plus à rien absorber. Toutes les toilettes du camp débordent. « Pire encore, nous manquons d’eau. Nous n’avons pu nous laver depuis trois jours », gronde la femme.


(Lire aussi : Aoun au corps diplomatique : La position internationale est « peu rassurante »)


« Vous avez failli à vos obligations... »

En dépit des aménagements réalisés par nombre d’organisations (HCR, Unicef, Worldvision…) pour fournir les réfugiés en eau potable, électricité et confort minimum, le camp de Moussa el-Hindi fait partie des « 361 sites affectés par les intempéries, qui hébergent au total plus de 11 000 personnes », selon les statistiques du HCR publiées le 9 janvier dernier. Mais l’hiver ne fait que commencer, et « 850 camps abritant 70 000 réfugiés parmi lesquels 40 000 enfants risquent d’être endommagés par le mauvais temps ». Dans l’urgence et dans l’attente d’un retour à la normale, 60 % des habitants de ce camp, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont été réinstallés au sec dans un bâtiment voisin, occupé par l’association Sawa for Development and Aid (pour le développement et l’aide). Les autres sont restés sur place, bénéficiant de la solidarité de voisins épargnés. Même chose pour les réfugiés sinistrés dans l’ensemble des régions libanaises. Une mesure initiée par le ministère des Affaires sociales, en collaboration avec les municipalités et le HCR, à laquelle s’associent divers mouvements de jeunesse syrienne, qui assurent aux réfugiés plats cuisinés, matelas, couvertures et vêtements, comme la campagne Now You Remember Us.

Face au ballet incessant d’humanitaires qui sillonnent le camp les mains vides, une poignée d’hommes crient leur colère. « Que venez-vous faire, autre que nous prendre en photo ? Partez, si vous n’avez rien à nous apporter », lance Mohammad, un père de famille. Le désespoir de l’homme est tangible. Il croule sous les dettes. Il ne parvient plus à s’en sortir pour soigner son enfant malade, depuis qu’il ne bénéficie plus des 260 000 LL d’assistance mensuelle distribuée par le HCR aux familles vulnérables, pour cause de coupe dans les budgets. « Vous avez failli à vos obligations, hurle-t-il à la représentante de l’organisation onusienne. Vous nous traitez sans humanité, comme des moins que rien. Vous nous avez abandonnés. » « Une frustration légitime », estime Hiba Farès, impuissante, qui rappelle que « l’assistance est désormais réservée à des familles jugées encore plus vulnérables ». Malgré leur profond désespoir, malgré les dures conditions climatiques qu’ils traversent et la baisse des financements – des pressions pour les pousser à rentrer en Syrie, estiment-ils –, les réfugiés n’envisagent toujours pas leur retour. « Nous serions aussitôt enrôlés dans l’armée », assure un homme. « Notre sécurité et celle de nos familles seraient compromises. »


Manque d’équité

La tension baisse d’un cran. Un camion se gare à l’entrée du camp. Dépêché par l’organisation Worldvision, il entame l’opération de pompage de l’eau boueuse qui inonde les tentes. Au même moment, le responsable du camp, le chawiche Khaled Chéhab, reçoit un lot de couvertures et de bidons de mazout, dont il ne précise pas l’origine. La distribution commence. Les réfugiés s’attroupent. Des enfants emportent leur précieux butin, sourire aux lèvres. Une grande partie repartira les mains vides. « Ici, ce sont toujours les mêmes qui obtiennent les aides », déplore une femme, évoquant le manque d’équité entre les deux communautés du camp. « Nous n’avons pas besoin de nourriture, dit-elle. Simplement qu’on se penche sur notre sort. Qu’on désengorge nos habitations de cette eau polluée, qui risque de nous rendre tous malades », avant la prochaine tempête…


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Eleni Caridopoulou

C'est triste de voir ces pauvres personnes malgré tout le désastre ils préfèrent ça que rentrer chez eux cela veut dire que le regime de Bachar El Assad est pire que tout.

ON DIT QUOI ?

Il ne fallait pas EN PRIORITE que l'occident poussé par la mauvaise influence des sionistes usurpateurs se servent des wahabites bensaouds pour tenter d'abattre un Pays , à la tête duquel un héros a su faire face , je le nomme BASHAR EL ASSAD.

Comme avec les pauvres palestiniens , nous voilà entrain de chercher à nettoyer leurs merdes .

Sarkis Serge Tateossian

Une désolation, indifférence, déshumanisation, conditions de vie deplorables, stress, maladies et autres calamités Qui rodent dans ces endroits abritants les malheureux réfugiés...

Et le Liban pays d'accueil, n'en est pas beaucoup mieux loti, hormis certaines riches bourgoisies ... Le peuple dans sa majorité s'enfonce dans la misère et le désespoir
..

Ceux qui contribuent à ces conflits leur responsabilité est immense


Un réveil des libanais est impératif et un leader charismatique, pour inverser cette tendance néfaste en faveur d'une dynamique populaire, reste une priorité.

Les chantiers sont nombreux .... Le social, les infrastructures, l'économie, les réfugiés, les tensions internes et externes... Tout reste à réinventer, repenser et mettre en oeuvre.

Dans ces conditions, tout entrave à la formation du gouvernement paraît criminel.


L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

POURQUOI... LES LIBANAIS SONT DANS UNE MEILLEURE POSTURE ?

Irene Said

On a pitié de ces gens victimes du sale jeu des pays participant à ce conflit, à commencer par la Syrie du "Héros" Bachar et l'Iran, la Russie,certains pays arabes, l'Occident et les USA.
Quant au HCR et autres "organisations humanitaires", ils sont manipulés par tous ces pays.
Le Liban, lui, il subit les retombées...

C'est à eux qu'il faut crier:

"Vous avez failli à vos obligations !!!"

Irène Saïd

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