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Liban

Les oliviers de Bchaalé, plus que millénaires

Faune et flore


12/01/2019

On parle beaucoup de l’âge des arbres au Liban, qui constitue un des motifs de fierté, notamment pour les cèdres, mais l’idée que l’on s’en fait n’est pas toujours basée sur des études précises. Or, c’est justement sur des résultats récents d’analyse scientifique que se base désormais Jean Stéphan, expert écologiste et professeur assistant à l’Université libanaise, pour déclarer que « les oliviers de Bchaalé (Batroun) sont les arbres les plus vieux jamais étudiés au Liban ». En effet, selon une étude financée récemment par l’USAid, qui a collaboré avec l’AUB pour instaurer un partenariat avec l’Université d’Arizona (États-Unis), il s’est avéré que selon les estimations, deux des oliviers étudiés à Bchaalé ont… 1 700 ans ! D’autres sont de quelques centaines d’années plus jeunes, entre 1 200 et 1 300 ans. Bref, les oliviers de cette localité de Batroun sont bien conformes à leur réputation d’arbres millénaires.

Ces oliviers millénaires au tronc creux sont un miracle en soi. « En principe, ces arbres ne poussent pas au-delà de mille mètres d’altitude, or, à Bchaalé, ils sont à 1 200 mètres, souligne l’expert. Ils profitent apparemment d’un microclimat dans cette région. Il est remarquable aussi qu’ils aient traversé le temps sans avoir été abattus pour une raison ou une autre. » Le Liban compte plusieurs régions avec des oliviers ancestraux, à Jeita et ailleurs, mais l’étude effectuée sur ceux de Bchaalé donne déjà une idée de l’âge que peuvent atteindre les oliviers au Liban. Dans ce village, le président du conseil municipal, Rachid Geagea, a entamé le processus de créer une association pour préserver ces arbres, selon le scientifique.

Les études proprement dites ont été menées par Jean Stéphan, avec Ramy Touchan de l’Université d’Arizona, un professeur d’origine syrienne dont la mère est libanaise. Cette université possède un laboratoire spécialisé dans le calcul de l’âge des arbres, mais les prélèvements ont été effectués par les deux experts sur place, et ce n’est pas une mince affaire. « Nous avions déjà travaillé ensemble sur les cèdres, explique Jean Stéphan. L’âge d’un arbre doit être calculé par rapport aux anneaux figurant dans son tronc, mais il est évident qu’il n’est pas nécessaire de l’abattre pour cela. Nous prélevons une calotte dans le tronc de l’arbre en essayant autant que possible d’arriver au centre afin d’avoir des résultats les plus précis possible. Il faut préciser que cette méthode ne porte aucun préjudice à l’arbre, l’échantillon prélevé étant trop minime. »

Cette méthode est parfaitement applicable à des arbres comme les cèdres, mais qu’en est-il des oliviers aux troncs monumentaux, mais creux? « C’était un vrai défi, raconte Jean Stéphan. Vu que le tronc est creux, nous ne pouvons atteindre le centre qui est vide. Sur les huit arbres monumentaux que nous avons sélectionnés pour l’étude, nous avons donc calculé l’épaisseur de l’écorce du bois qui reste et celle de la partie creuse afin d’estimer ce que serait le nombre d’anneaux. Mais ce n’est pas tout : nous avons pris plusieurs échantillons sur les huit arbres et avons procédé à une datation au carbone 14, complétant le tout par une extrapolation sur les résultats obtenus. C’est ainsi que nous avons pu calculer l’âge des arbres avec, certes, une marge d’erreur de l’ordre de 10 %. Nous n’aurions pas pu procéder autrement avec tant de bois dégradé. »

Ce qui pose la question de savoir comment ces arbres si vieux ont pu rester en vie avec un tronc creux et une grande partie de bois dégradé… « En fait, l’arbre ne meurt pas, parce que sa partie superficielle reste vivante et que la sève s’en dégage vers l’extérieur », répond-il.


(Lire aussi : La cueillette des champignons au Liban : potentiellement belle, mais encore inexploitée)


Et les cèdres dans tout ça ?

La question qui se pose naturellement après ces révélations sur l’âge des oliviers est celle de savoir où en sont nos fameux cèdres dont la taille monumentale suggère aussi un passé plus que millénaire, à Bécharré, au Chouf et ailleurs. Or, des données scientifiques sont également disponibles dans le cas de notre arbre-emblème, et ce n’est malheureusement pas ce qu’elles révèlent. Les mêmes Jean Stéphan et Ramy Touchan ont également travaillé sur les cèdres, mais dans le cadre d’un projet plus ancien avec le ministère de l’Agriculture et l’Université d’Arizona, en 2005. « Nous avons prélevé des échantillons sur les arbres les plus monumentaux et réputés les plus vieux dans plusieurs cédraies du Liban, explique Jean Stéphan. Nous avons trouvé qu’ils sont plusieurs fois centenaires, de l’ordre de 800 ans pour les spécimens les plus vieux. »

L’expert précise pourquoi des troncs aussi gigantesques auraient pu évoquer un âge plus avancé. « L’âge d’un arbre est calculé à partir du nombre des anneaux, il est vrai, mais il faut savoir que dans les bonnes années favorables à la croissance, les anneaux sont plus larges, souligne-t-il. Or, les conditions de croissance sont davantage réunies au Liban qu’en Turquie par exemple, où on trouvent également des cèdres de la même espèce. Ce qui fait que des arbres qui seraient plus vieux en Turquie ont des troncs moins impressionnants que les cèdres du Liban, d’où la confusion. »


« La mémoire du temps »

Toutefois, l’expert tient compte de deux facteurs : l’un est que la datation au carbone 14 n’avait pas été effectuée sur les cèdres car la technique n’était pas autant au point en 2005 qu’aujourd’hui. L’autre est une anecdote mystérieuse : celle d’un morceau de bois de cèdre qui avait été donné au Musée d’histoire naturelle de l’AUB sans qu’on n’ait pu établir s’il venait d’un arbre vivant ou non, ni sa forêt d’origine. Or, ce morceau de tronc de cèdre avait été daté de 8 000 ans, un résultat surprenant d’après l’expert au vu des autres résultats obtenus.

Il faut savoir que les prélèvements sur les arbres ne servent pas seulement à calculer leur âge. « Les arbres sont la mémoire du temps, souligne l’expert. Les anneaux sont des indicateurs des bonnes années et des périodes de stress, donc les conditions climatiques et leur changement à travers les époques. Sans oublier d’autres facteurs, comme une invasion d’insectes, par exemple. »

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Stes David

Voilà que quand on construit un petit temple romain ou église byzantine, on plante des oliviers dans le jardin du temple ou de l'église et l'arbre persiste 1700 ans ...

Sarkis Serge Tateossian

Voilà un article encore très enrichissant et passionnant.
Merci à notre cher journal l'OLJ.

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