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Obsèques

Sélim Abou, une vie fondée sur le don

Daccache : « Tout ce qu’il entreprit, il le fit pour consolider le tissu social libanais. »

C’est dans une atmosphère de recueillement que les présents ont fait leurs adieux à l’ancien recteur de l’USJ. Photo Michel Sayegh

Il y avait de l’émotion, de la tristesse et des larmes, hier, aux obsèques du père Sélim Abou, recteur émérite de l’Université Saint-Joseph, décédé le 23 décembre à Beyrouth. Entourant le cercueil faisant face à l’autel, dans la nef qui se vidait pour le défilé de condoléances, beaucoup, passé la cérémonie funèbre, gardaient le silence et les yeux fermés, poursuivaient un colloque muet avec celui qui, par-delà ses qualités de recteur, par-delà ses efforts de chercheur, par-delà sa stature de symbole d’un courant de résistance culturelle, était aussi un homme d’écoute. C’est le prêtre, l’ami et le confident d’une infinité de souffrances, que faisait revivre ce cercle silencieux et priant qui lui faisait ses derniers adieux.

Célébrée dans la grande église Saint-Joseph, la messe funéraire a été officiée par le père Dany Younès, provincial des jésuites, entouré de la presque totalité des prêtres de la Compagnie. L’éloge funèbre a été réservé au père recteur, Salim Daccache.

La stature académique de Sélim Abou et le rôle public qu’il a assumé en tant que recteur de l’USJ (1995-2003) ont été bien mis en exergue par le père recteur, qui dans son oraison a parlé du « combat pour le sujet » que le père Abou a mené tout au long de sa vie, et qui fut l’une des clés principales de sa pensée et de son action. Ce combat le conduisit à tout faire « pour consolider le tissu national libanais », a enchaîné le père Daccache, et ce « dans la plus pure tradition d’une Université Saint-Joseph, qui a toujours su tirer fierté de son assiduité à être un espace académique pluraliste où se mélangent les élites provenant des diverses familles spirituelles libanaises » (…) pour créer un sentiment citoyen et national inédit et propre à nous, auquel adhèrent les Libanais dans leur diversité.

Car le père Abou, a ajouté le recteur, savait que « l’espace de la cité libanaise est nécessairement fragile et nécessite d’être continuellement recommencé, car l’histoire est tragique par définition », et il avait compris que l’université était « le haut lieu de l’apprentissage de la citoyenneté, dans la pluralité de toutes ses dimensions ».

Son rectorat fut l’un des moments forts de sa carrière universitaire et de sa vocation. Il fit de son mieux, dit le père Daccache, pour donner à l’université « des raisons suffisantes pour durer à travers le temps ». « Nous n’oublions pas les pages de son discours sur les résistances de l’université, a dit le père Daccache, où il demande tout haut aux universités libanaises, historiques et récentes, de remplir leur mission pour l’homme et non pour quelque projet commercial ou idéologique, ou encore sectaire qui défigure ce que le Liban a de plus précieux, son capital humain formé à l’école des valeurs spirituelles et humaines. » Et d’évoquer ses amis qui, comme Mounir Chamoun, ou sa sœur Raymonde Abou, partageaient son souci d’une « éducation de qualité ».


(Lire aussi : Sélim Abou, un homme de conviction et de courage)


Université et politique, un lien organique

Avec la conscience vive du « lien organique entre université et politique », le père Abou sauvegarda la tradition d’une USJ « qui fut et demeure la marraine du Grand Liban et de la République libanaise », a encore affirmé avec audace le recteur Sélim Daccache. Et d’annoncer que l’USJ prend sur elle de terminer la réalisation d’un projet commun du père Abou et de Samir Frangié : la mise au point d’une anthologie sur le vivre-ensemble libanais, un récit sur le Liban depuis le XIXe siècle destiné à servir d’aide-mémoire aux jeunes générations, en partie « afin de montrer les risques d’un non-vivre-ensemble », selon une expression de Samir Frangié.

C’est dans la fidélité à tous ces engagements au service d’une « fraternité intelligente et ouverte entre les hommes », que Sélim Abou s’en est allé, acheminé vers le royaume par les prières de ses frères, laissant derrière lui une vie « fondée sur le don et l’espérance ».

Présentant un jour le père Abou, à l’occasion de la parution de son ouvrage Identité et sens (disponible aux Presses de l’USJ), Issa Goraieb avait écrit : « Le principal titre de gloire de Sélim Abou est d’avoir profondément marqué de son empreinte des générations entières de Libanais, et cela en donnant, à partir du sommet de la pyramide, sa pleine expression à la fonction critique de l’université. En ces temps funestes où le gros de la classe politique se confinait prudemment dans le silence des agneaux, Sélim Abou a fait de la résistance culturelle le moteur, sinon la garantie, de l’indépendance politique, du refus opiniâtre de toute occupation ou tutelle étrangère, mais aussi de la sauvegarde des principes démocratiques et des libertés publiques. »

C’est en hommage à cet homme que le ministre de l’Éducation, Marwan Hamadé, représentant le chef de l’État, le président de la Chambre et le président du Conseil, a déposé sur le cercueil du disparu l’insigne de l’ordre du Cèdre qui lui a été décerné.

À la première rangée de l’église Saint-Joseph, on reconnaissait notamment les ministres et députés Ghassan Hasbani, Pierre Bou Assi, Nadim Gemayel, Eddy Abillama, Michel Moawad, Henri Hélou et Akram Chehayeb, les anciens ministres Walid Daouk, Bahige Tabbara et Tarek Mitri, ainsi que May Chidiac. Le représentant de la nonciature apostolique, Mgr Ivan Santos, l’archevêque maronite de Beyrouth, Boulos Matar, et l’évêque latin du Liban, César Essayan, étaient présents aux obsèques. Le métropolite de Beyrouth s’y est fait représenter.


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