Liban

Entre Aoun et Hariri, il y a plus que des intérêts politiques

Décryptage
09/11/2018

La partie consacrée à l’éloge du Premier ministre désigné dans l’entretien télévisé accordé par le chef de l’État libanais à l’occasion du 31 octobre a marqué les esprits. Le président Aoun a ainsi qualifié Saad Hariri d’« homme bon », montrant qu’entre les deux hommes, il y a plus que des intérêts politiques communs, mais bien une relation personnelle basée sur l’affection. On est loin donc de la fameuse expression lancée par Michel Aoun, chef du bloc du Changement et de la Réforme au moment de la chute du gouvernement présidé par Saad Hariri en janvier 2011. Il avait alors parlé d’un billet aller simple pour Saad Hariri.

De fait, à la suite de la chute de son gouvernement et la mise en place d’un cabinet présidé par Nagib Mikati, Saad Hariri avait passé plusieurs années à l’étranger, ne faisant que de rapides apparitions au Liban. Il a fallu attendre que le mandat du président Michel Sleiman tire à sa fin (en mai 2014) pour que le général Michel Aoun et le chef du courant du Futur reprennent contact et décident de se rencontrer. Il y a eu ainsi la rencontre de Rome en dehors du Liban, les deux hommes ayant estimé difficile d’organiser une rencontre discrète à Paris. Peu de détails ont filtré au sujet de cette rencontre, mais on avait alors dit qu’il s’agissait de préparer la future élection présidentielle. On avait même dit, dans les coulisses, que Saad Hariri serait prêt à appuyer la candidature de Michel Aoun à la présidentielle. Mais très vite, il est apparu que le Liban allait entrer dans une phase de vacance présidentielle et qu’il serait préférable de s’entendre sur un gouvernement qui serait en mesure de gérer la transition. C’est dans ce contexte qu’a été formé le gouvernement de Tammam Salam. Et c’est aussi dans la foulée qu’a eu lieu une seconde rencontre entre Aoun et Hariri au domicile du premier, au cours de laquelle Hariri avait choisi d’organiser un anniversaire surprise au général... Plus tard, lorsque les points de vue se sont de nouveau éloignés et lorsque Saad Hariri a décidé d’appuyer la candidature du chef des Forces libanaises à la présidence de la République, puis celle du chef des Marada, le général Aoun n’a jamais exprimé de critiques directes et publiques à son adresse. Au contraire, à ceux qui lui demandaient pourquoi après avoir fait croire qu’il appuyait sa candidature, le chef du Futur avait changé d’avis, M. Aoun se contentait d’évoquer des circonstances régionales complexes. Il est clair qu’entre les deux hommes, au-delà des intérêts politiques, le courant était passé et même s’ils n’avaient pas l’occasion de se rencontrer souvent, à chaque fois, les présents confiaient qu’il y avait une sorte d’empathie entre eux.


(Lire aussi : Entre dérobades et langue de bois, le nœud sunnite reste entier)


À partir d’octobre 2016, lorsque Saad Hariri a ouvertement décidé d’appuyer la candidature du général Aoun à la présidence, la relation entre les deux hommes est devenue plus facile et plus perceptible. Beaucoup de choses ont été dites à l’époque sur le fait que M. Hariri avait pris cette option parce qu’il n’avait pas d’autre choix, mais malgré tout, il y avait une dimension humaine dans cette relation qui allait au-delà des considérations politiques. Cette relation n’a d’ailleurs pas cessé de se consolider après l’élection présidentielle et la formation du premier gouvernement du mandat Aoun présidé par Saad Hariri. Le pic a toutefois eu lieu lors de l’épisode de « la démission forcée » de Riyad, le 4 novembre 2017. C’est vrai que pour le chef de l’État, qui avait été l’un des premiers à réagir dès qu’il a vu son Premier ministre sur une chaîne saoudienne en train de lire le texte de sa démission avec des mots qui visiblement ne lui appartenaient pas, il s’agissait avant tout d’une question de principe et de respect de la souveraineté libanaise, selon l’idée qu’un Premier ministre annonce sa démission dans son pays, mais il y avait aussi un aspect humain dans sa volonté de ramener M. Hariri au Liban par tous les moyens.


(Lire aussi : Aoun ne signerait pas le décret de formation d’un gouvernement qui comprendrait un sunnite prosyrien)


Sans revenir sur les efforts déployés dans ce but, le moment le plus significatif de la profondeur de cette relation a eu lieu lors du retour de Saad Hariri à Beyrouth le 22 novembre, lorsqu’il a rejoint directement la cérémonie organisée à l’occasion de la fête de l’Indépendance à Yarzé. Les images de l’accolade entre Aoun et Hariri ce jour-là, dans lesquelles on aperçoit des larmes briller dans les yeux du chef de l’État, sont inoubliables pour de nombreux Libanais. Ce moment résume d’ailleurs la relation qui lie désormais les deux hommes. Plus tard, lorsque le chef de l’État était irrité par la lenteur du processus de formation du second gouvernement, notamment au moment de l’apparition des nœuds dits chrétien et druze, il s’est toujours gardé, soit directement, soit par le biais de ses visiteurs, de formuler des critiques à l’égard du Premier ministre désigné. Au contraire, il a même fait son éloge lors de l’entretien télévisé à l’occasion du début de la troisième année de son mandat, s’empressant d’ajouter que « nul n’a intérêt à affaiblir le Premier ministre » pour replacer le débat dans la politique. Cette relation, qui dépasse les considérations d’intérêt, a même attiré l’attention des différentes parties politiques locales, peu habituées à une dimension affective dans les rapports entre elles. Bon nombre d’entre elles ont cherché à en savoir plus et à essayer de savoir si cette entente personnelle avait des incidences régionales. Chacune a ainsi son interprétation et son évaluation, mais il n’en demeure pas moins que dans l’univers féroce de la politique, la relation entre Aoun et Hariri est un modèle particulier.


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LIBRE DE PARLER

Une Scarlett enfin non partisane
Apres telle d'encencement du President et du CPL et des attaques contre le Futur et tous les autres d'ailleurs sauf HB evidement vous redevenez pour la premiere fois
objective
c'est un premier pas

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE RARE ANALYSE OBJECTIVE ET NON PARTISANE DE LA TRES CHERE MADAME SCARLETT HADDAD !
FAITES VOEU D,EXPIATION POUR TOUTES VOS ATTAQUES INJUSTES PASSEES CONTRE HARIRI...

ACE-AN-NAS

Cette analyse nous plonge dans les mélodrames à "la libanaise " , ennemi un jour , frères le lendemain .

Je suis d'accord de dire que la politique a ses raisons que la raison ignore , mais les intérêts reprennent toujours le dessus .

J'aimerai connaître la fin de l'histoire .

Scarlett ou l'art de nous envouter .
Bon week-end et permettez une bise sur chaque joues .

Bery tus

Madame c’est Maintenant que vous encenser Harriri après lui avoir fait porter tous les pb au Liban ?!? Vous voyez madame vous n êtes pas différentes des autres

Tina Chamoun

Très belle analyse à dimension humaine. Un peu d'empathie à commencer entre eux, c'est ce qui manque beaucoup à non politiciens.

Saliba Nouhad

Quel article attendrissant, mais à l’eau de rose et franchement tiré par les cheveux!
Ainsi donc, c’est cette affection personnelle entre ces deux hommes qui expliquerait cette chimie spéciale entre eux et qu’ils s’entendraient actuellement comme des larrons en foire... rien de plus?
Ne soyons pas naïf, et pourquoi vous n’envisagez pas la possibilité que le Président, qui se sent pris au piège du Hezbollah, aurait des remords de conscience et voudrait se rapprocher du camp sunnite pour créer un équilibre et se redonner la dimension nationale d’un Président à égale distance de tout le monde?
Et pourquoi pas?
Il pourrait se réconcilier avec une bonne frange de la population et sauver sa présidence!
Mais a-t-il les coudées franches, où sera-t-il rappelé à l’ordre par ses alliés dangereux?

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