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Idées

Formation du gouvernement libanais : l’art de gagner du temps avant la tempête

Commentaire
Sami ATALLAH | OLJ
03/11/2018

Plus de cinq mois après sa reconduction au poste de Premier ministre, Saad Hariri peine toujours à trouver un équilibre entre les intérêts nationaux et régionaux pour former un nouveau gouvernement. S’il est naturel que la recherche d’une conciliation entre des intérêts ostensiblement divergents puisse prendre un peu de temps, il n’en demeure pas moins qu’une fois formé, ce nouveau gouvernement ne sera pas prêt à mettre en œuvre les réformes attendues. Et certainement pas celles qui entreront en conflit avec les intérêts communs – et, pour la plupart, tacites – de l’establishment politique en place.

Jusqu’à présent, les entraves au processus de formation du gouvernement relèvent d’une simple logique arithmétique : Hariri n’a qu’un nombre limité de sièges à attribuer à l’éventail des partis politiques devant être représentés au sein d’un « gouvernement d’union nationale ». Si l’accord de Taëf fournit un certain nombre de lignes directrices sur la meilleure manière d’assurer la représentation confessionnelle, force est de constater que ce type d’exercice s’est avéré bien plus complexe à partir de 2005. Depuis la fin de l’occupation syrienne, le processus de formation du gouvernement est en effet tributaire d’autres critères et artifices qui se sont successivement imposés dans la pratique, tels que : le « tiers de blocage » – soit la possibilité, pour une minorité disposant de plus du tiers des sièges au Conseil des ministres, de bloquer les mesures n’ayant pas son agrément – ; la distribution des portefeuilles ministériels selon leur importance présumée – selon que le ministère soit « régalien », dit « de services » ou ni l’un ni l’autre – ; la théorie du « ministre-roi » – autrement dit, un ministre sans appartenance partisane explicite qui, de ce fait, est potentiellement en situation de faire basculer l’équilibre au sein du gouvernement – ; et, plus récemment, l’idée selon laquelle un bloc parlementaire devrait se voir attribuer un portefeuille pour chaque tranche de cinq députés inscrits.


(Lire aussi : Le Liban, terrain iranien ?)


Nouveau clivage

Dans sa quête, le Premier ministre est confronté à plusieurs goulots d’étranglement. Le premier découle des résultats des élections législatives de 2018, et plus précisément du nombre de sièges remportés par les deux plus grands partis chrétiens : alors que le Courant patriotique libre (CPL) cherche à obtenir la part du lion des portefeuilles (une fois la part du président ajoutée), les Forces libanaises – forts d’un bloc parlementaire dont la taille a doublé (de huit à 15 député) et de 30 % des suffrages maronites (contre 38 % pour le CPL) – insistent pour réclamer au moins quatre sièges, un enjeu de taille à l’aune de la bataille présidentielle à venir. L’un des autres nœuds à trancher porte sur le siège druze : si le CPL escompte l’octroyer à son allié prosyrien Talal Arslane pour briser l’hégémonie du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt ne l’entend pas de cette oreille, notamment parce qu’il revendique la majorité des électeurs druzes. Saad Hariri doit de surcroît faire face à d’autres problèmes au sein de sa propre communauté : non seulement la part des sièges de son parti a été réduite de 34 à 20, mais plus du tiers des sièges sunnites – pour la plupart occupés par des politiciens pro-Damas – sont restés hors de sa portée.

Ce jeu de pouvoirs national reste naturellement déterminé par la confrontation des intérêts régionaux : Saad Hariri doit non seulement trouver un équilibre entre les intérêts saoudiens et ceux de l’Iran, mais aussi tenter de se rapprocher de Moscou pour éviter de traiter directement avec Assad, sans pour autant risquer de provoquer un courroux américain. Il doit également veiller à ce que l’octroi du ministère de la Santé ou de tout autre portefeuille au Hezbollah ne conduise pas à une réduction de l’aide, voire à des sanctions américaines.

Par ailleurs, alors que le clivage politique paraît encore se structurer autour des vestiges du 8 et du 14 Mars, un autre antagonisme se dessine entre les alliés respectifs de l’Iran et de la Syrie. Si l’on a longtemps supposé qu’il s’agissait d’un seul et même camp, la donne est en train de changer à l’approche de la guerre en Syrie, Damas renouant avec les partis libanais qui lui étaient autrefois alliés ou loyaux. Dans les analyses des élections législatives de 2018, une donnée est ainsi largement passée inaperçue : les résultats ont de fait consacré un camps prosyrien – composé principalement de petits partis et de politiciens alliés à titre individuel – devenu aussi vaste, voire davantage, que le camp pro-iranien.

Et si ces deux camps s’opposent à Hariri, ils ont (à l’instar du CPL) toujours besoin de lui pour former un gouvernement, tandis que son réseau international et ses relations avec les donateurs de la CEDRE demeurent précieux. D’autant qu’en cas de crise économique, ses opposants préféreraient sans doute le savoir à la tête du gouvernement – et par conséquent responsable – plutôt que d’avoir à faire face à cette éventualité pendant que lui profiterait de « congés » à Paris…


(Lire aussi : Gouvernement : le nœud persiste, les députés sunnites du 8 Mars insistent toujours pour un portefeuille)


Promesses en l’air

Certes, un tel gouvernement d’union nationale bénéficiera – si et quand il verra le jour – très probablement de la bénédiction des puissances régionales, mais il aura difficilement à cœur de répondre à l’intérêt de son peuple. D’abord, parce son unité factice ne reposera en aucun cas sur une vision cohérente et partagée de la manière de résoudre les problèmes du pays : à la lumière des expériences passées, nous ne savons que trop que le partage du butin constitue le principal facteur de rassemblement des partis libanais sous un même toit. On peut donc raisonnablement s’attendre à ce que le futur gouvernement se contente de mettre en œuvre les projets promis à la CEDRE, tout en encourageant les entrées de capitaux et en évitant les sanctions. Mais cela n’ira probablement pas plus loin.

Ensuite, parce que, en devenant le reflet du Parlement, le Conseil des ministres rendra obsolètes les deux missions essentielles de ce dernier – la légifération et le contrôle –, le transformant ainsi en simple chambre d’enregistrement de ses décisions. Inutile de dire que dans un tel contexte, la lutte contre la corruption devient un paradoxe en soi…

Le dénouement de ce processus constituera donc un retour à une situation maintes fois vécue par le passé : celle d’un système politique qui garantit la représentation confessionnelle, mais ne rend guère de compte qu’aux « zaïms » et à leurs patrons régionaux. Dès lors, le discours de politique générale du prochain gouvernement devrait consister en une simple liste exhaustive de promesses en l’air destinées au grand public. Autrement dit, il s’agira essentiellement pour lui de gagner du temps alors qu’une tempête économique de grande envergure pointe à l’horizon.

Une version longue de ce texte est disponible en anglais et en arabe sur le site internet du LCPS.

par Sami ATALLAH

Directeur exécutif du Lebanese Center for Policy Studies (LCPS).


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gaby sioufi

je cite :" un autre antagonisme se dessine entre les alliés respectifs de l’Iran et de la Syrie" fin de citation.

ce sera Inevitable car JAMAIS la syrie n'acceptera q'un partenaire partage son influence "sur les libanais"( j'insiste sur les 3 derniers mots) ,
surtout si ce partenaire est aussi puissant que HN.

La syrie devra pt't composer mais eternellement.
et le Liban dans tt ca ? demander les previsions aux voyants/voyantes

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