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La Dernière

De notre balcon sur le Grand Hôtel de Sofar

Photo-roman

Souvenirs des étés d’antan passés dans un appartement de Sofar, suffisamment proche du Grand Hôtel pour attiser nos rêves...

01/10/2018

Le Grand Hôtel de Sofar rouvre temporairement ses portes au public. Je l’ai appris en feuilletant les pages de ce quotidien, à la faveur d’un article sur le peintre Tom Young qui a eu la brillante idée, en février dernier, d’investir ce lieu aussi hantant que hanté afin d’y réaliser une série de toiles qu’il y présente en ce moment. Le nom de cet hôtel et les morceaux d’images que j’en garde de mon enfance ne m’avaient plus frôlé la pensée depuis bien des lustres. Comme quoi, certains lieux nous trouvent et nous appellent quand on était persuadé de les avoir oubliés. Face aux photos actuelles de l’établissement et malgré l’engouement à l’unisson de ceux qui semblaient épousseter avec émotion la sépia chiffonnée d’un temps qu’ils n’ont pas eu le temps de savourer, j’étais mal à l’aise.

Tout ce qui était précieusement dissimulé dans la mémoire de ce lieu mythique, caché dans le murmure de ses nuits, replié sur la fraîcheur de ses jardins, tous ces mythes, ces mystères et leurs ombres qui n’en finissaient pas de titiller mes fantasmes d’enfant se retrouvaient maintenant mis à nu, comme un corps déchiqueté par le temps puis mis sous un microscope indiscret. À l’instar d’un grand nombre de Beyrouthins, nous avions l’habitude d’estiver à Sofar justement, où d’élégantes maisons, noyées sous les pinèdes, bordées de peupliers ivres ou dévorées par des haies de laurier, se faisaient du coude pour décrocher la meilleure vue sur le Grand Hôtel et la résidence Donna Maria Sursock. À défaut d’habiter l’une de ces majestueuses propriétés généalogiques aux pierres blondes et aux tuiles en abeille, mes parents louaient tous les étés un appartement au troisième étage d’un immeuble modeste, mais suffisamment proche de l’hôtel pour leur faire miroiter une appartenance à cette classe sociale nantie qu’on effleurait à peine du bout des yeux.

Le petit balcon

Si l’appartement était prolongé par une large terrasse qui se parait de tous les roses au crépuscule, mes parents préféraient se serrer sur le balcon, privé de soleil, mais qui donnait sur le portail du Grand Hôtel. En guise de meubles, ils avaient fait l’acquisition d’une série de chaises en fer forgé blanc et d’une accablante balancelle à franges et motifs fleuris, qui, contrairement à ce que je croyais, ne servait pas à se balancer autant qu’à bercer les rêves que nous offrait le faste établissement d’en face, faute de pouvoir s’y frotter. Une fois disposée la balancelle, tous les ans plus bancale, chaque été davantage rouillée, apaisée la cafetière bouillante et le saladier rempli de fruits de la saison, las d’avoir attendu, quartiers de pastèque, poires, mûres, pêches, prunes, les voisins du dessous montaient sans prévenir, entraient sans sonner par la porte qui ne se refermait guère, et s’alignaient silencieusement pour le spectacle gratuit qu’offrait notre tout petit carré de mosaïque. Dès l’heure du déjeuner qu’annonçaient les arômes ronds des narghilés d’en face, les relents de fritures et de ragoûts, une enfilade de belles voitures de l’époque, dont la vision faisait scintiller les yeux de mon père, franchissait le lourd portail. On savait, on avait entendu dire, répétaient mes parents, que des personnalités de tout le pays, les Eddé, Chamoun, Tuéni, Cochrane et consorts, rois du Golfe et célébrités à l’identité tue affluaient élégamment vers l’établissement, entre autres pour le légendaire gâteau au chocolat qu’ils scrutaient infatigablement sans jamais en deviner la recette secrète. Faire la route pour une tranche de gâteau, pensais-je, moi, le voisin qui n’a jamais eu la chance d’y goûter. C’est à peine si, en fermant les yeux, le roulement des dés, le claquement des pions et des cartes, le tintement cristallin des verres, les éclats de rires qui faisaient écho au chant des élytres, le déboulement des pommes de pin et le bourdonnement des vélos nourrissaient mon fantasme d’enfant du Grand Hôtel que je n’ai jamais été.

Et à la tombée de la nuit, rebelote, on attendait comme un événement que les loupiotes écarquillent les yeux le long du rempart et, aussitôt, qu’elles se mettent à graver sur les baies vitrées des ombres chinoises qu’on devinait en cravates noires et robes longues, se déplaçant suavement du casino au Monkey Bar, sabrant une bouteille ou improvisant un pas de danse. Me revient l’image de ma mère, empêtrée dans sa dérisoire chemise de nuit, qui s’endormait sur la balancelle que faisait se dandiner le vent des fêtes d’en face, en s’imaginant, je le sais, être de la partie. Ce n’est qu’à la fin de l’été qu’elle se réveillait, qu’on se réveillait de ce songe par procuration, persuadés que nous avions passé la saison au Grand Hôtel de Sofar. L’été 2018 se referme toujours comme tout ce qui se referme, non sans un brin de nostalgie. Je ne regrette pas celui-ci en particulier, mais plutôt le souvenir de ceux où les balcons de nos maisons de montagne, même les plus modestes, étaient encore gorgés de rêves à offrir.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...



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Cadige William

Merci pour ce touchant temoignage d’une epoque revolue,
Pour ce recit enrobe de tendresse et d’emotion.

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