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La Dernière

Dis, quand reviendrons-nous ? (1/2)

Photo-roman

Une migration d’un quartier à l’autre de Beyrouth qui se défigure à vue d’œil, un appartement squatté : premier pan d’une histoire imaginée, comme sorti d’un journal intime datant de 1975.

10/09/2018

10 septembre 1975. Depuis plusieurs semaines, ou est-ce des mois, j’en ai perdu le compte, je loge dans un hôtel de la rue Jeanne d’Arc, à quelques pas de chez mes beaux-parents. Si j’ai refusé de m’installer chez ces derniers, quitte à me brouiller avec mon mari, c’est parce que j’étais persuadée que cette guerre n’aura qu’un temps et que bientôt, nous emménagerons à nouveau dans l’appartement que nous avons été contraints de quitter. D’ailleurs, en migrant de ce qui a été chez nous, au pied du Holiday Inn, vers la rue Hamra, au moment où les snipers devenaient trop fous et trop nombreux, j’ai dit « à bientôt » au concierge de l’immeuble qui m’avait souri comme on parle aux fous. J’avais vissé un oreiller sur le crâne en guise de dérisoire bouclier protecteur. On s’était déplacés à pied, flanqués de nos valises de fortune qui débordaient d’une vie laissée derrière. La voiture, c’était pour un projet de départ, un grand et vrai départ auquel on se refusait encore, naïvement.


Périodes d’accalmie

Le soir même, lorsque mon mari annonçait à la famille que « maintenant, ça suffit ! », que les « choses sont en train de prendre une autre ampleur », qu’il avait décidé de faire fuir les filles à Paris grâce à un ami dans l’armée, je leur avais dit « À bientôt ! », même si je ne croyais pas à mon propre sourire, beau et bête masque de déni. Je n’ai plus pu me rendre à l’appartement depuis le mois de juin. À l’époque, j’écris époque tant tout cela me semble loin, les éclats d’obus n’avaient fait cédé que quelques vitres que j’avais aussitôt faites réparer. C’était l’une de ces « périodes d’accalmie », une dérisoire virgule qui miroitait à chaque fois le point final de la guerre. J’avais changé les draps, remplacé les serviettes et les pots-pourris dans la salle de bains d’invités, fait tourner la machine, rempli le frigo et appelé Mounira pour un ménage. Dans les jours qui ont suivi, la machinerie de l’horreur s’était réenclenchée au cœur du quartier de Clemenceau, et de plus belle. Depuis, je passe l’intégralité de mes jours et mes nuits dans cette chambre d’hôtel qui n’avait l’habitude de vivre que quelques heures. J’y suis écrouée, à vol d’oiseau seulement de ma vie d’avant et des affrontements dont les échos sourds viennent parfois déchirer mon semblant de quotidien, ici, du bon côté de Beyrouth. La nuit, pour pouvoir trouver le sommeil, je tente de démêler le dédale d’idées noires qui s’emparent de moi. Je pense à ma boutique, ma petite affaire qu’il me faudra, bientôt ?, remettre sur pieds. À la maison, aux travaux qu’il faudra prévoir, bientôt ?, aux plantes pas arrosées, à l’état de mes tableaux et mes verres en cristal de Bohême, cadeau de mariage, je pense au temps à rattraper, aux amis perdus en chemin, au retour de mes filles, aussi, surtout, à qui je m’efforce encore de dire « à bientôt » lorsque les lignes téléphoniques le permettent. Elles n’y croient plus.


Au bout du rouleau

À peine le combiné refermé, les sanglots me viennent sans que je ne parvienne à les endiguer. J’ignorai qu’il eût en moi autant de larmes. Sur Des Chiffres et des Lettres, l’autre soir, j’ai découvert l’expression « au bout du rouleau » dans laquelle je me suis instinctivement reconnue. Je ne vais que très peu au Horseshoe, où mon café turc et mes quartiers d’orange m’attendaient immanquablement tous les matins. Dans les débats au débotté, les analyses à tout-va et les conclusions à la volée qui rythment désormais les conversations des cafés, je n’ai pas d’opinion, sinon celle que « bientôt, tout reprendra son cours normal », « bientôt, vous verrez, tout ira bien ». Sauf que voilà, à cinq mois du début de la guerre, il m’a fallu ingérer cette obscure évidence : bientôt est devenu un bien vieux mot, flétri et qui ne rime plus à rien. Je suis au bout du rouleau. Des instruments de l’espoir, je n’ai plus que la prière, pauvres mots agenouillés à la lueur d’une bougie qui se cambre sur ma table de chevet. Dieu qu’il est épuisant de continuer (à espérer). Depuis mon petit balcon, les volutes de mes Marlboro semblent se mêler aux brumes noires qu’expient les fantômes du Holiday Inn, à l’ombre duquel veillait la terrasse de mon appartement. Si le secteur de Hamra demeure jusque-là épargné, ici, clairement, quelque chose a changé. Bahri et son chariot de jus ont déserté la rue, les lumières naguère rutilantes du Picadilly, de l’Eldorado, du Colisée, ne sont plus que les derniers rayons d’un astre qui s’éteint. Chez le coiffeur, des dames ordinaires, comme moi, commentaient ce matin, à demi-mot, les nouvelles crachouillées par un transistor posé dans un coin du salon. Une seule phrase revenait aux lèvres : « Ils sont en train de squatter les appartements vides. » Notre appartement a été occupé, je le sais. Les cheveux trempés de teinture, je me précipite vers le téléphone. On arrête aussitôt les sèche-cheveux, les regards se braquent sur moi. Au bout de trois coups de fil, mon intuition se confirme. « On a tout fait pour les arrêter, mais ils étaient armés et furibonds. » Je m’adosse au mur pour ne pas défaillir. Comme un animal en cage, je rentre à l’hôtel et je fais appel à des connaissances dans la politique : « J’exige de parler à la personne en charge ! » Quelques heures plus tard, on me passe un haut placé du camp de ceux qui ont fait de notre chez-nous, le leur : « Oui, madame, comment puis-je vous aider ? » « Je voudrais rentrer chez moi. Je voudrais au moins aller voir l’état de mon appartement. » Au bout du fil, « Inchallah, madame, inchallah. ». J’ai cru aussi entendre : « Bientôt, madame, bientôt. »

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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